États-Unis : Black cow-boys matter, « 25 % d’entre eux étaient noirs »

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Oubliés par Hollywood, les cow-boys noirs sont nombreux aujourd’hui à vouloir remettre les pendules à l’heure. Avec leur habileté équestre et leur passion, ils n’ont pas attendu l’affaire George Floyd pour s’imposer face aux violences et au racisme. Plongée parmi ces athlètes qui ont aussi construit l’Amérique.

Le trépidant San Francisco peut ruminer dans son coin, ni lui ni l’été pesant de Californie ne priveront le Bill Pickett Rodeo, le meilleur show sur terre (« the best show on dirt ») de ses habitués. En ce matin d’été 2019, une colonne de voitures se presse aux portes de l’arène de Dublin Canyon Road, à Hayward. Dans les coulisses, des dizaines de remorques s’alignent sur la pelouse.

Les compétitrices et compétiteurs sont arrivés tôt et ont installé des chaises pliantes pour tailler une bavette en attendant le début du spectacle. Le bétail, lui, patiente dans un dédale de barrières. Chacun s’active autour de sa monture : on tresse les crinières des chevaux, on perfectionne sa tenue de rodéo pendant que les enfants s’entraînent au lasso sur de petits taureaux factices.

Côté public, on cherche une place à l’ombre. Les tribunes se remplissent joyeusement autour de la piste sableuse de l’arène, encore lisse et paisible. Dans ce rodéo, pas de country music douceâtre pour habiller le silence : les haut-parleurs crachent un hip-hop puissant. Sous les tentes du petit marché jouxtant les gradins, on vend des sacs à main à l’effigie de Michelle Obama, des bottes et des bijoux d’inspiration cheyenne. Les buvettes affichent complet : poulet frit, sodas géants et bières glacées ont du succès.

Une tenue flamboyante pour cette cavalière émérite.
Une tenue flamboyante pour cette cavalière émérite. © Eugénie Baccot

Et tout à coup, sous le soleil au zénith, la musique se tait. Face à la foule solennelle, bercée par les notes d’un cantique, une cavalière descend la colline au galop, faisant flotter le drapeau américain. Elle rejoint au centre de la piste une camarade armée d’une autre bannière étoilée, vert, rouge et noir. C’est le drapeau afro-américain, créé en 1990 par l’artiste David Hammons.

Sous les hourras, des dizaines de concurrents déboulent dans l’arène. De l’enfant juché sur un poney shetland au très vieux cow-boy nommé Mr. Theus, tous et toutes ont le sourire « bright », le costume impeccable, la même peau noire que les spectateurs, qui applaudissent à tout rompre. Le Bill Pickett Rodeo fête alors ses 35 ans.

Le Bill Pickett Rodeo fête ses 35 ans. Cette compétition afro-américaine, l’un des rodéos communautaires du pays, tient son nom d’un champion du début du XX e siècle.
Le Bill Pickett Rodeo fête ses 35 ans. Cette compétition afro-américaine, l’un des rodéos communautaires du pays, tient son nom d’un champion du début du XX e siècle. © Eugénie Baccot

Cette compétition afro-américaine, l’un des rodéos communautaires du pays, tient son nom d’un champion du début du XXe siècle qui avait fait le tour du pays auprès du légendaire Buffalo Bill. La présidente de l’association est Valeria Howard-Cunningham. C’est son mari, Lu Vason, imprésario des Pointer Sisters et grand amateur de l’histoire noire de l’Amérique, qui l’a créé en 1984. « A Cheyenne, il avait assisté à un rodéo avec des cow-boys noirs et il avait trouvé ça très puissant. Il a voulu que ces compétitions se répètent. »

Celle du Bill Pickett Rodeo tourne à Denver, Memphis, Oakland, Los Angeles, Atlanta et Washington DC. Elle offre un gagne-pain à des dizaines de cow-boys de rodéo, et des milliers d’autres peuvent se rêver cavaliers. Grâce à une fondation, le rodéo distribue aussi des bourses aux jeunes champions. « Nous vivons dans un pays qui fonctionne sur le privilège. Les opportunités ne viendront jamais vers nous, nous devons les créer et penser nous-mêmes nos destins. » Elle ne croit pas si bien dire. A ce moment, l’affaire George Floyd n’a pas encore mis le feu aux poudres.

