États-Unis : Racistes et agressifs les « Karen & Ken » font rage

La scène se déroule généralement comme suit : une femme d’un certain âge, souvent blanche, plutôt privilégiée, se croyant en tout cas investie de droits et de devoirs imaginaires, aborde puis agresse verbalement un ou une inconnu(e) sous prétexte qu’elle considère – à tort – que cette personne fait offense à son bien-être, à sa liberté, à sa race ou à sa supériorité, ou encore trouble l’ordre public. Sans crier gare, elle se transforme en furie, lance des invectives, veut la soumettre à son autorité et menace d’impliquer la police.

Depuis quelque temps aux États-Unis, et surtout sur la côte Est, prospère une nouvelle catégorie sociale : les « Karen ». C’est par ce sobriquet (choisi en raison de la prédominance du prénom dans les années 1960 et 1970 au sein des familles blanches) que l’opinion publique désigne ces justicières autoproclamées susceptibles, par exemple, de vérifier sans aucune justification les papiers de travailleurs hispaniques, ceux de familles noires se baignant dans la piscine d’un lotissement pour s’assurer qu’ils y habitent bien, ou le permis de fillettes qui vendent de la limonade devant leur maison.

Le goût du scandale

Jour de gloire : le terme « Karen » a fait son entrée dans le dictionnaire urbain en 2018. «Il s’agit fréquemment d’une femme au racisme latent, qui est persuadée d’être maîtresse de l’environnement dans lequel elle évolue, et qui cherche à redresser des torts qu’elle aurait subis, et à en découdre. Elle crée des situations qui lui permettent de laisser libre cours à ses frustrations, et de déverser sa rage, explique l’experte en communication Lillian Glass. Elle peut être très dangereuse.»

La cible de la furie, qui, en réalité, n’a rien fait à part se trouver malencontreusement sur son chemin, n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles, résiste, et refuse d’obéir aux ordres insensés. Alors la furie fulmine, perd pied et s’enfonce dans le ridicule, même si elle se sait filmée. La vidéo de la scène atterrira bientôt sur les réseaux sociaux, visualisée par des hordes de visiteurs indignés, forçant l’employeur de la furie à la licencier et celle-ci à se fendre d’un mea culpa dicté par quelque avocat.

Karen antimasque

Depuis le début de la pandémie, les « Karen » se sont diversifiées et incluent les réfractaires aux mesures sanitaires. «Je n’ai pas besoin de suivre vos règles, je suis libre, je connais mes droits et la Constitution, j’appelle mon avocat et j’exige de parler au manageur», éructe cette catégorie de « Karen », spécialiste d’esclandres dans les magasins, les cabinets médicaux, les aéroports et les avions. L’une d’elles, Melissa Rein Lively, une blonde de type Barbie, envoie un jour valser les masques du rayon d’un grand magasin en lançant des grossièretés à la cantonade, tout en filmant son action qu’elle postera ensuite sur un réseau social. Alors que des employés lui demandent de respecter le port du masque, une autre vide le contenu de son chariot sur le sol d’un supermarché en hurlant «Porcs démocrates !», tandis qu’une troisième refuse de sortir et fait un sit-in, battant des jambes sur le sol comme une enfant capricieuse.

Dangereusement victimaires

Le phénomène ne fait que s’accentuer, et fait l’objet de plusieurs comptes Instagram aux noms évocateurs : KarenGoneCrazy, KarenGoHome, StopThatKaren, etc. «C’est de très mauvais augure, affirme la psychologue Denise Dudley. Une “Karen” est une mauvaise femme, animée d’un sentiment de supériorité de race ou de classe, qui s’arroge le droit de faire ce qu’elle considère juste pour maintenir les inférieurs à leur place, tout en se soustrayant elle-même à l’autorité. Le plus alarmant est qu’elle cherche à transformer son statut de victime, lié à sa condition féminine, en arme en faisant appel à la police, qui, elle n’en doute pas une seconde, prendra forcément son parti.» La «Karen» raciste renvoie à un effrayant passé, pas si lointain, où la société considérait que la femme blanche devait être protégée de l’homme noir menaçant.

C’est cette corde sensible que pense faire jouer Amy Cooper lorsque, en mai 2020, promenant son chien sans laisse au mépris du règlement dans cette partie de Central Park, à New York, elle est accostée par un ornithologue afro-américain qui lui demande d’attacher son chien. La jeune femme se rebiffe, appelle la police et allègue qu’ «un homme noir menace ma vie», mettant ainsi sciemment l’ornithologue en danger. Le même jour, George Floyd est assassiné à Minneapolis par le policier Derek Chauvin.

Arroseuses arrosées

Un mois plus tard, à San Francisco, une quinquagénaire flâne dans son quartier hypercossu de Pacific Heights lorsqu’elle avise un homme de type philippin en train d’écrire Black Lives Matter à la craie sur le muret de sa résidence. PDG d’une firme de produits cosmétiques, Lisa Alexander exige de James Juanillo qu’il cesse immédiatement «d’exprimer son opinion» sous prétexte qu’il ne peut être qu’étranger au quartier, et qu’il enfreint donc la loi. Interrogée par Juanillo sur le propriétaire de la résidence (qui n’est autre que lui-même), elle a l’audace d’affirmer le connaître !

L’histoire fait le tour des médias, comme celle d’Amy Cooper. La première perd sa clientèle, la deuxième son emploi, un sort généralement réservé aux « Karen ». Quant à Miya Ponsetto, 23 ans, elle vient d’être condamnée pour délit de haine raciale pour avoir accusé un adolescent noir d’avoir volé son portable dans le lobby d’un hôtel de New York (alors qu’elle l’avait oublié dans un Uber) et exigé de voir le téléphone de ce dernier, hurlant comme une possédée avant de l’agresser physiquement.

Et les hommes ?

Pourquoi ces femmes persistent-elles tandis que la caméra tourne ? «Certaines pensent qu’elles sont dans leurs droits, d’autres veulent leur “15 minutes de célébrité”. En tout cas, elles n’ont aucune discipline émotionnelle. Elles laissent cours à leurs impulsions», répond Denise Dudley. Certaines féministes s’insurgent contre ce qu’elles considèrent une injustice de plus contre les femmes, nourrie par le sexisme ambiant. Pourquoi, demandent-elles, mettre l’accent sur ces « Karen » alors que les hommes font exactement la même chose ?

On parle aussi des “Ken”, la version masculine, rétorque Lillian Glass, mais il est vrai que le public a tendance à être davantage fasciné par les femmes affichant ce genre de conduite. De toute façon, un mauvais comportement n’a pas de sexe.» Pour Denise Dudley, les « Karen » représentent au contraire une forme d’entrave au féminisme, car «elles tendent à pousser les autres femmes au musellement, celles-ci craignant désormais de se voir attribuer l’étiquette “Karen”».

Le Figaro