Etats-Unis : Révélations – La gauche américaine admet avoir conspiré pour empêcher la réélection de Donald Trump, au nom de la démocratie

NOTE : Cet article a été écrit par Molly Ball, une journaliste de gauche qui publie dans le Time. Elle est également l’auteur d’une biographie de Nancy Pelosi.

Quelque chose d’étrange se produisit juste après l’élection du 3 novembre : rien.

La nation américaine se préparait au chaos. Les factions de gauche avaient juré de se rassembler dans les rues, et d’organiser des centaines de manifestations à travers le pays. Les milices d’extrême droite s’apprêtaient à se jeter au combat. Un sondage réalisé avant le jour de l’élection a révélé que 75 % des Américains redoutaient des explosions de violence.

Mais il n’y eut rien de tout cela : au contraire, un calme étrange descendit sur les États-Unis. Le refus de Donald Trump de passer la main ne déclencha pas des soulèvements de masse : il fut accueilli dans un parfait silence. Lorsque les médias annoncèrent que Joe Biden avait gagné l’élection le 7 novembre, les gens défilèrent dans les villes dans l’exultation la plus totale, célébrant ainsi le processus démocratique qui avait permis le départ de Trump.

Mais une deuxième chose étrange se produisit lorsque Trump essaya de renverser les résultats : l’Amérique des grandes entreprises s’attaqua à lui. Des centaines de grands chefs d’entreprise le sommèrent d’accepter sa défaite. Un grand nombre d’entre eux avaient soutenu sa candidature et défendu ses mesures. Pour le Président, quelque chose ne tournait pas rond. « Tout ça était étrange, très étrange », déclara Trump le 2 décembre. « Quelques jours après l’élection seulement, nous avons assisté à un effort concerté pour sacrer le vainqueur, alors même que de nombreux États clés continuaient à compter leurs votes. »

Trump était dans le vrai, d’une certaine façon

Une conspiration se tramait dans l’ombre, et elle était conçue pour faire d’une pierre deux coups, en court-circuitant les manifestations et en organisant la résistance des PDGs. Ces évènements inattendus étaient le fruit d’une alliance informelle entre les activistes de gauche et les géants capitalistes. C’est une déclaration laconique, publiée le jour de l’élection, et formulée conjointement par la Chambre de commerce des États-Unis et L’AFL-CIO qui scella ce pacte. Elle attira très peu l’attention. Les deux parties considéraient ce pacte comme une sorte de marché implicite, inspiré par les énormes (et parfois destructrices) manifestations estivales, organisées pour la défense de la justice raciale. En effet, ces deux situations virent la classe du capitalisme s’allier avec la classe laborieuse, dans le but de préserver la paix et de s’opposer à « l’attaque de Trump » sur la démocratie.

La poignée de main entre le capitalisme et la classe laborieuse ne fut qu’un élément parmi tant d’autres d’une vaste campagne transpartisane visant à sauvegarder l’élection : un travail de Romain réalisé dans l’ombre, dont l’objectif n’était pas d’assurer la victoire, mais de garantir l’intégrité, la crédibilité et l’indépendance de l’élection. Pendant plus d’un an, une coalition informelle se mit à l’œuvre. Ses membres se précipitèrent au renfort des institutions américaines, tandis que ces dernières essuyaient le double feu d’une pandémie implacable et d’un Président aux penchants autoritaires. Si la gauche fut la principale actrice de ce mouvement, cela n’avait pas de rapport avec la campagne de Biden, et dépassait les lignes idéologiques ; des figures conservatrices et neutres jouèrent également un rôle crucial dans cette entreprise. Ces militants de l’ombre n’essayaient pas de saboter une victoire de Trump. Ils tentaient de sauver le pays d’une élection si calamiteuse qu’aucun résultat n’aurait pu être décidé, ce qui aurait révélé un dysfonctionnement du cœur de la démocratie autonome qu’ont été les États-Unis depuis leur création.

