États-Unis. Au Texas, « cancel culture » sur les programmes scolaires

Au Texas, le Parti républicain a mis tous ses espoirs dans la Senate Bill 3 (SB3) pour imposer une vision unilatérale de l’Amérique. Tamir Kalifa/Getty Images/AFP

Les républicains entendent imposer une vision unique de l’Histoire et purger toute vision critique, notamment des relations raciales. « I have a dream », de Martin Luther King, bientôt au pilon ?

Exit Martin Luther King, exit Cesar Chavez – figure du syndicalisme dont le buste trône dans le bureau de Joe Biden –, exit la féministe Susan B. Anthony. Au Texas, le Parti républicain a mis tous ses espoirs dans la Senate Bill 3 (SB3) pour purger les manuels scolaires et imposer sa vision de l’histoire américaine.

À Austin, capitale du Lone Star State, le gouverneur républicain Greg Abbott avait salué un « geste fort pour abolir la théorie critique de la race (au Texas) », au moment de promulguer la House Bill 3979, un texte que la SB3 compte venir renforcer en expurgeant un pan considérable du socle commun d’enseignement obligatoire : une offensive législative alimentée par une stratégie organisée par la droite conservatrice.

L’objectif de Christopher Rufo

Faire de la « théorie critique de la race » (Critical Race Theory), une expression attrape-tout qui incarnerait tous les maux, tel est l’objectif affiché par l’activiste conservateur Christopher Rufo, qui ne souhaite rien de moins que le terme devienne un réflexe pavlovien. De son propre aveu, « il faut que le public lise un truc dingue dans le journal et pense immédiatement Critical Race Theory ». Une aubaine pour le Parti républicain, qui, dans près d’une dizaine d’États, a introduit des propositions de loi qui prétendent bannir ce domaine d’études né dans les années soixante-dix et visant à analyser les relations entre le racisme et le droit.

Au Texas, cette stratégie de diabolisation s’est matérialisée dans la House Bill 3979, qui entrera en vigueur le 1er septembre. Le texte a néanmoins été considérablement amendé par le camp démocrate, au grand dam de la majorité républicaine. Ainsi, par le truchement d’un amendement porté par le représentant Carl Sherman, figurent désormais dans le socle commun d’enseignement obligatoire le célèbre I have a dream, de Martin Luther King, ainsi que l’œuvre accomplie par les syndicalistes Cesar Chavez et Dolores Huerta. La Senate Bill 3 compte cependant expurger considérablement ce corpus.

Exit l’histoire amérindienne, la décision Brown v. Board…

Réformer le Code de l’éducation pour limiter l’enseignement sur le racisme, le féminisme et l’histoire de la classe ouvrière a la portion congrue, tel est l’objectif du nouveau texte porté par le très dévot sénateur Bryan Hughes, déjà rapporteur du très controversé Heartbeat Act, qui proscrit l’interruption volontaire de grossesse au-delà de six semaines et autorise tout un chacun à traîner en justice cliniques et corps médical. Dans cette nouvelle mouture, l’enseignement de l’histoire amérindienne y est rayé, de même que les textes emblématiques du révérend King, ou encore l’enseignement portant sur la décision de la Cour suprême Brown v. Board of Education, de 1954, déclarant la ségrégation scolaire inconstitutionnelle. Pour ce natif du pays, sa proposition de loi « veillera à ce que les enfants du Texas apprennent une histoire complète et véridique de la grande expérience américaine ».

Une panique morale aux relents de maccarthysme

En plus de cette expurgation, le texte maintient les nombreuses dispositions qui vont grever l’enseignement en classe de nombreuses contraintes, interdisant par exemple au corps enseignant d’aborder le célèbre Projet 1619 de la journaliste du New York Times Nikole Hannah-Jones, lequel fait référence à l’année où est arrivé le premier navire chargé d’esclaves sur les terres américaines. Pour le démocrate James Talarico, fervent opposant au texte, « c’est un futur dystopique effrayant qui commence à se dessiner ».

Du côté républicain, législateurs et commission scolaire avancent que les thèmes qui seraient expurgés par une éventuelle promulgation de la SB3 ne seraient pas pour autant interdits d’enseignement. Dans les faits, la panique morale alimentée par la droite a des relents de maccarthysme : la Texas Public Policy Foundation, d’obédience libertarienne, a ainsi publié un petit recueil de mots-clés permettant d’identifier la Critical Race Theory à l’œuvre à l’école. Parmi ces mots : « Black Lives Matter, antiracisme, diversité, inclusion. »

Une histoire ripolinée, sans accroc

Cette offensive législative qui se répand aux États-Unis ressemble à cette « culture de l’annulation » (cancel culture) que la droite américaine ne cesse d’invoquer pour accabler la gauche. Dans le Texas Tribune, la professeure d’études culturelles Keffrelyn Brown (université d’Austin) dénonce « une expression fourre-tout pour tout type de perspective, de cadre ou de connaissance qui montre les racines du racisme et la profondeur de leur ancrage dans notre société ».

La théorie critique de la race apparaît ainsi en parfait bouc émissaire permettant l’élaboration d’une sorte de « grand roman national » : une histoire ripolinée, sans accroc, à l’unique gloire de ceux qui l’ont écrite. Comble de l’ironie, ce recours au droit pour imposer sa propre vision de l’histoire aboutira sans nul doute à une littérature universitaire abondante en Critical Race Theory…

l’Humanité