Etats-Unis : Nina Banks, l’économiste qui valorise le travail négligé des femmes noires

En remontant cent ans en arrière, Nina Banks affirme que le travail des femmes noires devrait être considéré comme faisant partie de l’économie. Pour cette économiste américaine, dont le parcours reflète les discriminations contre lesquelles elle se bat, l’activisme des communautés de couleur a une véritable valeur économique.

Les travaux domestiques non rémunérés accomplis chaque année par les femmes représentent plusieurs milliers de milliards de dollars. Rien qu’aux États-Unis, cette somme s’élevait à environ 1 200 milliards de dollars [997 milliards d’euros] en 2019, soit quasiment le poids économique de l’État de New York. En Grande-Bretagne, l’Office national des statistiques propose un simulateur qui permet de calculer la valeur des différentes tâches ménagères (faire la lessive, s’occuper des enfants, conduire quelqu’un quelque part…). Trente-cinq heures de garde d’enfants et cinq heures de cuisine sont ainsi évaluées à 570 livres [650 euros] par semaine.

Le fait que l’institution économique considère ces tâches comme du travail – et ce travail est effectué de manière disproportionnée par les femmes – et leur attribue une valeur constitue une victoire pour les économistes féministes, qui soutiennent depuis des décennies que la contribution des femmes à la société est en grande partie invisible sur le plan économique.

Aujourd’hui, Nina Banks, maîtresse de conférence de sciences économiques à l’université Bucknell [en Pennsylvanie], va plus loin. Elle affirme qu’il existe une autre forme de travail historiquement négligée et non comptabilisée : l’engagement communautaire des femmes noires et des autres femmes marginalisées. Elle explique : “En plus du travail rémunéré que nous accomplissons pour nos communautés et du travail non rémunéré dans nos foyers, nous faisons un autre travail communautaire. Nous sommes épuisées !” 

Reconnaître cet engagement militant comme du travail, c’est mettre en évidence le fardeau supplémentaire que portent les femmes à la peau foncée, dit-elle.

Dans un article publié dans le numéro de décembre de The Review of Black Political Economy, Nina Banks remonte la trace de ce travail au service de la collectivité non rémunéré jusqu’au début du XXe siècle, avec la création de coopératives et d’associations fournissant des services négligés par les pouvoirs publics.

Ces activités hors de l’économie de marché, n’impliquant ni achat ou vente de biens ou de services ni travail rémunéré, ont été considérées à tort comme des activités purement politiques. Or, les organisations locales assurant ce travail amélioraient l’environnement, les conditions de logement et l’accès à l’alimentation. En d’autres termes, elles ont accompli ce qui aurait été assimilé à du travail et à une contribution à l’économie si quelqu’un avait été payé pour le faire.

La seule élève noire de la classe

Nina Banks cherche depuis des années à remettre de l’ordre dans les documents historiques au profit des femmes noires, cette démarche est assez isolée parmi les économistes. Tandis qu’elle passe son temps à fouiller dans les archives, la plupart de ses confrères fondent leurs recherches sur les mathématiques ou autres données statistiques.

Cette envie de revisiter l’histoire paraît moins surprenante quand Nina Banks évoque un souvenir qui a marqué le début de ses études en sciences économiques : lorsqu’elle était étudiante au Hood College, dans le Maryland, dans les années 1980, un professeur avait expliqué l’écart salarial entre les sexes et les races par des théories sur le capital humain et la productivité des travailleurs, suggérant que les hommes blancs étaient tout simplement plus productifs. Elle était la seule élève noire de la classe et, pendant une pause, elle était descendue au sous-sol et avait fondu en larmes devant les distributeurs automatiques.

J’étais tellement choquée et blessée par ce qu’il venait de dire, je savais que ce n’était pas vrai, mais je n’avais pas les outils me permettant de me confronter à lui.”