Le travail accompli concernait tous les aspects de l’élection. On demanda aux États de changer leurs systèmes de vote et leurs lois, et on parvint à rassembler des millions de dollars de fonds publics et privés. On déjoua des procès visant à supprimer des électeurs, on recruta des bataillons d’administrateurs électoraux, et on réussit pour la première fois à faire voter des millions de gens par correspondance. Les pressions exercées sur les dirigeants de réseaux sociaux aboutirent à l’adoption d’une politique plus stricte contre la désinformation et à l’implémentation de stratégies basées sur les données pour lutter contre les diffamations virales.

On mena des campagnes de sensibilisation publique à un niveau national pour faire comprendre aux Américains que les votes seraient comptés sur des jours ou des semaines, désamorçant ainsi les théories complotistes et les fausses déclarations de victoire de Trump. Après le jour de l’élection, on contrôla tous les points sensibles pour s’assurer que Trump ne pourrait pas retourner le résultat. « L’histoire méconnue de l’élection est celle des milliers de personnes des deux camps qui ont fait triompher la démocratie américaine jusque dans ses fondements », déclare Norm Eisen, avocat renommé et ancien fonctionnaire du gouvernement d’Obama ; il recruta des Républicains et des Démocrates pour participer au conseil du programme pour la protection de l’élection.

Car Trump et ses alliés menaient leur propre campagne pour salir l’élection. Le Président passa des mois à répéter que les votes par correspondance étaient un complot des Démocrates, et que l’élection serait « truquée ». Ses hommes de main au niveau de son gouvernement cherchèrent à empêcher leur utilisation, et ses avocats engagèrent des douzaines de poursuites fallacieuses pour compliquer le processus du vote. Trump redynamisait ainsi la stratégie de suppression chère au vieux parti Républicain. Avant l’élection, Trump conspira pour neutraliser un comptage légitime des voix. Il essaya des mois durant de voler l’élection qu’il avait perdue le 3 novembre : pour ce faire, il engagea des poursuites judiciaires et répandit des théories du complot, exerça des pressions sur des fonctionnaires gouvernementaux et locaux, et appela son armée de militants à se joindre au rassemblement du 6 janvier, qui se conclut au Capitole.

Les militants de la démocratie regardaient ce spectacle avec inquiétude. « Chaque semaine, c’était comme si nous nous retrouvions à lutter pour la survie de cette élection tout en essayant d’éviter au pays de plonger dans le chaos », rapporte Zach Wamp, ancien représentant du parti Républicain et soutien de Trump qui aida à organiser un conseil de protection de l’élection bipartie. « Aujourd’hui, avec le recul, on peut dire que les choses se sont assez bien passées, mais cela était loin d’être évident en septembre et en octobre ».

C’est l’histoire des coulisses d’un complot ourdi pour sauvegarder l’élection de 2020. Nous nous basons sur le fonctionnement interne des institutions, des documents inédits et des interviews avec des douzaines d’acteurs appartenant à l’ensemble du spectre politique. C’est l’histoire d’une campagne sans précédent, créative et déterminée, et dont le succès révèle aussi comment la nation américaine s’est retrouvée au bord du gouffre. « Nous avons déjoué chaque tentative de manipulation du véritable résultat de l’élection », affirme Ian Bassin, co-fondateur de Protect Democracy, un groupe de défense de l’État de droit. « Mais il est capital pour le pays de comprendre que cela ne s’est pas fait tout seul. Ce n’est pas magique. La démocratie ne fonctionne pas toute seule. »

Voilà pourquoi les participants souhaitent raconter l’histoire de l’élection de 2020, même si cette dernière peut sembler tout droit sortie du rêve d’un paranoïaque enfiévré. C’est l’histoire d’une cabale, largement soutenue, de puissantes figures, travaillant dans divers domaines et appartenant à des idéologies différentes. Elles travaillèrent dans l’ombre pour influencer les perceptions, changer les règles et les lois, diriger la couverture médiatique et contrôler le flux d’information. Elles n’ont pas truqué l’élection, elles l’ont fortifiée. Et elles pensent que l’opinion publique doit entendre que le système est fragile, pour le bien de la démocratie américaine.

