Etats-Unis : La Nouvelle-Orléans et la question raciale

Où Tocqueville et Beaumont découvrent le racisme qui empoisonne la société américaine et perçoivent les tensions qui aboutiront à la sécession du Sud.

Sous un ciel d’orage, le bateau bat de sa roue les eaux brunes du grand fleuve devant l’escalier du débarcadère. Avec sa structure blanche aux ponts incurvés et lisérés de rouge, le New Orleans a gardé la ligne des anciens navires à vapeur du Mississippi. Mais la machine est au diesel, les hautes cheminées couronnées ne crachent plus d’épaisse fumée noire et le navire ne promène aujourd’hui plus que des touristes.

Le tourisme est une source importante de revenus pour La Nouvelle-Orléans. Dans le centre historique de la ville, le French Quarter, dont les rues en damier portent encore les noms de saints et de familles princières françaises, s’y consacre entièrement. Dans la rue Bourbon, la musique joue à plein volume depuis la porte ouverte des bars et une foule en état d’ébriété avancé et assez court vêtue danse sur la chaussée jonchée de gobelets en plastique. Depuis les balcons de fer forgé, d’autres joyeux fêtards lancent des colliers colorés. «Laissez les bons temps rouler», traduction littérale en cajun d’une expression anglaise, est la devise officieuse de la ville, en même temps qu’une excuse pour tous les excès.

Une nouvelle économie

À l’époque où y arrivent Tocqueville et Beaumont, le passé français de la ville est encore très présent. En débarquant du Louisville, le vapeur qui les amène de Memphis, ils retrouvent une architecture familière. L’ancienne place d’Armes a été rebaptisée place Jackson en l’honneur du général qui a sauvé la ville et vaincu les Anglais en 1814. Mais le plan, inspiré de celui de la place des Vosges à Paris, a gardé son élégante symétrie. C’est là où ont été descendues pour la dernière fois les couleurs françaises en 1803, après la vente de la Louisiane aux États-Unis par Napoléon. Tocqueville, qui se prend parfois à rêver ce qu’il aurait pu advenir de l’empire français d’Amérique sans la calamiteuse défaite de la guerre de Sept Ans, découvre cependant une ville américaine florissante.

«Quand Tocqueville visite La Nouvelle-Orléans, c’est la cinquième plus grande ville des États-Unis, explique Nick Weldon, de la société Historic New Orleans Collection, qui se consacre à la préservation et à la transmission du patrimoine historique. C’est à l’époque un port maritime et fluvial très actif, le point de transit des voyageurs et des marchandises entre le golfe du Mexique et la vallée du Mississippi. Elle devait évoquer à l’époque un peu la même atmosphère que New York de nos jours.»

Les années 1830 sont celles d’une expansion économique sans précédent. L’éviction des Indiens de la vallée du Mississippi par Jackson permet le développement de la culture du coton, dont les États-Unis deviennent l’un des principaux producteurs et qui nécessite de nombreux esclaves comme main-d’œuvre. La Nouvelle-Orléans est le centre de cette nouvelle économie, par où transitent capitaux, marchandises et êtres humains.

Un code racial complexe

Au cours de leur bref séjour, Tocqueville et Beaumont découvrent une société basée sur une stricte hiérarchie raciale. Un code complexe reposant sur la couleur de peau régit les mœurs. À l’opéra, ils sont surpris de voir l’assistance placée selon le sexe et la couleur, avec les hommes blancs au premier rang, les femmes métisses derrière et les femmes noires au balcon. «Étrange spectacle, écrit Tocqueville dans son carnet, tous les hommes sont blancs et toutes les femmes de couleur, ou au moins avec du sang africain.»

Ce bref séjour inspire à Beaumont un roman sur la question raciale, Marie ou l’Esclavage aux États-Unis, qui raconte les amours malheureuses d’une jeune métisse de La Nouvelle-Orléans traitée en paria par la société blanche.

Tocqueville découvre aussi la terrible réalité de l’esclavage et la cruelle ironie qui fait de la plus grande démocratie de l’époque le pays où il est pratiqué à la plus grande échelle. «Le christianisme avait détruit la servitude ; les chrétiens du XVIe siècle l’ont rétablie… et ils ont pris soin de la restreindre à une seule des races humaines. Ils ont ainsi fait à l’humanité une blessure moins large, mais infiniment plus difficile à guérir.» Trente ans avant qu’éclate la guerre de Sécession, il voit clairement les tensions entre les états du Sud et du Nord, et la menace qui pèse sur l’Union.

