Etats-Unis : Ces jeunes qui s’éloignent de leurs parents radicalisés par QAnon, mouvement complotiste d’extrême droite

Le combat de celles et ceux dont les parents sont tombés dans les griffes de QAnon, mouvement sectaire d’extrême droite né aux Etats-Unis et qui a pris de l’ampleur pendant le mandat de Donald Trump

Quelque temps avant l’investiture de Joe Biden, la mère de Sam, prise de frénésie, s’est mise à constituer des réserves alimentaires. Il en ignorait la raison, mais il se doutait que cela avait un rapport avec QAnon.

Le jeune homme de 19 ans a commencé à détecter des changements dans le comportement de sa mère au début de la pandémie de coronavirus. Celle-ci a toujours été de nature anxieuse: elle a complètement cessé de prendre l’avion après les attentats du 11 septembre et a toujours gardé un œil vigilant sur Sam et ses deux jeunes frères et sœurs. Mais au cours de la crise Covid-19, la paranoïa quelque peu excentrique de sa mère s’est brusquement métamorphosée en folie. Il reconnaît à peine la personne qu’elle est devenue.

Elle qui ne s’était jamais intéressée à la politique soupçonne désormais le président d’être un pédophile voleur d’élections. Elle est très préoccupée par les radiations des tours 5G dans son quartier, et a confié à son fils qu’elle redoutait d’être blessée par les manifestants de Black Lives Matter, un mouvement qu’elle soutenait pourtant autrefois. Elle craint que le frère et la sœur de Sam soient “endoctrinés” dans leur lycée public et souhaite les transférer dans un lycée catholique. Elle refuse également de faire vacciner ses enfants contre le Covid-19, car de fausses rumeurs selon lesquelles le vaccin contiendrait une micropuce secrète de géolocalisation circulent. (Au départ, elle était pourtant terrifiée par le virus, mais elle considère désormais que le confinement est une atteinte à sa liberté.) […]

Sam découvrit que QAnon est un mouvement d’extrême droite fondé sur des théories du complot, et notamment l’idée que Donald Trump mène une guerre de l’ombre contre une cabale au sein de l’État profond composé d’élites libérales dirigeant le monde et un réseau mondial de trafics sexuels d’enfants. Les partisans de QAnon sont convaincus que le monde entier leur veut du mal: le gouvernement, les médias, et les grandes entreprises technologiques et pharmaceutiques. Personne se serait digne de confiance, à l’exception de Donald Trump et de “Q”, leur dirigeant anonyme sur Internet (qui est supposé être un membre infiltré du gouvernement) qui leur communique des informations codées par le biais du forum 8kun […].

Le jeune homme se sent souvent bien seul, mais il est très loin de l’être. Malgré le peu de données disponibles sur la question, les chercheurs pensent que QAnon a piégé des millions d’Américains et que le mouvement est particulièrement populaire parmi les baby-boomers, confrontés à un manque de culture numérique. Autrefois marginal, le mouvement a connu un essor fulgurant en 2020 en surfant sur la peur et la confusion suscitées par la pandémie et en exploitant les tensions politiques relatives à l’élection présidentielle et aux manifestations nationales pour la justice raciale […].

Elaina est une graphiste de 28 ans, originaire du Missouri. L’obsession de sa mère pour QAnon affecte sa vie de façon potentiellement irréversible […]. QAnon a pris la mère d’Elaina dans ses filets il y a trois ans, peu de temps après la première publication de Q sur 4chan, le prédécesseur de 8kun, à la fin de l’année 2017 […].

Elaina a du mal à trouver les mots pour exprimer la douleur qu’elle ressent en assistant de ses propres yeux à la perdition de la femme qui l’a élevée. Elle ne comprend pas comment sa propre mère peut croire à ces folles théories du complot dont tous ses amis se moquent sur Internet […].

Mais QAnon ne recrute pas de nouveaux adeptes uniquement avec des histoires de cannibales satanistes. Ses partisans sont conditionnés à penser que leurs droits sont bafoués: la Silicon Valley les réduit au silence, la presse leur ment, les démocrates les trompent. Ils se doivent d’agir. Ce sentiment de préjudice majeur est fréquent parmi les sympathisants de Donald Trump […]. Sa mère était scandalisée par le pseudo-vol de l’élection présidentielle par Joe Biden en novembre […]. Dans les semaines qui ont suivi l’investiture présidentielle, les partisans de QAnon sont devenus la risée du pays. Même les animateurs de talk-shows nocturnes ont pris un malin plaisir à les tourner en ridicule […].

La peur et la confusion sont les principaux moteurs de la pensée conspiratrice. Il s’agit d’une des principales raisons pour lesquelles la popularité de QAnon est montée en flèche au début de la pandémie: un grand nombre de personnes affolées cherchaient désespérément des réponses sur le coronavirus et les autorités compétentes ne pouvaient pas leur donner immédiatement. QAnon a rapidement élaboré sa propre version déformée des événements, renforçant tactiquement la peur des gens tout en semant la suspicion à l’égard de sources d’information fiables. (QAnon est également une destination privilégiée des tenants de la suprématie blanche, dont le racisme ne peut être expliqué par le manque d’éducation.) […]

Lorsque les parents de Sabrina ont commencé à évoquer les théories du complot de QAnon au printemps dernier, la jeune femme de 19 ans pensait alors que la meilleure stratégie à adopter était de leur prouver qu’il s’agissait de fake news. Ainsi, à chaque fois que ses parents lui envoyaient des liens vers des sources affirmant que des militants antifascistes s’infiltraient pour provoquer des émeutes ou que le coronavirus était “le plus grand canular depuis le 11 septembre”, elle leur expliquait pourquoi ce n’était pas vrai. Cela s’est retourné contre elle: leurs conversations se transformaient presque à chaque fois en de violentes disputes à deux contre un.