L’ARCHITECTE

Durant l’automne 2019, Mike Podhorzer acquit l’intime conviction que l’élection allait droit au désastre [entendre par là : réélection possible de Donald Trump], et il était déterminé à la protéger.

Ce n’était pas son domaine de compétence habituel. Pendant près d’un quart de siècle, Podhorzer, conseiller principal du président de l’AFL-CIO, la plus grande fédération syndicale de la nation, mobilisa les tactiques et les données les plus pointues pour aider ses candidats favoris à gagner les élections. Humble et professoral, il n’appartient pas à cette classe de « stratèges politiques » aux cheveux gominés qui passent sur les chaînes d’information. Au sein du camp Démocrate, il fait figure de magicien responsable des plus grandes avancées en technologie politique de ces dernières décennies. Un groupe de stratèges de gauche qu’il assembla au début des années 2000 aboutit à la création de l’Analyst Institute, une firme énigmatique appliquant les méthodes scientifiques aux campagnes politiques. Il fut également impliqué dans la fondation de Catalist, le fleuron des entreprises progressistes de données.

Selon Podhorzer, les bavardages incessants à Washington sur la « stratégie politique » ne changent pas grand-chose. « Mon avis de base sur la politique, c’est que tout y est assez évident, à condition de ne pas trop réfléchir ni d’avaler tout rond les schémas de pensée dominants, », écrivit-il un jour. « Après cela, il suffit de cerner implacablement ses propres suppositions et de les mettre à l’épreuve. » Podhorzer applique cette approche à tous les domaines  : lorsqu’il coachait l’équipe de Little League de son fils (maintenant adulte) dans la banlieue de D.C., il entraînait ses joueurs à ne pas faire swinguer leur batte pour la plupart des lancers — une tactique qui enrageait aussi bien leurs parents que ceux de leurs adversaires, mais qui permit à l’équipe de remporter une série de championnats.

L’élection de Trump en 2016 — attribuée en partie au puissant écho qu’il trouva chez les électeurs blancs à col bleu qui dominaient alors l’AFL-CIO — poussa Podhorzer à remettre en question ses suppositions sur le comportement des électeurs. Il commença à diffuser des notes hebdomadaires remplies de calculs à un petit cercle d’alliés et à animer des sessions stratégiques à Washington. Mais lorsqu’il commença à s’inquiéter de l’élection elle-même, il ne voulut pas passer pour un paranoïaque. Ce ne fut qu’au bout de mois de recherches qu’il partagea ses craintes dans sa newsletter d’octobre 2019. Il y écrivait que les outils habituels en matière de données, d’analyses et de sondages ne suffiraient pas dans un contexte où le Président en personne essaierait de perturber l’élection.

« L’essentiel de notre planification nous mène jusqu’au jour des élections, » note-t-il. « Mais nous ne sommes pas préparés aux deux issues les plus probables » — une défaite de Trump débouchant sur son refus de passer la main, et son acquisition du Collège Électoral qu’il réussirait en corrompant le procédé électoral dans les Etats clés (et ce malgré une perte du vote populaire). « Nous avons désespérément besoin d’effectuer des exercices de simulation systématiques pour cette élection, afin d’anticiper et de prévoir le pire, qui, nous le savons bien, nous attend. »

Il se trouve que Podhorzer n’était pas le seul à penser en ces termes. Des gens impatients de se joindre à lui se manifestèrent. La Fight Back Table, une coalition d’organisations de « résistance », avait commencé à envisager des scénarios autour d’une potentielle élection contestée, rassemblant des activistes de gauche à un niveau local et national au sein de ce qu’ils appelèrent la Democracy Defense Coalition [Coalition de Défense de la Démocratie]. Les organisations chargées des droits des votants et des droits civils tiraient la sonnette d’alarme. Un groupe d’anciens représentants élus était en train de rechercher les pouvoirs d’urgence qu’ils craignaient que Trump puisse exploiter. Protect Democracy était en train d’assembler un groupe de travail bipartisan en vue de la crise électorale. « Il s’avéra que, une fois que ce les choses furent énoncées de vive voix, les gens tombèrent d’accord, », raconte Podhorzer. « Une dynamique naquit alors. »

