États-Unis : Pour les Afro-Américains, la question du port d’armes n’est plus taboue

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Le soleil n’est levé que depuis deux heures et la chaleur est déjà écrasante. Au milieu des montagnes désertiques de Kagel Canyon, en Californie, à une demi-heure de route au nord de Los Angeles, quelques hommes trouvent refuge sous une tente de fortune pour se protéger des 45 degrés. Au loin résonne le sifflement des balles. Dans un nuage de poussière, des pick-up se garent sur un lopin de terre des Angeles Shooting Ranges.

Treillis, gilet par balles et armes en bandoulière, Jonathan Solomon, un Afro-Américain de 37 ans, qui a privatisé l’endroit, accueille les arrivants. Tous ont payé de 100 à 150 dollars pour suivre avec lui un stage de pratique des armes à feu. Majoritairement masculin, le groupe de 25 personnes, âgées de 15 à 65 ans, ne compte – à une exception près – que des Noirs. Une identité revendiquée par certains sur leurs tee-shirts, floqués de messages comme « Black Vibe » ou du poing fermé représentant le Black Power.

« Le stage est ouvert à tout le monde : Blancs, Noirs, Verts, aliens… C’est juste qu’en matière d’armes, les Afro-Américains se sentent généralement plus à l’aise lorsqu’ils sont accompagnés par quelqu’un de leur communauté. On est plus patients quand ils posent des questions, on ne les rabaisse pas quand on les corrige, comme c’est parfois le cas ailleurs », explique Jonathan. Depuis le début de la pandémie, la demande a bondi et l’instructeur propose deux classes et demie de plus par mois. « Avec l’explosion du chômage et le manque d’argent, les gens ont commencé à se dire qu’il valait mieux être préparé à se défendre si jamais ils se faisaient attaquer chez eux par des gens désespérés. »

La crise économique et les tensions sociales qui se sont installées après la mort de George Floyd, le 25 mai, ont fait grimper le sentiment d’insécurité, poussant les Américains à s’armer. Depuis le début de l’année 2020, plus de 32 millions de demandes de vérification d’antécédents (préalable indispensable à tout achat d’arme à feu aux Etats-Unis) ont été envoyées au FBI. Un record depuis 1998. Or, si les propriétaires d’armes à feu sont majoritairement blancs – 36 % d’entre eux possèdent des armes contre 24 % des Afro-Américains et 15 % des Latinos –, les Noirs auraient cette année été les plus nombreux à s’équiper : + 58 % par rapport à l’année dernière, selon une enquête réalisée par la National Shooting Sports Foundation, un lobby de l’industrie des armes aux Etats-Unis.

« Il est encore tôt pour savoir ce que cela signifie vraiment, mais on peut néanmoins expliquer cette tendance par la dénonciation des violences policières, avance Adam Winkler, professeur de droit constitutionnel à UCLA et auteur de Gunfight : The Battle Over the Right to Bear Arms in America (W. W. Norton & Company, 2011, non traduit). Le mouvement Black Lives Matter a fait de nouveau prendre conscience aux Afro-Américains du danger que peut représenter l’État. Cela a pu leur donner envie de se défendre tout seuls. » […]

« S’IL ARRIVE QUOI QUE CE SOIT, ON EST EN MESURE DE SE DÉFENDRE ET DE PROTÉGER NOTRE MAISON. » REGINA JONES, COMPTABLE

« On n’a jamais eu d’armes à la maison,explique Regina. Mais aujourd’hui nos trois garçons sont grands, il n’y a plus de risque qu’ils tombent dessus et se blessent avec. C’est vraiment pendant le confinement qu’on a commencé à y réfléchir sérieusement. On traverse une période tellement incertaine. Les gens sont dans une ­situation économique difficile à cause de la pandémie, alors forcément il y a un risque de criminalité plus élevé. S’il arrive quoi que ce soit, on est en mesure de se défendre et de protéger notre maison. »

A Los Angeles, comme un peu partout dans le pays, les troubles se sont multipliés à mesure que l’élection présidentielle approchait : manifestations qui dégénèrent en pillages, échauffourées avec la police, affrontements violents, voire meurtriers, entre militants d’extrême gauche et d’extrême droite… L’Amérique semblait tendue, prête à exploser, et ce président qui refuse de reconnaître sa défaite ne l’a pas apaisée.