L’histoire a effacé les cow-boys non blancs

Cheveux longs, maquillage au top, bottes Louis Vuitton, la championne Carolyn Carter – également responsable médias de l’association – parle à l’abri de son Stetson de compétition. Dans le monde du rodéo noir, c’est une star : elle serre les mains et se prépare à la cavalcade, en tentant d’oublier ses courbatures de la veille. Comme beaucoup de ses compagnons, elle revient de Bakersville, plus au sud, où elle a fait son numéro.

Pour gagner sa vie en tant que cow-boy de rodéo, entretenir un cheval et tout ce qui va avec, il ne faut pas avoir peur de mordre la poussière ni d’avaler les kilomètres : tous les week-ends, aux quatre coins du pays, il y a quelque part un prix, une selle, une boucle de ceinture et un gros chèque à gagner.

Les drapeaux de libération afro-américaine flottent aussi sur le Bill Pickett Rodeo
Les drapeaux de libération afro-américaine flottent aussi sur le Bill Pickett Rodeo © Eugénie Baccot

Sa première compétition, Carolyn l’a remportée en 1981. « Ma sœur m’avait collée sur un bon cheval, j’ai gagné mon premier cachet et je ne me suis jamais arrêtée », se souvient la flamboyante sexagénaire devenue championne professionnelle, mère et grand-mère de cavalières accomplies… Une vie inimaginable pour la petite fille qu’elle fut. « Ici, ceux qui sont mis sur le piédestal, ce sont les cow-boys noirs. Personne d’autre.

Ces mêmes personnes qui ont failli être effacées de l’histoire américaine. Dans ce pays, les enfants noirs ne s’autorisent pas à rêver de chevaux. Eh bien, nous, on fait tout pour que ça change ! » Assise à sa droite, sa discrète petite-fille, Justine, opine du chef avec son chapeau à strass et sa chemise en satin : « J’ai appris à monter avant même de savoir marcher… et aujourd’hui je fais la même chose avec mon fils, qui sera un cow-boy, lui aussi. »

Carolyn Carter est une célébrité dans le monde du rodéo noir
Carolyn Carter est une célébrité dans le monde du rodéo noir © Eugénie Baccot

En 2013, le film de Quentin Tarantino « Django Unchained » captivait le monde entier. Le résilient Django, joué par Jamie Foxx, cow-boy maniant aussi bien le lasso que le flingue, défrayait la chronique. Ce personnage inédit montrait donc, sous une lumière crue, l’invisibilité dont ont été victimes les Noirs dans le récit historique des cow-boys de l’Ouest américain.

En armant de six-coups John Wayne, Gary Cooper, Kirk Douglas ou Clint Eastwood, Hollywood a en effet usé jusqu’à la corde l’image de ces personnages pour construire un mythe très américain, celui de l’homme digne, conquérant et solitaire, incarnant des valeurs de travail, de justice et du chacun pour soi. Un homme blanc.

Les vachettes sont lâchées
Les vachettes sont lâchées © Eugénie Baccot

Pourtant, avant le glamour sur bobine, ce boulot était plutôt perçu négativement, car dur et mal payé… Voilà pourquoi, au début du XXe siècle, les anciens esclaves noirs ou indiens, habitués au travail de la ferme, et les vaqueros mexicains avaient pu faire leur place dans ce milieu-là. L’historien Philippe Jacquin dans son étude « Le cow-boy. Un Américain entre le mythe et l’histoire » explique : « Les historiens estiment que parmi les 35.000 à 40.000 cow-boys de cette période, au moins 45 % étaient mexicains, noirs et indiens. » Spécialiste, l’historien Kenneth Porter a fait ses calculs : entre 1860 et 1880, l’époque de la ruée vers l’Ouest, 25 % des cow-boys étaient noirs.