Il passa des mois à évaluer des scénarios et à parler à des experts. Il n’était pas difficile de trouver des gens de gauche qui voyaient en Trump un dangereux dictateur, mais Podhorzer veillait à ne pas tomber dans l’hystérie. Ce qu’il voulait savoir, ce n’était pas comment la démocratie américaine était en train de mourir, mais comment elle pourrait être maintenue en vie. « La principale différence entre les États-Unis et les pays qui ont laissé filer la démocratie », conclut-il, « est que le système américain d’élection décentralisée ne peut pas être truqué en un seul coup. Cela nous offre une opportunité de le consolider. »

L’ALLIANCE

Le 3 mars, Podhorzer rédigea une note confidentielle en trois pages intitulée « Ce qui menace l’élection de 2020 ». « Trump a bien fait comprendre que l’élection ne serait pas juste, et qu’il n’accepterait pas d’autre résultat que sa propre réélection. S’il venait à perdre, alors l’élection serait « fausse » et « truquée ». « Si les médias annoncent un résultat contraire à ses espoirs le 3 novembre, il se servira du système d’information de droite pour mettre son scénario en action et pousser ses militants à manifester. » La note décrivait quatre types de défis différents : les attaques des électeurs, les attaques de l’administration électorale, les attaques des adversaires politiques de Trump et les « tentatives de renverser les résultats de l’élection ».

Puis, la crise de la COVID-19 éclata, alors que les primaires battaient leur plein. Les méthodes de vote conventionnelles n’étaient plus sûres ni pour les électeurs ni pour les bénévoles, pour la plupart seniors, et qui composent d’ordinaire les équipes de comptage des voix. Mais les désaccords politiques, tendus par la campagne de Trump contre le vote par correspondance, empêchèrent certains États de faciliter le vote par procuration, et certaines juridictions ne purent compter ces voix dans le délai qui leur était imparti. Le chaos s’ensuivit. L’Ohio ferma ses portes au vote en présentiel, et enregistra donc des chiffres extrêmement faibles. Le Milwaukee (où se concentre la population Noire du Wisconsin, à forte tendance démocrate) manquait de personnel pour compter les voix, et n’ouvrit que cinq bureaux de vote au lieu de 182. À New York, le comptage des voix prit plus d’un mois.

Il était évident que l’on risquait de devoir faire face à une crise en novembre. Depuis son appartement de la banlieue de Washington, Podhorzer s’attabla dans sa cuisine et commença à travailler sur son ordinateur portable. Il tint des conférences Zoom pendant des heures avec son réseau de contacts de la sphère progressiste : le mouvement ouvrier, la gauche institutionnelle (notamment le planning familial et Greenpeace), des groupes de résistance comme Indivisible et MoveOn, des progressistes spécialisés dans les données, des représentants de mécènes et de fondations, des organisateurs populaires agissant au niveau de l’État, des militants pour la justice raciale, et tant d’autres.

En avril, Podhorzer se mit à tenir des conférences Zoom hebdomadaires de 2 heures et demie. Elles consistaient en des séries de présentations-éclair de cinq minutes, abordant une variété de sujets, des publicités à succès en passant par la communication de messages jusqu’à la stratégie judiciaire. Ces rassemblements, qui fonctionnaient par invitation, attirèrent bientôt des centaines de gens, irriguant ainsi un précieux puits de connaissances auquel s’abreuvaient collectivement les membres de cet opiniâtre mouvement progressiste. « Au risque de cracher sur la gauche, je dirais qu’elle ne partage pas assez les bonnes informations », affirme Anat Shenker-Osorio, une proche de Podhorzer, qui a fait profiter le groupe de son expérience en matière de sondage par message. « Il y a le syndrome du ça-ne-vient-pas-de-chez-moi, quand les gens ne s’intéressent pas à une idée qui n’est pas la leur. »

