États-Unis : “A New York, mon rêve américain est devenu un cauchemar”

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Bloquée depuis six mois à New York à cause des restrictions de voyage dues à la crise sanitaire, cette expatriée britannique estime que Big Apple n’a décidément plus rien d’accueillant.

La semaine dernière, quand une amie britannique, expatriée comme moi, a fichu le camp de son appartement de Manhattan pour rentrer à Londres, elle s’en est expliquée sans détours sur Facebook. “Il y a quelques semaines, un malade mental m’a craché au visage, écrit-elle. Je suis rentrée chez moi, je me suis lavée, puis je suis ressortie.

Un autre homme se masturbait au coin de ma rue. Des héroïnomanes se shootaient à l’angle de la 39e et de Lexington Avenue… Chaque fois que je devais sortir, j’étais angoissée. Je me suis acheté un spray au poivre, je l’avais toujours sur moi.”

Plus question de vivre à New York !

Une amie psychothérapeute m’a dit que l’un de ses patients s’était lui aussi fait cracher dessus et qu’un autre avait été frappé dans le dos et s’était retrouvé par terre.

Mon amie expat avait passé dix ans à New York et pensait y rester jusqu’à la fin de ses jours. Mais après toutes ses mésaventures de cet été, “plus question de vivre à New York”. Ceux qui attendaient là pour recevoir leur sac plastique de provisions n’avaient pas tous l’air de sans-abri, mais ils avaient faim manifestement.

Beaucoup étaient, nous a-t-on dit, des employés de restaurants, de Chinatown en particulier, n’ayant pas travaillé depuis six mois et dont l’allocation mensuelle de 600 dollars s’est arrêtée fin juillet.

Des monospaces devant la banque alimentaire

Depuis le début de la crise sanitaire, le réseau de banques alimentaires Feeding America signale une hausse de fréquentation de 70 % dans ses 200 centres nationaux, dont 40 % de visiteurs venant pour la première fois. Et au début du mois, The New York Times publiait un article intitulé “Des monospaces devant la banque alimentaire”.

Des familles qui, avant la pandémie, touchaient des salaires à six chiffres, possédaient des voitures de luxe et envoyaient leurs enfants dans des écoles privées se retrouvent soudain sans revenus, contraints de recourir aux banques alimentaires pour manger. La ville de New York estime qu’un quart de ses Le week-end dernier, moi aussi j’ai fêté mes dix premières années dans la ville.

À cette occasion, j’ai pris un brunch avec un ami dans le Lower East Side. Tandis que nous revenions en flânant par la Bowery, l’une des principales artères du sud de Manhattan, un sentiment de culpabilité nous a envahis en repensant à nos œufs hors de prix quand nous avons vu la queue interminable face à la Mission, un centre d’accueil pour sans-abri qui distribue des paniers-repas.

8 millions d’habitants ne mangent plus à leur faim.Des centaines de SDF, y compris des toxicomanes en voie de rétablissement, des auteurs d’agressions sexuelles [sous suivi] et des malades mentaux ont été évacués de foyers surpeuplés – devenus des foyers potentiels de contagion –pour être relogés dans trois hôtels vides.

Mais de malheureux habitants du quartier ont signalé une hausse spectaculaire du trafic de drogue, de la prostitution et des agressions dans les rues environnantes. Ils se sont même constitués en association et ont collecté plus de 100.000 dollars pour intenter un procès à la municipalité et exiger que les sans-abri soient déplacés (sans résultat jusqu’à présent).

Mon aventure américaine stoppée net par le confinement

On dit qu’on n’est jamais à plus de trois feuilles de paie de la rue ou à trois jours de l’anarchie. New York aura mis un peu plus de temps. Mais six mois après que le coronavirus s’est abattu sur l’île, faisant plus de 23.000 morts dans la ville, 32.000 à l’échelle de l’État de New York, et privant de revenus des centaines de milliers d’habitants, le vernis de stabilité se craquelle. Cette métropole dynamique et éclatante devient méconnaissable.

L’aide de la Maison-Blanche est limitée –Trump a récemment tweeté à 85 millions d’abonnés qu’ils devraient “quitter les villes démocrates : laissons-les pourrir !”.

On évalue à près de 70.000 les sans-abri de New York, le chiffre le plus élevé depuis la crise de 1929. Et tandis que nous remontions la Boweryvers le nord, vers Washington Square Park, cette hausse spectaculaire était frappante. On voyait s’aligner des tentes sur les trottoirs autour du parc. Les quartiers chics de l’Upper West Side sont eux-mêmes gagnés parle phénomène.”

Je suis arrivée dans la ville en septembre 2010, armée de mon ordinateur portable, la tête pleine de rêves façon ‘Sex and the City’, essayant de tempérer mes attentes. Je n’avais pas lieu de m’inquiéter : en quelques semaines, on m’a fait des propositions que je n’aurais jamais eues en Grande-Bretagne.”