Les Noirs n’étaient pas admis aux compétitions

Quand le rodéo – mise en scène spectaculaire du métier de cow-boy – est devenu un sport national au début du siècle dernier, il a poursuivi cette omission. « Il fut un temps – quand les lois sur la ségrégation étaient en vigueur – où les cow-boys noirs n’avaient pas le droit de participer aux rodéos. Ils pouvaient s’emparer de l’arène une fois que la compétition officielle était terminée, que le public était parti », explique Valeria Howard-Cunningham.

Les quelques-uns qui avaient pu montrer leur talent lors de ces « after shows » (baptisés « midnight rodeos ») étaient rarement acceptés à bras ouverts dans les congrégations de cow-boys blancs. Quand ils y parvenaient, grâce à leur exceptionnelle adresse, ils étaient présentés comme des curiosités, affublés de surnoms racistes. Lorsqu’il faisait le tour du monde avec ses prouesses, Bill Pickett était appelé « le Sombre Démon » (« Dusky Demon »).

Les virtuoses du lasso s’affrontent, sous les hourras et un soleil de plomb.
Les virtuoses du lasso s’affrontent, sous les hourras et un soleil de plomb. © Eugénie Baccot

Blessé mortellement dans l’arène en 1932, il n’a été admis dans la prestigieuse liste du ProRodeo Hall of Fame qu’en 1989. Sept ans après que Charles Sampson eut remporté le titre de champion du monde de rodéo, c’était le premier Afro-Américain à avoir pu grimper sur cette marche. Carolyn Carter a la mâchoire serrée quand elle pense à ce que d’autres ont traversé avant elle : « Les anciens nous racontent qu’on leur donnait les bêtes les plus dures. Les juges leur compliquaient la tâche. Ils voulaient les dégoûter. C’est pour ça que nos gars sont les meilleurs : parce qu’il faut faire quatre fois mieux que les Blancs pour gagner. »

Le géographe Jean-Baptiste Maudet, maître de conférences à l’université de Pau, a consacré un livre au rodéo, avec l’anthropologue Frédéric Saumade : « Cowboys, clowns et toreros, l’Amérique réversible » (éd. Berg International, 2013). Il a travaillé dans la réserve indienne de Porterville, où la communauté Yokut gère des hordes de mustangs et organise des rodéos indiens. Selon lui, ces jeux communautaires, qu’ils soient afro-américains, indiens ou LGBT, démontrent une ambiguïté toute américaine.

« La figure du champion n’est jamais associée aux minorités et aux femmes, et toutes celles et ceux qui le pratiquent en ont conscience, explique Jean-Baptiste Maudet. Dans l’arène du Bill Pickett Rodeo comme dans un rodéo gay, il y a le drapeau américain, et le drapeau afro-américain ou le Rainbow Flag. Face au modèle dominant, ces cérémonies proposent des formes de contre-culture tout en affichant la pleine appartenance à la culture américaine et western. »

C’est cette réflexion collective qui, selon le géographe, rend les rodéos communautaires plus féminisés que les ordinaires : « On voit davantage de femmes concourir dans des épreuves autres que le barrel racing, et, inversement, des hommes participer à cette épreuve traditionnellement “féminine”. »

« S’engager dans des sports où personne ne te ressemble »

Alors que les épreuves se poursuivent dans l’arène, Savannah et Aleeyah discutent stratégie avec leur père, qui est aussi leur manager. Les filles Roberts, respectivement 13 et 18 ans, sont venues du Colorado pour remporter la compétition. « C’est comme un virus, le cheval. J’ai commencé à en faire quand j’avais 5 ans », s’amuse l’aînée, qui entraîne sa sœur et qui, grâce au Bill Pickett Rodeo, se sent « à l’équilibre » entre ses deux héritages.