Nina Banks, 57 ans, a grandi à Chambersburg, dans le sud de la Pennsylvanie, et a obtenu son doctorat au département des sciences économiques de l’université d’Amherst, dans le Massachusetts, qu’elle avait choisie pour son approche peu orthodoxe. Elle vient de prendre la présidence de la National Economic Association, qui cherche à promouvoir depuis un demi-siècle la place des économistes issus de minorités au sein de la profession. Parmi les anciens dirigeants figurent Lisa Cook, Darrick Hamilton et Olugbenga Ajilore, dont l’expertise et les propositions sont recherchées à Washington.

Il s’agit pour Nina Banks d’une étape importante dans une carrière semée d’obstacles et dans une profession où les femmes et les personnes de couleur sont victimes de discriminations et de harcèlement. Elle a bataillé pour faire publier ses travaux Il y a deux ans, dit-elle, elle avait l’impression de se trouver “sur une île isolée” dans sa discipline, car elle ne connaissait personne qui effectue des recherches sur l’action collective, le travail non rémunéré et ses autres sujets d’études historiques. Elle avait dû batailler pour parvenir à faire publier le résultat de ses travaux et s’était aperçue que les économistes chargés de les examiner n’avaient pas les compétences requises. Cela a également été le cas pour son dernier article en date sur le travail non rémunéré.

La Review of Black Political Economy, qui est rattachée à la National Economic Association et dont les articles sont soumis à une évaluation par les pairs, était la troisième publication à laquelle elle soumettait son article. La publication d’articles universitaires est, on le sait, un processus lent et frustrant. Mais il y a ce problème plus large du manque de diversité en économie qui fait que certaines idées ne bénéficient pas d’autant d’attention que d’autres. (On est loin d’une représentation équilibrée : seulement 4 % des doctorats en économie décernés aux citoyens et résidents permanents américains l’ont été à des Africains-Américains en 2019).

Des disparités systémiques

C’est notamment ce qui pousse certains éminents économistes noirs à se pencher sur l’histoire économique, en particulier ceux qui travaillent à des propositions politiques pour réduire les inégalités. Ils doivent au préalable découvrir les preuves des disparités systémiques. Ainsi, il a fallu dix ans à Lisa Cook, docteure et professeure à l’université d’État du Michigan, pour réussir à faire publier ses recherches sur la théorie de l’innovation [en 2014]. Elle démontre que les violences exercées sur les Africains-Américains à la fin du XIXe et au début du XXe siècle ont conduit à une diminution du nombre de brevets déposés aux États-Unis, ce qui a nui à la croissance économique sur le long terme.

Dans le podcast Planet Money de [la radio publique] NPR, elle déclare : “Beaucoup de recherches sur l’économie menées par des Noirs visent d’abord à prouver que les Noirs partent avec un handicap historique.

Nina Banks, depuis sa thèse soutenue en 1999 sur les Africaines-Américaines ayant émigré à Pittsburgh dans les années 1920, consacre sa carrière à mettre en lumière la vie de femmes noires méconnues. Elle est notamment connue pour avoir suivi le parcours d’une habitante de Pennsylvanie (comme elle), Sadie T. M. Alexander, qui a été la première Africaine-Américaine à obtenir un doctorat en sciences économiques, en 1921.

Des réseaux de soutien se sont développés

Faute de trouver un poste d’économiste, Sadie Alexander s’était réorientée vers la carrière d’avocate, une autre première, puisqu’elle fut la première femme noire admise au barreau de Pennsylvanie. Malgré cela, elle se considérait comme une économiste, raconte Nina Banks. Forte de ses compétences de chercheuse, elle prononçait des discours sur les conditions de travail des hommes et des femmes noirs, dans lesquels elle remettait en cause l’idéologie dominante qui invoquait l’infériorité raciale comme une raison légitime de refuser aux Noirs des droits civiques. Nina Banks compte publier cet été un livre sur la vie et les discours de cette femme.

