Etats-Unis : Les Noirs du « Couloir du cancer » de Louisiane dénoncent le racisme environnemental devant les Nations unies

Dans le sud de la Louisiane, un couloir de 129 km serpente le long du fleuve Mississippi, entre Bâton Rouge et La Nouvelle-Orléans. Il y a plusieurs siècles, cette étendue de terre était couverte de plantations où travaillaient des esclaves noirs amenés d’Afrique. Aujourd’hui, plus de 200 usines pétrochimiques ont remplacé les champs de maïs et de riz, empoisonnant l’air, l’eau et le sol dont dépendent les communautés d’ascendance afro-américaine.

Trois organisations locales se sont rendues à Genève la semaine dernière pour l’examen du rapport des Etats-Unis par le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) destiné à mettre fin à des années de racisme et d’injustice environnementale. Rencontre au Palais des Nations.

Les Rivers Parishes – ces paroisses de la Louisiane qui s’étendent sur les deux rives du fleuve Mississippi, entre La Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge – présentent l’un des taux de cancer les plus élevés du pays, ce qui leur a valu le surnom de «Couloir du cancer». Les niveaux de pollution sont si élevés que le rapporteur spécial des Nations unies pour l’environnement, David Boyd, a classé la région comme une «zone de sacrifice», signifiant que la vie des habitants y est essentiellement sacrifiée pour les gains économiques de l’industrie.

Les communautés exposées ont mené de nombreuses batailles juridiques, parfois pendant des décennies, dans l’objectif d’amener les entreprises polluantes à prendre des mesures de sécurité. Sans grand résultat.

Des années de destruction environnementale

«Cela fait six ans que nous demandons au gouvernement de faire en sorte d’arrêter cet empoisonnement. Et jusqu’à présent, il n’a fait que s’aligner sur [l’industrie]», a déclaré Leticia Taylor, du groupe Concerned Citizens of St. John’s Parish (les citoyens inquiets de la paroisse de St-Jean, ndlr.).

Cette paroisse à prédominance noire est à l’épicentre de la crise sanitaire. L’ONG de Leticia Taylor se bat pour obtenir un moratoire sur l’usine de néoprène Dupont/Denka, dont les émissions de chlorophène, un composé chimique considéré comme agent probablement cancérogène par l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), sont 44 fois supérieures à la limite de sécurité.

«Nous sommes désespérés», a déclaré Jo Banner, cofondatrice du Descendants Project, une ONG qui se bat pour protéger la mémoire de ses ancêtres esclaves et l’avenir des communautés.

Effacer le passé esclavagiste de la Louisiane

En plus de présenter des risques pour la santé et l’environnement, le développement industriel dans le Couloir du cancer menace de faire disparaître l’histoire de la Louisiane. L’organisation de Banner mène la lutte contre le projet de construction d’un silo à grains sur une ancienne plantation dans la ville de Wallace.

«Il est fort probable qu’il y ait des cimetières sur ce site, mais cette entreprise est autorisée à enfouir de gigantesques piliers dans le sol et à potentiellement détruire ou endommager ces sites», a-t-elle déclaré. L’ONG a demandé au tribunal local une ordonnance restrictive contre le projet, mais cette demande a été rejetée pour insuffisance de preuves.

Pour Pam Spees, avocate senior au Centre pour les droits constitutionnels, une ONG basée à New York qui fournit un soutien juridique aux autres ONG, la décision est liée à l’histoire du racisme dans l’État.

«L’archéologue en chef de la Louisiane a déclaré que partout où il y avait une plantation, on pouvait s’attendre à trouver un cimetière d’esclaves. Nous ne pouvons les marquer d’une pierre tombale parce qu’on ne leur accordait pas ce respect à l’époque et que leur mort n’était pas enregistrée, à la différence de leurs propriétaires blancs», a-t-elle déclaré.

Pam Spees a accompagné les militants lors de leurs rencontres avec les autorités locales. «C’est comme parler à un mur», juge-t-elle. «Les gouvernements locaux nient que cela se passe, nient les preuves scientifiques, nient le vécu des gens.»

Se tourner vers la communauté internationale

La Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale est l’une des trois seules conventions des Nations unies relatives aux droits de l’homme que les Etats-Unis ont signées et ratifiées. Frustrées par le manque de résultats dans leur pays, les ONG ont soumis un rapport au CERD, chargé d’évaluer en quoi le pays se conforme, ou non, au traité.

«Nous nous rendons dans un lieu international pour avoir plus de pouvoir et de poids sur nos représentants, qui n’ont pas entendu nos appels à l’aide en réponse à l’injustice que nous vivons au quotidien», a déclaré Barbara Washington, cofondatrice d’Inclusive Louisiana. Le groupe de campagne s’est battu contre les niveaux dangereux de pollution atmosphérique dans la paroisse de Saint James, où 24 usines – de la sidérurgie à l’extraction de gaz en passant par la production d’asphalte – continuent de cracher des émissions toxiques.

Selon Barbara Washington, ces projets industriels sont concentrés dans des districts à majorité noire. «Nous avons vu que dans une zone où il y a une prédominance de Blancs, ils obtiennent ce qu’ils veulent, mais quand nous venons à la table, on ne nous écoute pas à cause de la couleur de notre peau», a-t-elle déclaré. «Ça ne peut pas être autre chose que la race».

D’un élan positif pour la lutte contre le racisme environnemental aux Etats-Unis, l’administration du président Joe Biden a rompu le rejet par son prédécesseur des discussions multilatérales et a récemment adopté la loi sur la justice environnementale pour tous, ouvrant une brèche pour les militants. Mais ceux-ci se demandent encore si cela conduira à un véritable changement.

«Oui, leurs politiques climatiques et leurs vues sur le racisme aux Etats-Unis sont différentes de celles de l’administration précédente, mais cela ne signifie pas que des actions suivront», a déclaré Pam Spees.

Cette spécialiste du droit pénal international est chargée de coordonner la stratégie juridique internationale des organisations. Pour Pam Spees, il s’agit d’un cas de crime contre l’humanité.

«La caractéristique principale des crimes contre l’humanité est qu’ils sont commis sur une base généralisée ou systématique. Dans le cas du Couloir du cancer, les deux sont vrais. C’est grave et des gens en meurent. Il y a des communautés qui sont menacées d’effacement ciblé et nous le voyons clairement sur les cartes. Il y a des quartiers résidentiels dans la paroisse de St. James, qui sont déjà désignés comme zones d’investissements futurs», a-t-elle déclaré.

Les organisations ont pu parler aux experts du comité avant la séance et leur ont demandé d’aborder des points spécifiques lors de la session d’évaluation. Elles vont maintenant attendre le rapport final avant de décider de la marche à suivre.

«C’est notre chez-nous et nous l’aimons. Il existe de nombreuses autres opportunités économiques qui n’impliquent pas des industries qui vont nous tuer. Ils n’ont pas planté le dernier clou sur notre cercueil», a déclaré Banner.

Geneva Solutions