Quelques semaines avant l’élection, dans le petit groupe d’hommes qui profite d’une pause avec Jonathan Solomon pour se rafraîchir, aucun n’avait encore choisi pour qui il allait voter. Ou ne voulait le confier. « J’ai été élevé dans le Sud, et ma mère a toujours voté démocrate. Là-bas, c’est la règle quand on est un Noir. Moi, je préfère suivre les conseils de mon père et réfléchir par moi-même », indique James, un policier d’une cinquantaine d’années. [….]

« IL NE FAUT PAS OUBLIER QUE LA CULTURE DES ARMES EST MAJORITAIREMENT BLANCHE ET RURALE, ET SES PLUS ÂPRES DÉFENSEURS SONT RACISTES. » ADAM WINKLER, PROFESSEUR DE DROIT

CONSTITUTIONNEL Près de 79 millions d’Américains ont choisi Biden, 73 millions Trump. Un résultat à l’image d’un pays divisé en deux Amériques que tout oppose : masques et antimasque ; Black Lives Matter et Blue Lives Matter ; antifas et groupuscules d’extrême droite ; intervention du gouvernement et libertés garanties par la Constitution des Etats-Unis.

Les Afro-Américains, dans leur ensemble, ont voté Biden à une écrasante majorité, mais le candidat démocrate n’a recueilli « que » 80 % des voix des hommes noirs. Si 8 % se sont tournés vers des candidats indépendants, ils ont tout de même été 12 % à cocher la case Trump sur leur bulletin, malgré les discours en faveur des suprémacistes blancs du président sortant. Difficile de cerner clairement leurs motivations, mais force est de constater que pour certains Afro-Américains, fervents défenseurs du deuxième amendement – qui autorise chaque individu à porter une arme –, le choix entre identité et valeurs se révèle cornélien.

« Il ne faut pas oublier que la culture des armes est majoritairement blanche et rurale, et ses plus âpres défenseurs sont racistes, donc, en tant que Noir, même quand on est intéressé par les armes, il est difficile d’avoir l’impression d’appartenir à ce mouvement », explique le ­professeur Adam Winkler, soulignant la relation ambivalente qu’entretiennent les Afro-Américains au deuxième amendement :« D’un côté, il y a ceux qui revendiquent le droit de porter une arme pour se protéger de l’État – et quel meilleur exemple que des policiers qui abusent de leur pouvoir sur des Noirs innocents ? – et de l’autre, ceux qui sont en faveur d’un plus grand contrôle des armes à feu, et majoritairement victimes de ces mêmes armes, en raison du racisme de la société américaine. »

« JE REÇOIS DES MENACES DE MORT DE LA PART DE SUPRÉMACISTES BLANCS DEPUIS LE PREMIER JOUR. » JONATHAN SOLOMON, VENDEURS D’ARMES À FEU

A Burbank, une ville de l’agglomération de Los Angeles, la boutique de Jonathan Solomon est à peine visible depuis la rue. Autour, des enseignes s’affichent : celles d’un magasin d’équipement de football, d’une onglerie, d’un planning familial… Son armurerie, elle, est plus en retrait, en haut d’un escalier défraîchi donnant sur l’autoroute 5 et les Verdugo Mountains. Quelques personnes patientent dans la salle d’attente, installée à la hâte ces dernières semaines pour contenir l’affluence de la clientèle. Il faut sonner pour qu’un employé vienne ouvrir la porte verrouillée de Redstone Firearms. C’est l’unique magasin d’armes à feu détenu par un Afro-Américain de toute la côte ouest américaine. Il n’y en a qu’une vingtaine dans le pays sur les 65.000 armureries existantes, selon les associations noires pro-armes. 

« Ça n’a pas plu que je m’installe ici, raconte Jonathan, derrière le comptoir, alors qu’il enregistre à la chaîne les demandes de port d’armes sur son ordinateur. Je reçois des menaces de mort de la part de suprémacistes blancs depuis le premier jour. Et ça n’a fait qu’augmenter ces derniers mois, en Et ça n’a fait qu’augmenter ces derniers mois, en moyenne 5 à 10 par semaine. » Et ça n’a fait qu’augmenter ces derniers mois, en moyenne 5 à 10 par semaine. »

Le film de présentation de Redstone Firearms, par Jonathan Solomon et son épouse Marie King, une femme noire d’une quarantaine d’années, a fait plus de six heures de route depuis San Francisco pour venir acheter son arme chez Jonathan.« C’est une démarche militante d’une certaine façon. Je veux que mon argent circule au sein de ma communauté et serve à nous entraider pour construire notre économie. » Un tee-shirt gris sur un mannequin au milieu du magasin attire son attention. Il arbore différents types d’armes assorties d’une phrase : « Toutes plus rapides que d’appeler le 911 [le numéro d’urgence de la police américaine]. » […]

