États-Unis : Les enseignants accusés d’endoctriner les enfants au sujet du racisme et du genre

À Chattanooga, dans le Tennessee, on se bat pour rejoindre le « school board », le bureau élu qui supervise les écoles publiques au niveau du comté. La droite américaine, qui encourage les candidatures, accuse les enseignants d’« endoctriner » les enfants. Dans son collimateur, la lutte contre le racisme et la question du genre.

Pour Jon Baker, ce mardi 3 mai est un peu particulier. Jon a 74 ans, 74 années menées tambour battant. C’est en Asie qu’il est devenu adulte au milieu des années 1960, engagé dans la marine en plein bourbier vietnamien. Depuis, il a occupé tellement d’emplois qu’il a du mal à en tenir le compte. « Une centaine, je dirais », estime-t-il en faisant la moue. Ces dernières années, il s’est consacré à la remise en état de maisons. Ce qui n’a pas été de tout repos, comme en témoigne le plâtre qui immobilise son poignet gauche.

Une éducation décentralisée, sous la supervision de « school boards »

À l’heure où d’autres font le choix du repos, Jon Baker, cheveux blanc et bras en écharpe, découvre un nouveau rôle : celui de candidat. L’ancien militaire s’est lancé en politique. À l’échelon local, certes, mais il a quand même dû élaborer un message et prendre la parole lors de rassemblements pour présenter ses vues en matière d’éducation.

Aux États-Unis, l’enseignement public – primaire et secondaire – est géré par le comté (y compris pour la définition des programmes), sous la supervision d’un « school board » élu par l’ensemble de la population. C’est à cette responsabilité qu’il aspire, chez lui, dans le Tennessee.

Ses enfants ont déserté les cours de récréation il y a bien longtemps déjà. Mais peu importe. « Il est grand temps de demander des comptes aux enseignants », dit-il. Dans un souci de transparence, il milite même pour que les classes soient filmées en permanence, et enregistrées, afin que les parents ne ratent rien. « Après tout, on sait que ça marche tout ça depuis le Covid », glisse-t-il.

Des représentants de parents en colère

Membre du Parti républicain, Jon Baker se présente dans le sixième district du comté de Hamilton, qui couvre la ville de Chattanooga et ses environs. Soit plus de 350 000 habitants, 79 écoles, près de 2 800 enseignants et 44 500 élèves. Mais dans son district, Jon n’est pas seul en lice côté républicain. Il doit donc en passer par une primaire, qui a lieu ce 3 mai, et qui l’oppose à deux autres novices : une enseignante à la retraite et une jeune mère de famille, propriétaire d’une petite entreprise de plomberie.

Habituellement, l’élection des « school boards » suscite peu de vocations. Ce n’est plus vrai depuis que les républicains se sont engagés, il y a peu, dans un nouveau chapitre de la « guerre culturelle » : ils accusent les enseignants de monter la tête de leurs élèves sur certains sujets, comme la lutte contre le racisme ou la question du genre. Et les candidatures se multiplient.

À vrai dire, bien peu de chose distingue Jon de Cindy et de Delores, ses adversaires d’un jour, comme une cinquantaine d’électeurs a pu le constater récemment lors d’un débat organisé dans la banlieue de Chattanooga. Les trois prétendants se sont présentés comme des chrétiens évangéliques en colère contre les « experts » qui entendent dire aux parents ce qu’ils doivent faire, même en matière de santé.

Bien que les États-Unis approchent du million de morts du Covid, le masque n’a toujours pas bonne presse. Mais le pire est ailleurs : « Les enseignants n’apprennent plus à lire et à écrire – d’ailleurs, le niveau baisse. Ils passent l’essentiel de leur temps à “endoctriner” les élèves », ont asséné à tour de rôle les trois candidats.

Les divisions de l’Amérique gagnent les écoles

La petite foule a apprécié. Ce débat était organisé par Moms for Liberty, une organisation très conservatrice fondée début 2021 pour défendre « les droits des parents ». C’est l’un des nouveaux acteurs de la nébuleuse de la droite américaine. Sa branche locale a vu le jour à Chattanooga en mai et compterait 400 membres.