Si, de nos jours, les économistes noirs sont plus nombreux, il ne leur est toujours guère aisé de se frayer un chemin dans la profession. Au fil du temps, des réseaux de soutien se sont développés, comme avec la National Economic Association et la Review of Black Political Economy, créée il y a 50 ans pour être une “arène accueillante” pour les économistes noirs souhaitant étudier la question des inégalités, selon les mots de son fondateur et premier rédacteur en chef, Robert Browne.

La revue reste un lieu de publication de recherches sur les races, “surtout si vous cherchez à repousser les limites”, souligne Rhonda Sharpe, corédactrice en chef. Harcèlement et agressions sexuels Les économistes américains ont commencé à s’attaquer aux problèmes de diversité dans leur profession. En juin, lorsque les manifestations du mouvement Black Lives Matter ont balayé les États-Unis avant de toucher le monde entier, l’American Economic Association – la voix de l’establishment pour les économistes – a reconnu que “notre climat professionnel est hostile aux économistes noirs”. Depuis qu’une enquête menée en 2019 par l’association a révélé qu’il n’était “pas rare” que les femmes économistes subissent du harcèlement et des agressions sexuels et que les économistes asiatiques, noirs et latinos disaient souffrir “de nettement plus de discriminations” que leurs collègues blancs, les initiatives, pistes de recherche et promotions à des postes de haut niveau en faveur de la diversité et de l’inclusion se sont multipliées.

La carrière de Nina Banks dévoile aussi ce genre de cicatrices. Son étude de Sadie Alexander découle d’un parcours semé d’embûches. Elle pensait se spécialiser dans l’économie du développement, qui porte sur l’étude de la croissance des pays à faible revenu. Mais, dans les années 1990, lors d’un stage dans une agence du gouvernement américain dédiée au développement, elle a été harcelée sexuellement par un économiste. “J’ai décidé de ne pas poursuivre [dans cette voie] à la suite de ce que j’ai vécu là”, explique t-elle. Et ce n’est qu’il y a un peu plus de deux ans, enhardie par le mouvement #MeToo, qu’elle a porté plainte auprès de cet organisme.

Quand il s’est agi d’écrire une thèse, j’ai vraiment voulu m’intéresser à quelque chose d’important à mes yeux. Quelque chose qui honorait la longue histoire des femmes noires engagées au service de la communauté africaine-américaine.

Son dernier article porte l’empreinte de cette bifurcation. Il vise à développer une théorie “pour élever la communauté” à un niveau méritant la même attention qu’un autre lieu de production de richesses. Et souligne l’effet durable du travail des femmes qui en font partie. Elle est remontée jusqu’en 1908, lorsque l’Atlanta Neighborhood Union a été fondée. Dirigée par des femmes noires, cette association étudiait les besoins de leur communauté et fournissait des services sociaux et médicaux de base que la municipalité était incapable d’assurer.

Elle a inspiré la création du Conseil politique des femmes à Montgomery, en Alabama, qui a œuvré pour augmenter les inscriptions sur les listes électorales et s’est ensuite engagé dans des manifestations politiques, notamment le boycott des bus à Montgomery [en 1955, pour protester contre la ségrégation raciale dans les transports publics]. Cela fait penser aux efforts déployés de nos jours par des femmes noires, notamment en Géorgie, pour inciter à l’inscription sur les listes électorales afin d’améliorer les conditions de vie dans leur communauté et de réduire les inégalités, avec des effets remarquables.

En 1985, des femmes noires de Los Angeles s’étaient regroupées pour faire arrêter la construction d’un incinérateur de déchets toxiques dans leur quartier, ralliant à leur cause des professeurs et des responsables de la santé. Deux ans plus tard, la ville abandonnait le projet. Baptisée Concerned Citizens of South Central Los Angeles [“Les Citoyens de South Central, à Los Angeles, s’investissent”], cette organisation à but non lucratif s’occupe aujourd’hui du développement de logements abordables, de programmes pour les jeunes et du nettoyage des rues.

The New York Times