Elle a été victime d’une grave dépression et a commencé à se mutiler. Puis, en juin, après une confrontation particulièrement explosive, les parents de Sabrina l’ont chassée de la maison. “Le fait de leur dire que leurs croyances étaient fausses n’a fait que renforcer leurs convictions. Ils étaient plus que jamais convaincus qu’ils avaient raison”, explique-t-elle. “J’aurais dû me taire.”

Sabrina a quitté l’école et a dormi pendant plusieurs mois dans sa voiture sur le parking d’un supermarché Walmart et chez des amis, avant de trouver un endroit où elle pouvait rester à long terme. Elle n’a eu aucune nouvelle de ses parents depuis qu’elle est partie: aucun appel pour son anniversaire ni carte de Noël […].

Comme la plupart des autres personnes qui témoignent dans cet article, Sabrina pense que ses parents ont été entraînés vers QAnon par une spirale de mensonges et de propagande d’extrême droite alimentée par les personnalités de Fox News, les algorithmes agressifs des médias sociaux et Donald Trump […].

Amanda a 26 ans et est aide-soignante à domicile. Elle s’occupe de personnes âgées dans le New Jersey et tente elle aussi de faire face, par ses propres moyens, à la radicalisation de sa mère. Celle-ci a toujours été une conservatrice indéfectible et une fervente partisane de Donald Trump. Elle a même été bannie de Facebook et d’Instagram après avoir publié à plusieurs reprises des mèmes racistes et islamophobes […].

Ne sachant pas exactement que faire d’autre, Amanda s’est mise à rechercher sur Google des conseils qui lui permettraient d’aider sa mère à se sortir de cette situation avant que les choses n’empirent. Son inquiétude a viré à la panique lorsqu’elle a compris que sa mère prévoyait d’empêcher son mari, le père d’Amanda, de se faire vacciner contre le coronavirus parce qu’elle adhérait à la théorie du complot de QAnon selon laquelle le vaccin contiendrait une micropuce de géolocalisation […].

Les partisans de QAnon sont unis par un sentiment collectif de victimisation. Leur croyance illusoire que l’État profond les a privés de la victoire électorale de Donald Trump en novembre a été pour de nombreux sympathisants la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, les poussant à l’émeute au Capitole des États-Unis le 6 janvier dernier tandis que le reste de la communauté QAnon les encourageait en ligne. Cette rage partagée et moralisatrice est bien souvent effrayante pour les proches, qui ne peuvent pas comprendre cette colère vis-à-vis de problèmes qui n’existent pas en réalité: une élection volée, un vaccin de géolocalisation, une fausse pandémie.

L’été dernier, ce sont les manifestations nationales de Black Lives Matter qui ont poussé à bout le père de Larry, sympathisant de longue date de Donald Trump et nouvel adepte de QAnon.

“Mon père disait que George Floyd était un toxicomane et un criminel, et qu’il méritait ce qui lui était arrivé”, se souvient Larry. Selon son père, les médias ont délibérément exagéré les incidents de violence policière dans le but d’abolir le système de police américain.

Larry est un étudiant de 22 ans vivant dans le Michigan. Il témoigne sous son vrai prénom. Selon lui, son père a toujours été un raciste invétéré. Mais ses propos haineux se sont amplifiés après l’élection de Donald Trump, et au cours des six derniers mois, le phénomène a pris une tournure explosive.

“Nous ne parlons plus beaucoup”, explique Larry. “Quand je suis devant la télé avec lui, je me dis: ‘Pitié, j’espère qu’aucune publicité politique ne va passer! Pourvu qu’on puisse juste regarder ce match de basket calmement et qu’aucun joueur ne mette le genou à terre [pendant l’hymne en signe de protestation contre les violences policières], sinon il va piquer une crise!’. Jour après jour, il est de plus en plus difficile de passer du temps avec lui.”

L’investiture de Joe Biden a été un événement traumatisant dans la famille de Larry. Il était absent, mais il a appris plus tard que son père est devenu fou furieux. Il s’en est pris à sa mère et à sa sœur, émues de voir Kamala Harris devenir la première femme vice-présidente du pays, et leur a crié qu’elles étaient des “libérales stupides” et “complètement connes.” Elles ont fini par quitter la maison […].

“Nous avons atteint le stade où mon père doit comprendre que c’est soit ça, soit nous. Il ne réalise pas à quel point son comportement odieux repousse sa famille”, déclare Larry. “Le plus ironique, c’est que même si nous quittons tous la maison et que nous coupons les ponts avec lui, ses convictions s’en seront que renforcées.” […]

QAnon parvient habilement à légitimer l’absurde en étiolant progressivement la confiance de ses adeptes vis-à-vis des sources fiables. Inlassablement, le mouvement renforce avec sa propagande l’idée que les journalistes, les fact-checkers, les scientifiques et même Google font partie de l’État profond et ne sont donc pas dignes de confiance. Ceux qui n’adhèrent pas au système de croyance de QAnon, dont les amis et les membres de la famille des croyants, sont décrits comme des “moutons” endoctrinés ou lobotomisés par les grands médias, qui ne sont pas encore ”éveillés” à la réalité […].

Huffington Post