« Depuis le début de la pandémie, nos ventes ont explosé, 5 000 % de plus en six mois, c’est énorme ! Ça n’arrêtait pas de la journée, on servait jusqu’à 200 personnes par jour et ça pendant des semaines. C’est simple, ça fait six ans que j’ai le magasin, et c’est la première année que je vais faire des bénéfices. » Déjà propriétaire de cinq revolvers Pour Randolph Roth, professeur d’histoire et de sociologie à ­l’université de l’Ohio et auteur de American Homicide (Belknap Press, 2009, non traduit), ce phénomène s’explique aussi par l’exacerbation des propos racistes sous l’ère Trump. 

« Vous entendiez les suprémacistes blancs dire ouvertement qu’ils se préparaient à une guerre raciale, que c’est ce qu’ils voulaient, et le président sortant qui les défendait. On peut comprendre pourquoi les Afro-Américains cherchent à s’armer. » Le bruit d’une arme qu’on charge résonne dans le magasin. Erick Williams, un Afro-Américain de 58 ans déjà propriétaire de cinq revolvers, essaie sa nouvelle acquisition, un fusil semi-automatique à 1 000 dollars (840 euros). « Avec ça dans les mains, ceux qui viennent chez toi, soit ils tombent, soit ils s’enfuient », lâche-t-il dans un sourire satisfait. Le ton se fait vite plus sérieux à l’évocation des tensions qui agitent la société américaine ces derniers mois. 

« Nous, les Noirs, on est le fruit d’une histoire mêlant exploitation et violence. Rappelez-vous quand le Ku Klux Klan venait nous attaquer chez nous. Ils sont toujours là aujourd’hui ! Le KKK, les rednecks, les Aryens… Et ces gens-là, un jour, ils peuvent se dire : “Faisons ce qu’on a envie de faire.” Aujourd’hui, moi, je leur dis : “Vas-y, saute par-dessus mon portail, on verra.” On ne laissera pas les choses recommencer. » A ses côtés, son ami Joseph, physique imposant et casquette des Lakers sur la tête, opine du chef. « Ils peuvent très bien décider un jour : “On retire tout aux Noirs, la nourriture, l’eau, tout.” Au cas où, moi, je veux pouvoir vivre le plus longtemps possible, alors il faut se protéger. »

Lors du mouvement des droits civiques Pendant longtemps, les Noirs n’ont pas eu le droit de s’armer aux Etats-Unis. En 1865, alors qu’ils deviennent sur le papier des hommes libres grâce à la ratification du treizième amendement de la Constitution abolissant l’esclavage, le Sud, perdant de la guerre civile, vote les Black Codes. Ces lois interdisent aux Afro-Américains d’exercer certains droits, parmi lesquels celui de porter une arme. En réponse, l’Etat fédéral ratifie, en 1868, le quatorzième amendement, garantissant la citoyenneté à toute personne née aux Etats-Unis et l’égale protection de tous ceux qui se trouvent sur son territoire.

Mais, en 1877, le Sud persiste et substitue aux Black Codes les lois Jim Crow, entravant les libertés constitutionnelles des Noirs et imposant un système de ségrégation raciale qui restera en vigueur jusqu’en 1964. Malgré ces lois, il y a toujours eu une ­tradition des armes chez certains Noirs américains, qui les ont utilisées pour se défendre et pour gagner leur liberté, puis pour lutter contre le Ku Klux Klan ou lors du mouvement des droits civiques, au sein des Black Panthers. Créé en 1966 à Oakland, le Black Panther Party for Self-Defense (qui devien­dra rapidement le Black Panther Party) défend le droit de porter des armes chargées en public.

Le mouvement révolutionnaire se fait notamment connaître par les patrouilles qu’il organise pour surveiller les rondes de police dans les quartiers noirs. Les membres des Black Panthers paradent dans les rues, toutes armes dehors, comme l’autorise alors la loi californienne. Mais, très vite, les autorités vont chercher à les désarmer. En 1967, un projet de loi sur le contrôle des armes est présenté en Californie. La réaction des Black Panthers restera gravée dans l’histoire : ils entrent au Capitole, à Sacramento, armes à la main, pour protester contre le texte. Ce coup d’éclat se révélera contre-productif. La peur pousse Ronald Reagan, alors gouverneur républicain de l’État de Californie, à adopter la loi en urgence… avec le soutien de la National Rifle Association (NRA), le lobby des armes à feu. C’est encore la peur qui décide l’État fédéral à suivre l’exemple de la Californie l’année suivante.