Je ne tardais pas à rencontrer des gens comme George Clooney dans des chambres d’hôtel, à partager le sofa de Gwyneth Paltrow dans sa résidence des Hamptons [dans le nord-est de Long Island], à interviewer des candidats à la présidence ou la star du porno qui menaçait de faire tomber l’actuel président.

J’ai fait de l’héliski en Alaska avec les Navy Seals, j’ai infiltré le springbreak [la fête du printemps qui rassemble des milliers d’étudiants américains] dans le golfe du Mexique, j’ai fumé un peu trop d’herbe dans un “cannabis camp” [camping pour fumeurs de marijuana] du Colorado. Aux États-Unis, j’ai progressé dans ma carrière comme je n’aurais jamais imaginé pouvoir le faire.

Toute cette joyeuse vadrouille s’est arrêtée net début mars, New York ayant imposé l’un des confinements les plus stricts et les plus longs. Une bonne partie de la ville n’a toujours pas rouvert, notamment les écoles, les restaurants, les cinémas, les théâtres et les centres commerciaux.

En un mois, 242 assassinats à New York !

Les New-Yorkais les plus riches ont gagné aussitôt leurs résidences secondaires des Hamptons ou des Catskills, laissant les beaux quartiers vides, parfois jusqu’à 40 %. La plupart d’entre eux pensaient que cela ne durerait que quelques mois tout au plus, mais désormais, face à la menace d’une deuxième vague cet hiver (et au-delà), beaucoup ne reviennent pas.

Les listes d’attente dans les écoles privées des Hamptons sont pleines. New York a pourtant besoin de l’argent de ses 1 % et le gouverneur Andrew Cuomo les a suppliés de revenir. Mais, comme le faisait remarquer un ami avec qui nous disions du mal des super riches, si vous aviez un yacht, pourquoi ne seriez-vous pas à son bord en ce moment ?

Fin mai, quand nous avons recommencé timidement à nous voir par petits groupes à l’extérieur, les New-Yorkais sont descendus pacifiquement dans la rue après la mort de George Floyd, puis le mouvement a dégénéré en violents affrontements avec la police.

Par centaines, des policiers antiémeutes se sont rassemblés à quelques minutes de chez moi, encerclant les manifestants dans le parc proche. Pour la première fois depuis 1943, le couvre-feu a été décrété à New York. Cet été, les États-Unis ont vécu des troubles civils comme ils n’en avaient pas connu depuis les années 1960. Et quand, dans à peine plus de six semaines, les Américains vont voter, personne ne s’attend à une transition apaisée, quel que soit le vainqueur.

Pendant l’été, à New York, le taux de criminalité a explosé : le mois dernier,on a enregistré 242 assassinats par arme à feu, soit plus du double qu’en août 2019.

La pauvreté et le désespoir ont joué un rôle, incontestablement, mais les commentateurs évoquent aussi un certain climat d’anarchie. Plus de 2.500 détenus de la prison de Rikers Island, tristement célèbre, ont bénéficié d’une libération anticipée pour prévenir la propagation du coronavirus et des suspects arrêtés pour infractions relatives au port d’armes ont été mis en liberté sous caution afin de mieux contenir le virus.

Entre-temps, le ralentissement de l’activité des tribunaux a créé ce que la police appelle une “atmosphère permissive”, en particulier parmi les membres de gangs. Une association de 6.500 commerces de Manhattan a recruté sa propre force de sécurité.

Et parmi mes amis, l’appli Citizen – qui envoie des alertes sur les cambriolages, les coups de feu ou autres incidents dans votre quartier – est plus populaire actuellement que Tinder.

Je suis prise au piège par les restrictions de voyage

Et même si, pour l’instant, je me sens en sécurité dans mon quartier huppé de Brooklyn Heights, les signes inquiétants s’accumulent. Un samedi soir,pendant le confinement, un gros rat a traversé tranquillement mon salon.Et la semaine dernière, un cafard m’a rejointe sous la douche. J’ai empoisonné le premier, puis écrabouillé le second sous un haltère de 5 kilos.”

Si tout va si mal, me direz-vous, pourquoi suis-je restée à New York ? À vrai dire, je suis piégée. J’ai un visa de travail, mais pas de carte verte, et je n’ai pas non plus la nationalité américaine. Or en vertu des interdictions de voyage vers les États-Unis,les résidents temporaires n’ont pas le droit d’entrer dans le pays depuis le Royaume-Uni, l’Europe, la Chine ou le Brésil.

Résultat, j’ai beau ne pas avoir vu ma famille depuis six mois, et c’est bien triste, si je quitte les États-Unis maintenant, je ne pourrai pas y retourner. Malgré ces mauvais présages, j’essaie de rester sereine.

The Telegraph