Les réunions devinrent le centre névralgique d’une constellation d’acteurs de gauche qui partageaient des buts, mais qui n’avaient pas l’habitude d’œuvrer ensemble. Le groupe était anonyme, sans chef et sans hiérarchie, mais veillait à la synchronisation des divers acteurs. « Pod a joué dans l’ombre un rôle capital pour assurer la communication et l’alignement entre les différentes pièces de l’infrastructure du mouvement », déclare Maurice Mitchell, directeur national du Working Faamilies Party. « Il y a l’espace des conflits et l’espace de l’organisation, les politiques ne s’intéressent qu’au travail, et leurs stratégies ne sont pas toujours alignées. Il a harmonisé cet écosystème. »

La protection de l’élection nécessitait un effort sans précédent. Au fur et à mesure que l’année 2020 s’écoulait, cet effort atteignit le Congrès, la Silicon Valley et les législatures de la nation. Ce même effort puisa de l’énergie dans les manifestations estivales pour la justice raciale, dont de nombreux chefs étaient des éléments essentiels dans l’alliance de gauche. Finalement, il atteignit l’autre camp, et pénétra dans le monde de Trump : des Républicains sceptiques, consternés par les attaques du Président contre la démocratie, rejoignirent le mouvement.

LA SAUVEGARDE DE L’ÉLECTION

La première tâche était de remettre sur pied l’infrastructure bancale du système électoral américain. Tout cela au beau milieu d’une pandémie. L’argent était la première préoccupation des milliers de fonctionnaires locaux qui administraient les élections. Ils avaient besoin d’équipements de protection : masques, gants, gel hydroalcoolique. Ils devaient acheter des cartes postales pour rappeler aux gens qu’ils pouvaient voter par procuration, ou encore, pour certains États, envoyer à chaque électeur les bulletins destinés au vote par correspondance. Ils avaient besoin de renforcer leur personnel et de davantage de scanners pour traiter les bulletins.

En mars, des militants appelèrent le Congrès à débloquer des fonds pour l’administration de l’élection dans le cadre de la COVID. Sous la houlette de la Leadership Conference on Cicil and Human Rights, plus de 150 organisations signèrent une lettre envoyée à chacun des membres du Congrès, réclamant 2 milliards de dollars de subventions pour l’élection. L’opération eut un certain impact : le CARES Act, voté plus tard le même mois, allouait 400 millions de dollars de subventions aux administrateurs de l’élection nationale. Mais les choses en restèrent là. Cela n’allait pas suffire.

Les philanthropes entrèrent alors dans la danse. Un conglomérat de fondations donna des dizaines de millions de dollars à l’administration de l’élection. La Chan Zuckerberg Initiative donna 300 millions. « 2 500 fonctionnaires locaux travaillant dans le cadre de l’élection ont dû déposer une candidature pour recevoir des subventions philanthropiques et couvrir leurs besoins. C’est bien la preuve d’un grave dysfonctionnement au niveau fédéral » analyse Amber Reynolds, ancienne fonctionnaire de l’élection de Denver et directrice de la structure neutre National Vote at Home Institute.

L’organisation de McReynolds, créée il y a deux ans, fit office de chambre de compensation pour une nation qui essayait tant bien que mal de s’adapter. L’institut fournit des conseils techniques aux secrétaires d’État de chacun des partis, des fournisseurs à employer à la localisation des boîtes aux lettres. Les fonctionnaires locaux sont la source d’information la plus fiable concernant l’élection, mais peu d’entre eux peuvent s’offrir les services d’un attaché de presse. L’institut distribua donc des kits d’outils de communication. À l’occasion d’une présentation pour le groupe de Podhorzer, McReynolds exposa l’importance des votes par procuration pour diminuer l’afflux de personnes dans les bureaux de vote et empêcher l’éclatement d’une crise démocratique.