Face aux émeutes raciales sanglantes déclenchées par l’assassinat de Martin Luther King et après celui de Robert Kennedy deux mois plus tard, l’État fédéral vote, en 1968, le Gun Control Act : la loi interdit la vente d’armes à feu aux mineurs, aux criminels, aux drogués et aux malades mentaux, ainsi que la vente d’armes et de munitions entre États, et rend le numéro de série obligatoire. 

« L’histoire montre que, quand les minorités prennent les armes, s’ensuivent souvent de nouvelles lois limitant leur usage, souligne Adam Winkler. Pourquoi ? Parce que ce sont des minorités ! Rien ne se produit de tel quand ce sont des Blancs qui portent des armes. Cela révèle le racisme de la société américaine. Le but est de laisser les Afro-Américains sans pouvoir, d’en faire des citoyens de seconde zone dans une société dominée par et pour les Blancs. » Une discrimination bien trop familière pour Regina et sa famille. Ce dimanche après-midi, elle se trouve avec son mari et leurs deux derniers fils, Christian et Cameron, 23 et 20 ans, dans le salon de leur grande maison d’un quartier propret de Canoga Park, une commune au nord-ouest de Los Angeles. Comme chaque semaine, ils regardent ensemble un match de football américain.

Aujourd’hui, Las Vegas affronte Kansas City. « J’ai toujours eu le sentiment que ce n’était pas O.K. pour nous d’avoir une arme », confie Regina, un café à la main, lors d’une page de pub. Assis à ses côtés, son mari, Ed, abonde : « Il y avait cette idée que, si on allait acheter une arme, alors on allait devoir donner notre nom, et donc que la police l’aurait. C’est tout un processus psychologique. Du coup, j’ai grandi avec l’idée que seuls les voyous en avaient. »

« C’est parce que c’est cette image qui est diffusée dans les médias ! réagit Cameron, étudiant en management d’événements sportifs. Que ce soit aux infos, à la télé, dans les films, on montre le Noir armé comme une personne dangereuse, qui se procure des armes illégalement. Maintenant qu’on le fait légalement, qu’est-ce que les Blancs peuvent dire ? On fait exactement la même chose que vous, on s’arme. Vous êtes américains, moi aussi, je le suis tout autant que vous, donc j’exerce mon droit de la même façon que vous. » Version noire de la NRA Pour porter haut et fort cette revendication à l’égalité, plusieurs groupes afro-américains de défense du deuxième amendement ont vu le jour ces dernières années.

Créée en 2015, la National African American Gun Association (Naaga) – version noire de la NRA – est la plus importante. En cinq ans, elle est passée de trente à 40.000 membres, enregistrant une augmentation d’environ 50 % rien qu’en 2020. Dans les trente-six heures qui ont suivi la mort de George Floyd, pas moins de 2 000 personnes ont rejoint ses rangs. « Pour comprendre, il faut imaginer un monstre à trois têtes : il y a d’abord eu la pandémie, puis les manifestations sociales qui ont dégénéré, et enfin les suprémacistes blancs adoptant des propos et des comportements de plus en plus agressifs, explique Philip Smith, son président fondateur. Cette tension, vous pouvez la sentir, c’est dans l’air. »

Sur Facebook, l’organisation Black Guns Matter (« les armes des Noirs comp­tent ») totalise plus de 50 000 abonnés. Un nom qui fait volontairement écho au mouvement pacifiste Black Lives Matter. « On est vraiment deux organisations complémentaires, assure Maj Toure, 39 ans, créateur de Black Guns Matter. Manifester et vouloir changer le système, ça n’est pas la même chose que de devoir te protéger si jamais on te menace. Si tu crois que ta vie de Noir compte, alors tu dois avoir une arme pour la défendre. »

Un amendement, un droit, un combat, qui vaut plus que tout pour le militant politique libertarien, aux idées radicales. « L’Amérique a une peur immense des Noirs. Immense. Mais je m’en fous des racistes, tant qu’ils ne viennent pas s’en prendre à ma famille, à ma communauté, à ma liberté. Je m’en fous de ce qu’ils disent, de ce qu’ils font, tant qu’on me laisse mon arme pour me défendre. On est en Amérique. »

Le Monde