États-Unis : « Les mariages mixtes restent tabous car ils sont frappés d’immoralité »

La professeure de civilisation américaine Cécile Coquet-Mokoko a suivi pendant plusieurs années 40 couples interraciaux en Alabama et en France. Dans un livre, elle met en lumière les différents obstacles qu’affrontent ces unions amoureuses de part et d’autre de l’Atlantique.

Du deep south américain aux vallées tourangelles, les couples mixtes noir-blanc subissent des pressions de leurs proches et de la société, pour décourager leurs unions. Entre 2009 et 2017, Cécile Coquet-Mokoko a suivi 40 de ces couples: 20 en Alabama et également 20 autour de Tours et de Paris. Enseignante-chercheuse en civilisation américaine, elle s’intéresse à la façon dont ces relations sont nées et les difficultés qu’ils rencontrent. Afin de décentrer son regard des États-Unis, elle décide de faire une étude comparative avec la situation française. Dans son livre “Love Under the Skin, Interracial Marriages in the American South and France”. […]

Dans la société américaine moins de 1% des mariages hétérosexuels sont racialement mixtes selon le recensement de 2010. Dans l’Hexagone, de telles statistiques ethniques étant interdites, on ne connaît pas précisément la part de ces couples, mais selon la professeure, les jeunes couples français s’interdissent moins d’avoir des relations interraciales.

Pourquoi avez-vous décidé de conduire la partie américaine de votre enquête en Alabama?

J’ai choisi l’Alabama car il est emblématique du sud profond américain. C’est le dernier État à abroger la loi punissant les couples interraciaux. Cette disposition avait été rendue caduque par l’arrêt Loving de 1967, par lequel la Cour suprême déclare que interdiction du mariage interracial est inconstitutionnelle.

Mais il a fallu attendre l’année 2000 pour que l’Alabama se décide à autoriser ces unions, au terme d’un référendum qui n’a récolté que 60% de oui. C’est-à-dire que 40% des votants ont estimé que l’interdiction des mariages mixtes devrait être maintenue. Cette statistique m’a marquée, elle montre des résistances profondes à des unions entre les Noirs et les Blancs.

Quelles sont les principales difficultés que rencontrent ces couples?

Ayant suivi principalement des jeunes qui n’étaient pas encore rentrés dans la vie active, j’ai noté que beaucoup d’entre eux subissaient des pressions financières de leurs familles pour défaire leur couple. C’est une différence avec les couples plus âgés et indépendants financièrement.

J’ai relevé des dynamiques de genre. Quand des femmes blanches annoncent fonder une famille avec une personne d’un autre groupe racial, elles sont l’objet des pressions singulières de la part des femmes de leur famille, qui leur intiment plus ou moins de ne pas avoir d’enfant, car elles ne pourraient pas les élever correctement.

Sont évoquées une multitude de craintes: elles seraient incapables de les défendre contre les professeurs ou policiers racistes, voire plus simplement elles ne pourront pas choisir les produits capillaires pour leurs enfants métisses. Les femmes noires, elles, subissent le poids des attentes de leur famille qui leur intime une loyauté au groupe racial. En se mettant en couple avec un Blanc, elles donnent l’impression de trahir leur groupe racial.C’est quelque chose que je n’ai observé qu’aux États-Unis. Dans ce pays, les mariages mixtes restent tabous car ils sont frappés d’immoralité.

Et du côté des hommes?

Quand un homme américain noir est confronté à ce qu’on appelle des micros-agressions racistes, il a tendance à les minimiser. En revanche, quand un homme blanc et une femme noire sont en couple et subissent des insultes racistes, ils ont tendance à réagir, en particulier l’homme blanc. Pour défendre sa compagne et signaler que ces propos ne passent pas, il va rentrer dans la confrontation verbale. Il sait qu’en cas d’altercation, il a peu de risques de subir la violence de la police. Lorsque ces couples ont des enfants, c’est généralement le parent qui monte au créneau pour les défendre.

Est-ce que les couples mixtes sont l’objet de comportements particuliers dans l’espace public?

Ce qui est frappant c’est que de parfaits inconnus se permettent des réflexions qu’ils ne feraient pas si c’était d’autres couples, en France comme en Alabama. Ainsi, les femmes dans les couples interraciaux sont vues comme disponibles pour des avances sexuelles, même si leur compagnon est présent. Les femmes y sont particulièrement exposées mais ce type comportement peut également être dirigé vers les hommes.

Selon le recensement de 2010, 80% des couples interraciaux américains sont formés par une femme blanche et un homme noir. Pourquoi?

La période esclavagiste a eu un impact très important sur la représentation des canons de beauté aux États-Unis. Des femmes métisses à la peau très claire ont été prostituées de force par les planteurs. Certains propriétaires blancs ont même vécu en concubinage avec des femmes de couleurs à la peau très claire, un quart africaine par exemple. L’a priori est resté selon lequel une femme noire peut se mettre en couple avec un homme blanc seulement si elle a la peau claire voire qu’elle peut passer pour blanche.

Ces représentations sont différentes en France?

L’héritage colonial français n’interdit pas de penser une attirance entre une femme noire d’un phénotype africain, qui n’a pas les cheveux lisses par exemple, et un homme blanc. C’est quelque chose qui surprenait beaucoup mes étudiants alabamiens. Quand je leur montrais des séries comme Tropiques amers , ils jugeaient peu plausible des relations sentimentales entre une femme à la peau sombre, aux cheveux non-défrisés et un homme blanc.

Les couples mixtes français subissent moins de pression sociale?

Je ne dirais pas ça. Les pressions sont différentes et sont plus fortes quand le partenaire est étranger. Il y a le soupçon de mariage gris, c’est-à-dire que le conjoint blanc soit manipulé, car ils sont aussi perçus comme naïfs ou gouvernés par leur attrait pour l’exotisme. Ce type de crainte n’existe pas aux États-Unis dans les couples noir-blanc, mais peut survenir dans le cas d’un conjoint latino s’il est suspecté de na pas avoir ses papiers. En France, les couples mixtes font face à des inquiétudes d’incompatibilité culturelle. Elles sont souvent formulées par les proches et déteignent ensuite sur les époux.

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