États-Unis : Les Noirs de Géorgie, qui se souviennent de la ségrégation électorale, ont compris les enjeux des élections

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Le 5 janvier, les démocrates ont remporté dans cet État les deux sièges qui leur manquaient pour se rendre maîtres du Sénat américain. Les résultats de Géorgie montrent que, dans le sud des États-Unis, les Africains-Américains peuvent exercer leur pouvoir politique en profondeur.

Gravés à même la roche de Stone Mountain, qui s’élève à plus de 500 mètres de hauteur, trois chefs confédérés – le président Jefferson Davis et les généraux Robert Lee et Thomas “Stonewall” Jackson – paradent. Chacun est juché sur un cheval qui se fond dans la pierre. Il s’agit du plus grand mémorial confédéré du pays, un hommage à des suprémacistes blancs qui se sont battus pour préserver l’institution de l’esclavage. L’œuvre a été commencée en 1916 et achevée en 1972 – plus d’un siècle après que la cause qu’elle célébrait a été officiellement mise en échec.

Si je pense à Stone Mountain, c’est parce qu’elle se situe à DeKalb, un comté à majorité noire du centre de la Géorgie, dans le sud-est des États-Unis, dont les votes semblent avoir permis la victoire des deux candidats démocrates aux sénatoriales, Raphael Warnock et Jon Ossoff. Leur victoire assurera au parti la majorité au Sénat (grâce au vote décisif de Kamala Harris, la vice-présidente élue) et étendra le champ des possibles pour la présidence de Joe Biden.

En découvrant les résultats spectaculaires de Warnock et d’Ossoff à DeKalb – Warnock y a obtenu 84 % des voix et Ossoff 83,4 % –, je me suis mis à penser aux Noirs de ce comté et de Géorgie qui ont voté à cette élection mais qui ont vécu l’époque où ils n’en avaient pas le droit.

Le Voting Rights Act de 1965, qui proscrivait les pratiques électorales racistes et discriminatoires des États de l’ancienne Confédération, n’a que 55 ans. Des centaines de milliers de Géorgiens noirs et des millions de Noirs à travers le Sud et le pays se souviennent de l’époque où la simple idée de voter n’était que ça : une idée.

Le souvenir des “poll taxes”

Certains Noirs qui sont encore en vie aujourd’hui ne pouvaient pas s’inscrire sur les listes électorales sans avoir la peur au ventre. Certains Noirs encore en vie aujourd’hui ne pouvaient pas voter à cause des poll taxes [taxes électorales dont il fallait s’acquitter pour pouvoir voter]. Certains Noirs encore en vie aujourd’hui ne pouvaient pas voter en raison des tests de lecture et d’écriture piégeux auxquels ils devaient se soumettre. Pour les empêcher d’avoir accès au scrutin, certains fonctionnaires électoraux leur demandaient combien de bulles il y avait dans un pain de savon ou de compter des bonbons dans un bocal.

Certains Noirs encore envie aujourd’hui ne parviennent pas à oublier cette époque.En regardant ce que les électeurs noirs de Géorgie ont accompli mardi 5 janvier, je ne peux m’empêcher de penser à toute l’histoire qui a précédé cet instant. L’histoire d’une oppression, l’histoire de ces gens qui ont été cantonnés dans une caste inférieure de la hiérarchie américaine et privés légalement du droit de vote.

La Géorgie n’a pas simplement promulgué cette privation ; d’une certaine manière, elle en a été la pionnière. C’est en Géorgie, par exemple, que la poll tax a vu le jour, en 1871. À partir de 1877,tous les électeurs ont dû régler l’intégralité de leurs arriérés d’impôts pour pouvoir voter, une mesure qui allait frapper essentiellement les agriculteurs noirs pauvres,ce que savaient pertinemment les législateurs. En 1904, s’apercevant de l’efficacité des mesures visant à déposséder les Noirs du droit de vote, tous les anciens États confédérés ont emboîté le pas à la Géorgie. Selon l’historien J. Morgan Kousser, l’instauration de la poll tax en Géorgie a réduit de moitié le taux de participation des Noirs aux élections.

Exorciser le passé

La très forte participation noire aux sénatoriales du 5 janvier exorcise ce passé. Le paradoxe veut que le scrutin à deux tours en vigueur en Géorgie qui permet aujourd’hui aux démocrates de reprendre le Sénat ait été mis en place expressément dans le but de juguler le pouvoir politique des Noirs et de mettre des bâtons dans les roues des candidats soutenus par les Noirs.

L’association Black Voters Matter rapporte qu’elle est allée frapper à la porte de2 millions de foyers en 2020. LaTosha Brown, l’une de ses cofondatrices, aime raconter une anecdote qui remonte à 1976, alors qu’elle n’avait que 6 ans et qu’elle accompagnait au bureau de vote sa grand-mère, qui était née en 1910 et qui n’avait pas pu voter pendant le plus clair de son existence. Ce jour-là, relate LaTosha Brown au New York Times, sa grand-mère avait mis ses habits du dimanche.

À sa manière de tenir sa main, LaTosha sentait combien il était important pour elle de pouvoir refermer ce rideau derrière elle et glisser son bulletin dans l’urne. “Ce moment lui appartenait. C’était elle qui décidait”, explique LaTosha. Sa grand-mère n’était pas la seule à savoir que ce geste n’avait rien d’acquis – son grand-père avait dans son portefeuille une vieille quittance de poll tax.

Beaucoup de Noirs à travers le pays ont entendu des histoires analogues dans la bouche de leurs aînés. C’est une histoire qu’on retrouve dans l’ensemble du Sud. Orles résultats de Géorgie montrent que, dans bon nombre de ces États, la population noire peut exercer son pouvoir politique en profondeur.

Stone Mountain symbolise le rôle de la domination blanche dans l’histoire de la politique géorgienne, et les manœuvres [de Donald Trump et de ses alliés] visant à faire annuler l’élection présidentielle nous rappellent à quel point la démocratie est fragile. Mais des avancées sont possibles. LaTosha Brown, Stacey Abrams (ex-candidate au poste de gouverneur [de Géorgie]) et bien d’autres meneurs et meneuses de l’État ont contribué à faire de ce qui n’était qu’un rêve lointain pour les démocrates une réalité.

The Atlantic