Etats-Unis : “Il y a quinze ans, l’industrie des armes à feu savait ce qui se produirait aujourd’hui”

L’industrie des armes aux Etats-Unis s’est radicalisée avec des campagnes marketing agressives et une emprise de plus en plus grande sur le Parti républicain, analyse Ryan Busse, un ancien de ce secteur.

Il connaît l’industrie des armes à feu de l’intérieur. Ryan Busse était un haut responsable de Kimber, un fabricant d’armes, avant de démissionner car il était en désaccord avec leurs positions. Il est aujourd’hui l’un des plus ardents critiques de cette industrie, qu’il combat notamment au sein de l’organisation Giffords qui milite pour la prévention de la violence des armes à feu. Ancien conseiller pour la campagne de Joe Biden, Ryan Busse a écrit un livre sur son expérience (1). Interview, au moment même où un nouveau massacre venait d’avoir lieu à Philadelphie. 

Il y a 15 ans, comment était l’industrie des armes à feu ?  

Ryan Busse : Elle était très différente d’aujourd’hui. Elle était d’abord bien plus petite. En 2010, elle vendait 10 millions d’armes par an. Elle a presque triplé depuis. C’était aussi une industrie vieillissante avec des ventes stagnantes. Les fabricants étaient inquiets et l’un des sujets constants de conversation était comment changer notre marketing pour attirer de nouveaux amateurs et rajeunir la clientèle grisonnante. Autre grande différence, elle était focalisée sur la chasse, l’auto-défense, le tir sportif et pas du tout sur les équipements de combat, la culture militaire et les AR 15 [fusil semi-automatique utilisé dans les tueries de masse, NDLR]. 

Qu’est-ce qui a changé ? 

Après la fusillade de Columbine, en avril 1999, la NRA a tenu des meetings secrets avec sa direction et son agence de publicité, dont on a eu connaissance plus tard. La discussion portait sur la manière de se positionner. Il y avait deux approches. L’une était de jouer la conciliation, de participer à des solutions possibles. L’autre, c’était de dire “pas question”, de s’opposer à tout, de se servir de Columbine pour accroître le nombre d’adhérents et de jouer sur les peurs fondées sur l’idée qu’on allait leur prendre leurs armes. La NRA a choisi la seconde. Au bout du compte, elle est arrivée à convaincre l’industrie du génie de cette approche. 

Ensuite, en 2004-2005, le président George Bush a laissé expirer l’interdiction des fusils d’assaut. Et il a signé The Protection of Lawful Commerce in Arms Act [qui empêche les fabricants et les distributeurs d’être poursuivis en justice si un crime est opéré avec un de leurs produits]. Enfin, il y a l’élection de Barack Obama en 2007, le premier président noir. La peur, la haine, le racisme, les théories du complot ont servi à doper les ventes d’armes. 

Tout ceci coïncide aussi avec les guerres et l’émergence des jeux vidéo… 

On est au même moment au milieu des guerres d’Irak et d’Afghanistan. Les Américains ont vu tous les soirs aux informations des soldats bardés d’équipement de combat que l’on présentait comme des héros. Quant aux jeux vidéo, il est difficile de savoir exactement leur importance. Mais ils ont certainement un rôle car les jeunes gens surtout se sont familiarisés à l’écran avec l’usage de ces armes de guerre que les jeux ont normalisé. 

Daniel Defense, le fabricant qui a vendu une arme à Salvador Ramos, le tueur de l’école d’Ulvade et quatre armes au tueur du concert de Las Vegas en 2017 est-il représentatif de la radicalisation de l’industrie ? 

Daniel Defense est vraiment emblématique de tous ces changements. En 2008, il y avait peut-être une ou deux entreprises qui vendaient des AR-15 et elles étaient marginales. Aujourd’hui, il y en a 500 qui proposent à peu près les mêmes produits. Pour augmenter ses ventes et ses parts de marché, Daniel Defense a eu recours à un marketing incendiaire qui amalgame dans ses campagnes publicitaires le militarisme, le patriotisme, les versets de la Bible… En 2004, l’entreprise était minuscule. Aujourd’hui, c’est un des leaders dans la catégorie AR-15. Et Marty Daniel, le fondateur, siège au sein de l’organisation corporatiste, the National Shooting Sports Foundation.  

Le AR-15 est devenu bien plus qu’une arme de guerre. 

C’est devenu pour la majorité de la droite américaine non plus un objet inanimé mais un symbole qui vise à faire enrager la gauche. Acheter une arme potentiellement dangereuse, que le gouvernement parle constamment d’interdire est une manière de faire un doigt d’honneur aux gens avec lesquels on n’est pas d’accord. C’est pour cela que le AR-15 était sur des douzaines de drapeaux le 6 janvier lors de l’insurrection. Il n’y avait pas de barbecue, de baskets Nike, de Chevrolet ou d’autres symboles de l’Amérique. Et pour une bonne raison. Si vous affichez cette imagerie, cela veut dire : ‘je suis plus fort que toi’.  

Dans un essai récent, vous dites que cette violence est la conséquence de la stratégie concertée de l’industrie des armes à feu qui n’a qu’un but : augmenter ses profits. Vous avez cette phrase terrible : “Malheureusement, le système dans lequel nous vivons n’a rien de défaillant. Il fonctionne exactement comme il a été conçu.”  

Je ne sais pas comment quiconque peut se montrer surpris par cette violence. On ne vendait quasiment aucun AR-15 en 2004 et maintenant on en écoule 5 à 8 millions par an. Dans l’industrie, il y a 15 ans, on savait tout ce qui allait se produire dans les années à venir.  

Y a-t-il encore un moyen de résoudre cette crise lorsqu’on compte plus d’armes en circulation que d’Américains ? 

Je ne pense pas qu’il existe un moyen de “résoudre” la crise. Mais je pense que nous pouvons commencer à améliorer légèrement la situation avec quelques mesures législatives. Etendre la vérification des antécédents judiciaires, établir des “red flag laws” [qui permettent à la famille ou à la police de demander la saisie temporaire des armes d’une personne jugée dangereuse] et interdire la pratique de l’open carry, [le fait de pouvoir porter une arme visible sur soi dans les lieux publics] qui est un moyen d’intimidation et va à l’encontre de la démocratie.  

Mais y a-t-il une chance que ce soit voté par le Congrès ?  

Je n’ai pas beaucoup espoir parce que l’identité entière de l’aile droite du Parti républicain est totalement entrelacée autour de cette politique sur les armes. Il ne s’agit donc pas simplement de faire passer une ou deux réformes. Il s’agit de détricoter complètement l’ADN du parti. Même chez les Républicains il y a des gens qui sont sincèrement inquiets et veulent faire avancer les choses. Je ne sais pas s’ils seront capables d’extirper la doctrine de la NRA de leur nature politique. J’ai de l’espoir, mais je ne parierais pas gros là-dessus. 

Pour vous, on s’achemine vers “une crise absolue”. 

On a 450 millions d’armes à feu aux Etats-Unis. On en injecte quelque 2,5 millions de plus chaque mois. Les campagnes marketing comme celles de Daniel Defense ne se sont pas ralenties. L’état du système psychiatrique ne va pas se régler en un jour. Les mêmes éléments qui ont conduit [aux massacres] de Buffalo et de Uvalde continuent à exister dans notre société. Il faudrait être donc idiot pour ne pas s’attendre à d’autres catastrophes. 

L’Express