États-Unis : Fin du programme qui permettait de renvoyer sur-le-champ vers le Mexique tous les migrants

Joe Biden, le nouveau locataire de la Maison-Blanche a annoncé la suspension du programme de Donald Trump qui permettait aux États-Unis de renvoyer sur-le-champ vers le Mexique tous les demandeurs d’asile.

Manuel a été obligé de préparer des véhicules pour les narcotrafiquants. Pendant plusieurs semaines, fin 2019, il a été conduit quotidiennement en un point précis de l’État du Tamaulipas, dans le nord-est du pays, à la frontière avec le Texas, où s’accumulaient les voitures blindées criblées de balles et à double fond où les armes et la drogue sont transportées.

“Je travaillais quinze ou seize heures par jour, raconte-t-il, déjà loin de ceux qui ont été ses ravisseurs. Ils ne me payaient même pas un peso, ils disaient que mon paiement était la sécurité, ils m’intimidaient.

Depuis plus d’un an, Manuel attend quelque part à la frontière qu’un tribunal américain examine son dossier de demande d’asile pour la dernière fois.

Il a fui l’insécurité qui règne au Venezuela et s’est retrouvé confronté à d’encore plus grands dangers au Mexique. Il fait partie des plus de 70 000 demandeurs d’asile qui relèvent des Migrant Protection Protocols (MPP), aussi connus sous le nom de programme Remain in Mexico (“Reste au Mexique”). Depuis janvier 2019, les MPP obligent les migrants ayant demandé l’asile aux États-Unis à retourner au nord du Mexique pour attendre leur rendez-vous avec le juge américain.

Tribunaux fermés pour cause de pandémie

Seuls et vulnérables, des Guatémaltèques, des Honduriens, des Salvadoriens et des Vénézuéliens se sont ainsi retrouvés à la merci des mafieux, dans un territoire qu’ils ne connaissaient pas.

La décision du nouveau président des États-Unis, Joe Biden, de mettre fin à ce programme fait renaître l’espoir pour des milliers d’entre eux, qui attendent toujours dans des villes frontières. Les tribunaux sont fermés depuis mars 2020, Covid-19 oblige, si bien que ce qui devait être des mois d’attente est devenu une quasi-perpétuité.

Malgré cette fermeture, les cent jours sans expulsions et le moratoire sur la construction
du mur frontalier – décidés par Biden – sont une bouffée d’oxygène.

Manuel explique : “J’ai quitté le Venezuela parce que la situation n’y était plus tenable. J’ai participé à quelques manifestations contre le gouvernement, mais la vraie militante, c’était ma femme.” De Mexico, il s’est rendu directement au Tamaulipas, où il a franchi la frontière afin d’entrer aux États-Unis.

Une fois aux États-Unis, Manuel s’est livré à la police des frontières, qui l’a emmené dans un campement situé à Donna (Texas). Là, on l’a interrogé et il a été inscrit sur le programme Remain in Mexico. Quand on l’a expulsé vers le Mexique, le hasard l’a conduit dans un hôtel. Là, en essayant de trouver du travail, il s’est jeté dans la gueule du loup. Impossible de fuir. Personne ne le protégeait. Si bien qu’il a tenu le coup quelques semaines en travaillant du lever au coucher du soleil, dans un atelier de l’un des cartels qui sévissent au Tamaulipas.

Jusqu’à ce que fin novembre 2019 il parvienne à s’enfuir. Manuel a tout misé sur l’espoir de voir sa demande d’asile acceptée. Et il est parvenu jusqu’à la troisième audience, la toute dernière. Le 31 mars 2020 était le jour où un juge lui permettrait, espérait-il, de rester aux États-Unis sous protection.Mais, dix jours avant le rendez-vous, les frontières ont été fermées en raison de la pandémie.

Et les audiences ont été suspendues. Résultat, Manuel s’est retrouvé abandonné en territoire hostile, craignant que les criminels pour lesquels il avait dû travailler ne remettent la main sur lui.

“J’ai déjà trop souffert”

Désespéré, Manuel a tenté une nouvelle fois la traversée en 2020. Il a franchi le Río
Grande et a été de nouveau intercepté par des agents américains. Il leur a expliqué sa
situation, leur a dit qu’il avait peur, les a suppliés de ne pas l’obliger à retourner au
Mexique. Ils n’ont rien voulu entendre. L’annonce de la suspension du programme MPP par
Joe Biden lui a redonné espoir.

L’histoire de Manuel est l’un des nombreux drames qui se sont noués dans le sillage du
programme Remain in Mexico. Au total, depuis la fin janvier 2019, 70 476 personnes sont
rentrées au Mexique pour attendre leur comparution devant un juge américain.

Sur ce nombre, la plupart étaient honduriens (23 052 demandeurs d’asile), guatémaltèques (15.799), cubains (11.175), salvadoriens (8.120), équatoriens (5.900), vénézuéliens (2.633) et nicaraguayens (2.329).

Le Mexique a cédé

Le programme, qui maintenant touche à sa fin, était le fruit d’un accord entre le gouvernement de Donald Trump et celui du président mexicain Andrés Manuel López Obrador. L’idée est née à la fin de 2018, tandis qu’une “caravane” de milliers de migrants centraméricains était bloquée à Tijuana après avoir traversé le Mexique.

La logique de la négociation a été la même que celle qui a présidé à la relation entre Washington et Mexico sur les questions migratoires. Trump a menacé, le Mexique a cédé, puis a fini par défendre la politique imposée par la Maison-Blanche. Andrés Manuel López Obrador soutient que le Mexique fait respecter les droits des migrants.

Une affirmation contredite par diverses études qu’ont menées les ONG qui travaillent sur le terrain. Médecins sans frontières, notamment, a constaté les effets “dévastateurs” du programme Remain in Mexico, affirmant par exemple que 80 % des migrants renvoyés à Nuevo Laredo (Tamaulipas) avaient été la proie, d’une façon ou d’une autre, des narcotrafiquants.La première décision de Joe Biden a été de suspendre le programme Remain in Mexico.

Même s’il reste encore à savoir ce qui se passera pour les personnes qui sont restées côté mexicain, comme Manuel. On estime à environ 30.000 le nombre de migrants dont le dossier n’est pas clos.Quant aux autres, soit ils sont rentrés dans leur pays, soit ils ont réussi à passer clandestinement la frontière. Avec la nouvelle politique annoncée par la Maison-Blanche,les ONG espèrent que le gouvernement américain trouvera une solution pour ces près de30 000 personnes en instance de jugement.

On mesure encore mal les conséquences du programme Remain in Mexico. Des milliers de migrants ont été abandonnés à leur sort, parfois victimes d’une violence tout aussi terrible que celle qu’ils fuyaient. Parmi eux, il y a Manuel, qui espère bientôt pouvoir refaire sa vie dans un environnement sans menaces.

Animal Politico