Sa vice-présidente, Robyn Kremser, ne fait pas confiance à l’enseignement public. Elle fait d’ailleurs l’école à la maison pour ses trois enfants – âgés de 13, 9 et 3 ans. « Il y a une trentaine d’années, le gouvernement fédéral a commencé à prendre le contrôle des écoles, à inculquer ses idées aux élèves, assure cette jeune femme élégante. À la faveur du Covid et des cours virtuels, les parents ont pris conscience de ce qui se passait dans les classes. »

À droite de l’échiquier politique américain, ce discours gagne du terrain. Il se cristallise en particulier sur certains livres. Comme celui de l’auteure afro-américaine, Angie Thomas, The Hate U Give (1), au programme des cours d’anglais des classes de seconde du comté de Hamilton. Sur le site des Moms for Liberty, tous les passages jugés « inappropriés » sont soulignés. Principalement les termes grossiers, mais également les allusions à l’affaire George Floyd.

Le livre, qui évoque les violences policières, serait censé pousser à l’émeute. « Ils apprennent aux enfants blancs à se sentir coupables d’être blancs, coupables de l’esclavage, de la ségrégation, assène Robyn Kremser. C’est la “théorie critique de la race”. Elle sert à nous diviser. »

L’éducation, nouveau champ de bataille politique aux États-Unis

Rassemblement pour contester l’utilisation des toilettes par les étudiants transgenres, à Ashburn (Virginie), en septembre 2021.

La théorie critique de la race (CRT), obscur concept pour le commun des mortels, est le nouveau chiffon rouge préféré de la droite américaine. « La CRT est devenue la bannière préférée des républicains et de la droite américaine, sans que personne ne sache de quoi on parle », déplore Marcus Mauldin, professeur de sciences politiques à l’université du Tennessee à Chattanooga.

À l’UTC, l’un de ses cours porte précisément sur la controverse en politique. « La CRT n’est enseignée qu’à l’université. C’est une façon d’aborder beaucoup de sujets sous un angle racial, en lien avec l’École de Francfort (2). Ça n’a évidemment rien à voir avec ce dont parlent les républicains », s’irrite-t-il.

Les livres, enjeu de la « guerre scolaire »

Les Moms for Liberty tentent d’obtenir le retrait de certains livres des programmes, mais aussi des bibliothèques. Ce qui fait bondir Taylor Lyons, fondatrice à Chattanooga des Moms for Social Justice. Engagée à gauche, cette organisation a été créée pour aider les enseignants à disposer de plus de livres sur leurs étagères. « C’est important que les enfants aient accès au plus grand nombre de livres possible, explique-t-elle. Surtout dans ces régions pauvres des États-Unis, où beaucoup de gens ont peu de livres à la maison. Nous travaillons avec l’association des bibliothèques américaines pour la sélection des ouvrages. »

Or cette association est l’autre ennemie des Moms for Liberty. Elles l’accusent d’être le bras armé des enseignants, et d’encourager notamment les élèves à s’interroger sur leur identité sexuelle. Certains romans graphiques, parfois crus, sont dans leur collimateur, dénoncés comme « obscènes » et « pornographiques ». « Il est essentiel que des enfants qui se posent des questions aient accès dans les bibliothèques scolaires à des histoires qui parlent d’eux, pour qu’ils comprennent que se poser ce genre de question n’est pas anormal », réplique Taylor Lyons.

Entre les Moms for Liberty et les Moms for Social Justice, le dialogue est impossible. Lors des réunions publiques que tient le « school board » du comté de Hamilton, une fois par mois, les invectives pleuvent parfois. Souvent, la salle est trop petite. Jon Baker, s’il est élu, promet d’obtenir un lieu bien plus grand. Les préaux ne sont plus épargnés par les passions de l’Amérique.

Un système éducatif très décentralisé

L’enseignement public aux États-Unis est une compétence essentiellement locale. Il est largement du ressort du comté, avec une grande autonomie pour les services chargés de l’éducation (recrutement des enseignants, programmes, etc.). Le comté est la plus importante sous-division administrative des États. Il y a, par exemple, 96 comtés dans le Tennessee (6,8 millions d’habitants) et plus de 3 000 à l’échelle nationale.

En matière d’éducation, le pouvoir fédéral est très limité. Le rôle du ministère de l’éducation à Washington, créé en 1980 par la réunion de services jusqu’alors éparpillés dans plusieurs ministères, est bien plus réduit qu’en France. Doté de seulement 4 400 employés, il intervient essentiellement dans la politique de subventions, ainsi que dans le domaine de la recherche et des statistiques. Au sein du Parti républicain, nombreux sont ceux qui militent pour sa suppression, y voyant une extension néfaste du rôle de l’État.

(1) La Haine qu’on donne, Nathan, 2018, 494 p., 17,95 €.

(2) Courant de pensée né dans les années 1950 en Allemagne, souvent considéré comme fondateur de la philosophie sociale ou de la théorie critique.

La Croix