Etats-Unis : Le “Grand Remplacement” a pignon sur rue

Joe Biden a dénoncé ce mardi à Buffalo le racisme qui a coûté la vie à dix personnes afro-américaines samedi dernier. Une tuerie de masse raciste de plus, et toujours la même inspiration: la théorie du “grand remplacement”, née en France en 2010.

Le message est on ne peut plus clair: “Ne nous méprenons pas : c’est un sujet dangereux. La “théorie du grand remplacement” est un trope suprématiste blanc classique (…). C’est une notion qui a alimenté les chants haineux de “Les Juifs ne nous remplaceront pas !” à Charlottesville en 2017. Et qui a allumé la mèche de crimes haineux explosifs, notamment les tueries de masse motivées par la haine à Pittsburgh, Poway et El Paso, ainsi qu’à Christchurch en Nouvelle-Zélande.” Nous sommes le 9 avril 2021 et Jonathan Greenblatt, président de l’Anti-Defamation League, écrit à la PDG de Fox News, Susanne Scott, lui demandant de virer l’animateur Tucker Carlson. Son crime ? Avoir défendu, dans son show du soir qui assure à la chaîne sa plus grosse audience, la théorie du grand remplacement.

De nombreux Français ont entendu parler de cette thèse, et pour cause : son auteur, Renaud Camus, est français. Il a introduit en 2010 cette idée d’un “remplacement” de la population blanche française et européenne par une population de couleur issue de l’immigration, un “changement de civilisation” qui serait soutenu, voire organisé par une élite politique, intellectuelle et médiatique “remplaciste” qui maintiendrait à ce sujet une conspiration du silence.

Buffalo

Un mémorial de fleurs devant le supermarché où 10 personnes ont été abattues par un tireur, le 15 mai 2022 à Buffalo dans l’Etat de New York. 

Aux États-Unis et ailleurs, cette théorie inspire depuis longtemps l’extrême-droite la plus violente, sur fond d’antisémitisme virulent à l’adresse de l’”élite” soupçonnée d’agir dans l’ombre. Le fantasme d’un “grand remplacement” et d’une civilisation occidentale en danger ont directement inspiré les tueurs en série de Norvège en 2011 (77 morts), de Nouvelle-Zélande en 2019 (51 morts), et, bien sûr, des États-Unis, notamment à Charleston en 2015 (9 morts) et El Paso en 2019 (23 morts). Et samedi dernier, le 14 mai, le tueur en série de Buffalo, qui a tué dix Noirs dans un supermarché, a cité la théorie pour justifier son acte, dans un manifeste : il y évoque un “remplacement racial”, un “génocide blanc”, se lamente de voir les hommes européens se laisser “remplacer ethniquement” et enjoint les non-Blancs de “partir tant que vous le pouvez encore”. Joe Biden va d’ailleurs dénoncer ce mardi à Buffalo le racisme et demander au Congrès de réguler davantage les armes à feu, tout en sachant que cet appel, maintes fois répété, risque une nouvelle fois de rester vain.

USA: DIX MORTS APRÈS UNE FUSILLADE DANS UN SUPERMARCHÉ DE BUFFALO

Le samedi 14 mai 2022, un homme blanc muni d’un fusil d’assaut a tué dix personnes afro-américaines dans un supermarché de Buffalo, aux Etats-Unis. 

L’influence de Tucker Carlson 

Rien de neuf, donc. Pourquoi, dans ces conditions, parle-t-on  autant, depuis samedi, de cette théorie conspirationniste ? Parce qu’elle a quitté les recoins des forums d’extrême-droite, sur Internet, pour être reprise au grand jour par la droite républicaine. A commencer par Tucker Carlson : le mois dernier, le New York Times estimait que le commentateur-vedette de Fox News a mentionné l’idée du grand remplacement, ou des variantes de cette idée, dans plus de 400 émissions depuis 2016. En avril 2021, par exemple, il affirme que des personnes du “tiers-monde” émigrent aux États-Unis pour “remplacer l’électorat actuel” et “diluer le pouvoir politique des gens qui vivent ici”. En septembre de la même année, dans une vidéo postée sur YouTube, il accuse Joe Biden d’encourager l’immigration “pour changer la composition raciale du pays”, “diminuer le pouvoir politique de gens dont les ancêtres ont vécu ici, et augmenter spectaculairement la proportion d’Américains nouvellement arrivés du tiers-monde.”

Carlson se cache derrière ce que l’on n’ose même pas qualifier de feuille de vigne, expliquant que les idées qu’il défend n’ont rien de raciste mais portent sur “une question de droit de vote”. D’autres enfilent des tenues de camouflage similaires, assurant vouloir seulement dénoncer l’immigration clandestine. C’est par exemple le cas de la congresswoman Elise Stefanik, élue d’un district rural de l’Etat de New York, voisin de Buffalo, et n°3 du parti à la Chambre des représentants. En septembre 2021, Elise Stefanik a publié une série de spots accusateurs sur Facebook : “Les démocrates radicaux préparent leur coup le plus agressif à ce jour : une INSURRECTION ÉLECTORALE PERMANENTE”, “leur plan visant à accorder l’amnistie à 11 MILLIONS d’immigrants illégaux va faire basculer notre électorat actuel et créer une majorité libérale permanente à Washington.” Mais bien sûr, précise son porte-parole, Elise Stefanik “n’a jamais défendu une position raciste ou fait une déclaration raciste”…