Préjugés raciaux

Tocqueville perçoit aussi le racisme, qui survit à l’abolition de l’esclavage. «Dans certaines parties du pays, la barrière légale qui sépare les deux races tend à s’abaisser, non celle des mœurs: j’aperçois l’esclavage qui recule ; le préjugé qu’il a fait naître est immobile… (Il) me paraît plus fort dans les États qui ont aboli l’esclavage que dans ceux où il existe encore, et nulle part il ne se montre aussi intolérant que dans les États où la servitude a toujours été inconnue.»

«Dans presque tous les États où l’esclavage est aboli, on a donné au Nègre des droits électoraux ; mais s’il se présente pour voter, il court risque de la vie. Opprimé, il peut se plaindre, mais il ne trouve que des Blancs parmi ses juges. La loi lui ouvre le banc des jurés, mais le préjugé l’en repousse. Son fils est exclu de l’école où vient s’instruire le descendant des Européens.»

Les intuitions de Tocqueville sur la persistance des préjugés raciaux se sont vérifiées. L’abolition de l’esclavage au cours de la guerre de Sécession n’a pas mis fin aux tensions raciales. La Reconstruction, qui suit la guerre et voit les États du Sud occupés par le Nord, prend fin en 1878 et s’installe une ségrégation raciale qui dure dans les anciens États confédérés jusque dans les années 1960.

La question raciale a ressurgi en 2020, en pleine pandémie de Covid, et au milieu d’une campagne électorale particulièrement tendue. À Minneapolis, les images filmées de l’agonie de George Floyd sous le genou d’un policier blanc ont déclenché une vague de manifestations sans précédents à travers tous les États-Unis. Parfois violentes, ces manifestations s’en sont aussi prises à tous les symboles d’un passé américain considéré par les militants comme raciste.

La Nouvelle-Orléans avait précédé de quelques années ce mouvement. En avril 2017, le maire de la ville, Mitch Landrieu, avait décidé d’enlever du centre de la ville les statues représentant des personnalités de la confédération, les généraux Lee et Beauregard et le président Jefferson Davis. «L’histoire est claire. Les statues n’ont pas été érigées uniquement pour honorer ces hommes, mais dans le cadre d’un mouvement connu sous le nom de “culte de la cause perdue”, avait expliqué Landrieu.

Il est évident que ces hommes ne se sont pas battus pour les États-Unis d’Amérique, ils se sont battus contre… Ces statues ne sont pas des souvenirs innocents d’une histoire anodine. Ces monuments célèbrent délibérément une confédération fictive et aseptisée, ignorant la mort, l’esclavage et la terreur qu’elle représentait réellement.»

Révisionnisme

Ce mouvement révisionniste a depuis pris de l’ampleur, allant jusqu’à s’attaquer à des personnalités comme George Washington ou même Ulysses Grant, le commandant des armées de l’Union. Cette guerre civile mémorielle déchire les États-Unis autour de ce qui les avait jusqu’à présent unis, l’idée d’un destin commun. En 2019, le New York Times avait pris la tête de ce mouvement révisionniste en publiant une série d’essais intitulés Projet 1619. L’année de l’arrivée du premier esclave noir en Amérique du Nord serait, selon les auteurs, la véritable date fondatrice des États-Unis, et non pas celle de la déclaration d’Indépendance en 1776. Coordonné par la journaliste militante Nikole Hannah-Jones, récompensée depuis par un prix Pulitzer, ce projet vise à «redéfinir l’histoire du pays en plaçant les conséquences de l’esclavage et les contributions des Noirs américains au cœur même de notre récit national».

Cette lecture historique sélective et souvent biaisée a été depuis contestée par de nombreux universitaires, qui réfutent en particulier l’idée que les États-Unis auraient acquis leur indépendance pour préserver l’institution de l’esclavage. Mais ce nouveau credo progressiste a été depuis intégré au curriculum de nombreuses écoles américaines. Dans l’atmosphère fiévreuse et farouchement polarisée de la politique américaine, les républicains ont réagi à cette réécriture de l’histoire du pays.

Trump avait aussitôt dénoncé, non sans quelques arguments, l’introduction du projet dans les écoles. L’accusant de vouloir apprendre aux enfants à «détester leur propre pays», il a lancé un contre-mouvement, baptisé Projet 1776, pour promouvoir «l’éducation patriotique». Depuis, plusieurs États républicains ont adopté des lois pour interdire que le Projet 1619 figure dans les programmes scolaires.

Le Figaro