Etats-Unis : l’intrusion au Capitole était-elle antisémite?

Pierre Birnbaum, historien spécialiste de l’histoire des juifs de France, revient sur l’intrusion au Capitole du 6 janvier à Washington

Quelle est la teneur antisémite du soulèvement qui a eu lieu à Washington ?

On a sous-estimé l’élément antisémite de cette mobilisation. Nombre de personnes arboraient des pancartes antisémites, brandissaient The Turner Diaries, la « bible » de l’alt-right américaine qui prévoit la destruction de Washington, l’enfermement des juifs et des Noirs dans de gigantesques camps de concentration. Les néonazis du NSC-131 étaient présents tout comme les Proud Boys qui revêtent parfois des tee-shirts sur lesquels figure « 6MWE » pour « 6 Millions Wasn’t Enough » (« 6 millions ne suffisaient pas », en référence au nombre de juifs tués par les nazis).
On trouve plusieurs signes d’une présence antisémite très forte qui s’est illustrée depuis vingt ans par tout un ensemble d’attentats. La logique du défilé de l’extrême droite blanche néonazie de Charlottesville (Virginie), en 2017, est poussée à son extrême, et a menacé, durant ces quelques heures dramatiques, d’emporter les symboles de la démocratie américaine et de réduire à néant son exceptionnalisme […].

A quand remonte la fin de cet exceptionnalisme ?

Les années 1930 voient une explosion de l’antisémitisme. Le New Deal, surnommé le « Jew Deal », mis en place par Roosevelt, fait figure d’une nouvelle « République juive » contrôlée par les juifs. Des penseurs français, comme Edouard Drumont (1844-1917), vont inspirer ce renouveau de la pensée d’extrême droite. Adoptant la vision complotiste de l’auteur de La France juive, nombreux sont ceux qui dénoncent le pouvoir omnipotent d’un Etat juif dominant cette fois la société américaine. On assiste donc à l’émergence d’un antisémitisme européen, avec pour la première fois, transposé sur la scène américaine l’antisémitisme politique issu d’une tradition contre-révolutionnaire catholique française ignorée jusque-là aux Etats-Unis tant elle lui est étrangère.
A l’importation des fantasmes d’Edouard Drumont succède celle des délires d’Hitler. De manière symbolique, l’attentat de 1958 contre une synagogue à Atlanta marque cette mutation profonde de l’antisémitisme qui mène tout droit à Charlottesville, en 2017 et, un an plus tard, au massacre de Pittsburgh […].

Comment l’élection de Trump a-t-elle agi sur l’expression de l’antisémitisme ?

Les discours de Trump sont émaillés d’allusions antisémites : dans son ultime discours de campagne présidentielle, il dénonce « le pouvoir global qui vole la classe ouvrière, dépouille le pays de ses richesses ». Dès son élection, des militants se réunissent à Washington, crient « Heil Hitler », font le salut nazi. Richard Spencer, l’un de leurs chefs lance : « Heil Trump, Heil au peuple, Heil à la victoire ». Puis il y a le 12 août 2017, le choc de Charlottesville. Dans cette région du Sud profond attaché à la Confédération, au [Ku Klux] Klan, plusieurs centaines de militants d’extrême droite se rassemblent pour protester contre le déboulonnement de la statue du général Robert Lee, un héros sudiste et esclavagiste qui menait les armées confédérées durant la guerre de Sécession. Ils crient « Jews will not replace us » (« les juifs ne nous remplaceront pas ») et « White lives matter » (« les vies blanches comptent »).
Le renforcement impensable d’une extrême droite américaine reprenant ouvertement le flambeau des années 1930 éclate au grand jour. Le Klan est là mais aussi les groupes néonazis, les Confederate White Knights, ceux du Blood and Honor Club, de la Christian Identity, on distribue le Daily Stormer conçu sur son modèle hitlérien, on brandit les drapeaux nazis avec les svastikas. Le président Trump trouve qu’il y a des « gens bien » des deux côtés à Charlottesville et, peu après, lance un « Je vous aime » aux envahisseurs extrémistes du Capitole.
[…]

lemonde.fr