Le parcours de la congresswoman est intéressant, parce qu’il montre à quel point le parti républicain s’est radicalisé sous la pression de Donald Trump et de sa base. Il y a quelques années, cette diplômée de Harvard évoluait au centre-droit, et même après avoir défendu Trump lors de l’une des deux procédures de destitution du président, on l’a encore vue défendre, en mars 2021, une proposition de loi qui aurait accordé un statut légal aux travailleurs agricoles sans papiers. Terminé. Non seulement Stefanik a viré à droite toute, mais elle épouse désormais les thèses conspirationnistes les plus déjantées, comme cette calomnie selon laquelle l’administration Biden sert en priorité le lait maternisé aux bébés migrants à la frontière, plutôt que de nourrir les enfants nés aux États-Unis.

Le New York Times s’est récemment livré à une immersion dans cinq ans d’émission « Tucker Carlson Tonight », suivie par plus de trois millions de téléspectateurs à travers le pays. Les journalistes du quotidien américain ont visionné pas moins de 1 150 épisodes. En s’appuyant sur une analyse des propos du présentateur, Tucker Carlson, le NYT montre comment ce dernier « fait passer des idées extrémistes et des théories du complot dans des millions de foyers cinq soirs par semaine ».

Son discours se structure autour d’un supposé complot de la « classe dirigeante » , laquelle chercherait à « contrôler la vie » des « gens normaux » et « censurer » tous ceux qui s’exprimeraient contre son intérêt. Dans les propos de M. Carlson, cela se traduit par une opposition récurrente entre « ils » et « vous », les téléspectateurs de Fox News, auxquels le présentateur s’adresse directement : « Ils vous détestent », « Ils vous traitent de racistes », « Ils veulent pour retirer vos armes », « Ils veulent que vous vous taisiez et que vous obéissiez », « Ils se préoccupent plus des Afghans que de vous », « Ils n’en ont rien à faire de vous »

Cette dichotomie est « couramment utilisée par les leaders populistes ou autoritaires pour créer des liens émotionnels avec leurs partisans », note le NYT. Sur les 1.150 épisodes de l’émission analysés, plus de 800 font mention de cette « classe dirigeante », et de manière presque quotidienne depuis 2020.

“Culture américaine”

Encore une fois, tout ce délire autour d’un “remplacement” des “vrais” Américains n’est pas nouveau. A contre-courant du melting pot, il y a toujours eu des politiciens pour accuser – selon les époques – les catholiques, les juifs ou les musulmans de vouloir changer la “culture américaine”, ou les Irlandais, Italiens, Asiatiques ou Européens de l’Est de “voler” les jobs des Blancs anglo-saxons. Trump, à cet égard, n’a fait qu’amplifier à l’extrême ce genre de sentiment, parlant d’”envahisseurs” pour justifier son mur à la frontière américano-mexicaine. Ce faisant, il a effacé la frontière entre le discours violemment raciste et antisémitisme de l’extrême-droite et celui, plus classiquement anti-immigration, de la droite “normale” – tout le monde se souvient de ses propos après Charlottesville, décrivant les participants aux défilés néo-nazis et leurs opposants comme “des gens très bien, des deux côtés”. Tragiquement, cette dérive vers l’extrême-droite a gangrené tout le parti républicain : selon une étude de l’Institut pour la recherche et l’éducation sur les droits de l’homme, plus d’un législateur d’État républicain sur cinq est désormais affilié à un groupe Facebook d’extrême droite.

Il est possible que le tueur de Buffalo n’ait jamais regardé une émission de Tucker Carlson ou écouté un meeting de Trump. Il affirme avoir puisé ses “informations” sur le site Reddit et commencé à fréquenter un autre site, 4chan, où circulent librement les propos les plus extrêmes, en mai 2020 “après un ennui extrême”. Il n’a eu aucun mal à y trouver la “vérité” : les Noirs, comme les immigrants, sont des “remplaçants”, des personnes qui “envahissent nos terres, vivent sur notre sol, vivent du soutien du gouvernement et attaquent et remplacent notre peuple.”

Il est possible, aussi, que le tueur air prêté une oreille à ce que disait Tucker Carlson. Certains similarités, dans les propos, sont troublantes. Dans son manifeste, le tueur s’interroge : “Pourquoi dit-on que la diversité est notre plus grande force ? Est-ce que quelqu’un se demande même pourquoi ? C’est dit comme un mantra et répété à l’infini.” Dans une émission de 2018, Carlson se pose les mêmes questions : “Comment, précisément, la diversité est-elle notre force ? Puisque vous en avez fait notre nouvelle devise nationale, veuillez être précis en l’expliquant.” Peu importe qu’il s’agisse ou non d’une coïncidence ; l’essentiel est ailleurs : le fantasme du grand remplacement n’est plus cantonné aux recoins les plus sombres du web. Selon un sondage Associated Press publié ce mois-ci, un adulte américain sur trois croit désormais qu’un effort est en cours “pour remplacer les Américains nés dans le pays par des immigrants afin d’obtenir des gains électoraux”.

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