« Ma mère est blanche, c’est elle qui nous a donné envie de pratiquer le cheval. En participant à ce rodéo-là, j’ai le sentiment de rendre justice à mon père et à toute ma famille noire. J’espère que, par notre exemple, on encourage les jeunes Noirs à s’engager dans des sports où personne ne leur ressemble. » Quelques heures plus tard, la jeune fille poursuivra au galop un jeune taureau pour lui placer sur les cornes un joli ruban. Sa sœur, elle, a été sélectionnée au Championnat du monde junior de rodéo.

Des enfants, spectateurs du rodéo, s’amusent avec des objets de cow-boys, chapeaux et pistolets en plastique en vente sur les stands des exposants
Des enfants, spectateurs du rodéo, s’amusent avec des objets de cow-boys, chapeaux et pistolets en plastique en vente sur les stands des exposants © Eugénie Baccot

Zigzaguant entre les taureaux, jetant ses fanfreluches dans la boue, le clown de rodéo a un rôle important : détourner l’attention des bêtes en cas de danger pour les participants et amuser la galerie afin que les spectateurs en aient pour leur argent. Accoudé à une barrière, Lynn « Smokey » Hart regarde son successeur avec attention et tendresse. Il a été clown et cascadeur à dos de taureau toute sa vie. Une vie qui a commencé dans une réserve indienne du Dakota du Sud. Lynn est sioux et noir.

« Une moitié de moi a été amenée ici en tant qu’esclave, l’autre a été décimée parce qu’elle était là avant. J’ai été adopté par une famille blanche. Je suis l’Amérique. » Dès les débuts du Bill Pickett Rodeo, l’homme, à qui « le rodéo a appris ce que c’était qu’être noir », a vu dans l’arène l’opportunité d’éduquer l’Oncle Sam et de « faire la paix ». « C’est un moyen de dire à tous les Américains : “Souvenez-vous que nous sommes là et que nous aussi avons construit l’Amérique.”»

Après des années à concourir, Lynn s’est senti pousser des ailes et a témoigné au Capitole du Dakota du Sud pour que l’Etat reconnaisse le jour férié consacré à Martin Luther King, « un jour qui concerne tous les Américains ». Face à son vibrant discours, les autorités ont cédé et ont également transformé le jour férié consacré à Christophe Colomb en Journée des natifs américains.

Le rodéo s’apprend très tôt, et devient une passion fédératrice.
Le rodéo s’apprend très tôt, et devient une passion fédératrice. © Eugénie Baccot

Au pays de Donald Trump, ces épreuves mènent à tout… même à la politique. Aux Etats-Unis, en 2020, le coronavirus touche plus durement les Noirs que les Blancs ; ainsi, les athlètes du Bill Pickett Rodeo sont restés loin des arènes, pour des raisons sanitaires. Ce qui ne les a pas empêchés de rejoindre à bride abattue les manifestations Black Lives Matter qui ont suivi le meurtre de George Floyd, de Los Angeles au Maryland.

La présidente de l’association, Valeria Howard-Cunningham, s’est fendue d’un message conventionnel adressé à ses ouailles éparpillées aux quatre coins d’un pays en flammes : « Aujourd’hui nous devons nous battre avec nos émotions après le meurtre absurde de George Floyd. 8 minutes et 46 secondes d’agonie, sous le genou d’un officier de police, auquel nous avons assisté impuissants.

Il a été tué par la haine et l’injustice qui règnent en maîtres dans notre pays. Mais nous ne devons pas laisser la haine qui a assassiné M. Floyd envahir nos corps et nos esprits. Restons en colère et donnons-nous la force en même temps de changer les choses. » Pas trop longtemps quand même. Sur leurs pur-sang, les cow-boys, noirs ou blancs, devraient s’affirmer frères, haut et clair.

Paris Match

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