En plus de Washington, le travail de l’institut aida 37 États à renforcer le vote par correspondance. Mais cela n’aurait de valeur que si les gens se saisissaient de cette opportunité. La logistique était un problème de taille : chaque État possède des lois différentes sur la façon dont les bulletins peuvent être demandés et renvoyés. Le Voter Participation Center, qui démarche normalement les gens au porte à porte afin de récolter le vote, envoya en avril et en mai des groupes enquêter sur les motifs susceptibles de pousser les gens à voter par correspondance. En août et en septembre, il envoya des candidatures de bulletin à 15 millions de personnes dans les États clés, et 4,6 millions les renvoyèrent. Le groupe envoya des publicités sous format papier et numérique pour inciter les gens à ne pas attendre le jour de l’élection. « Tout le travail que nous accomplissons depuis 17 ans nous a préparés pour ce moment : nous apportons la démocratie sur le pas de la porte du peuple », proclame Tom Lopach, le PDG du centre [NOTE : Imaginez un peu la conséquence de ce travail de porte à porte, avec des agents de l’administration démocrate qui vont expliquer à chaque votant comment (et pour qui, assurément) il faut voter].

Cet effort dut surmonter un scepticisme accru au sein de certaines communautés. Beaucoup d’électeurs Noirs préféraient exercer leur droit en personne, ou ne faisaient pas confiance au vote par correspondance. Des groupes nationaux de défense des droits civiques collaborèrent avec des organisations locales pour faire savoir qu’il s’agissait du meilleur moyen de s’assurer que chaque vote serait compté. À Philadelphie, par exemple, des militants distribuèrent des « kits de vote de sécurité » contenant des masques, du gel hydroalcoolique ainsi que des brochures d’information. « Nous devions informer les gens que le vote est sécurisé et fiable », déclare Hannah Fried de All Voting Is Local.

Dans le même temps, des avocats Démocrates étaient aux prises avec un conflit historique précédant l’élection. La pandémie attisa les habituelles disputes entre les deux parties dans les tribunaux. Mais les avocats remarquèrent quelque chose d’autre. « De nouvelles déclarations et des théories qu’aucun tribunal n’a jamais acceptées par le passé émergèrent dans le procès engendré par la campagne de Trump, qui faisait partie d’une campagne plus grande visant à semer le doute sur le vote par correspondance », affirme Wendy Weiser, experte en droits de vote au Brennan Center for Justice de NYU. « Elles étaient sans doute plus conçues pour faire passer un message plutôt que pour avoir un véritable impact sur le plan judiciaire ». Finalement, près de la moitié des électeurs vota par correspondance en 2020 : une petite révolution pour les modalités du vote. Environ un quart se rendit à l’avance dans les bureaux de vote. Seul un quart des électeurs déposa le bulletin de manière traditionnelle : en se rendant dans les bureaux de vote, le jour de l’élection.

LA DÉSINFORMATION CONTRE-ATTAQUE

Des personnes mal intentionnées ont toujours propagé de fausses informations. Pendant des décennies, les campagnes ont fait face à une multitude de tentatives de sabotage : appels anonymes prétendant que l’élection avait été reportée, prospectus diffusant des calomnies sur les familles des candidats… Mais les mensonges et les théories du complot de Trump, la puissance virale des réseaux sociaux et l’implication d’agents étrangers firent de la désinformation une menace plus grande et plus grave pour l’élection de 2020.

Laura Quinn, actrice progressiste expérimentée et co-fondatrice de Catalist, commença à étudier ce problème il y a de cela quelques années. Elle mena un projet anonyme et secret, dont elle n’a encore jamais parlé publiquement, et dont le but était de retracer la désinformation en ligne et d’essayer de la combattre. Il fallait entre autres retracer les mensonges dangereux, qui seraient autrement passés inaperçus. Les chercheurs fournissaient ensuite les informations aux militants ou aux médias, pour leur permettre de retrouver leurs sources et de les exposer.

Mais la conclusion la plus importante que Quinn tira de sa recherche est que s’engager dans des échanges toxiques ne faisait qu’empirer la situation. « Quand on est attaqué, la réponse instinctive est de répliquer, de dénoncer, de dire que c’est faux », explique Quinn. « Mais plus on s’engage dans quelque chose, plus la plateforme met cette chose en avant. L’algorithme considère cela comme quelque chose de populaire, que les gens veulent voir plus souvent. »

Elle conclut : « Pour résoudre ce problème, nous avons fait pression sur les plateformes afin qu’elles fassent appliquer leurs politiques, en supprimant le contenu ou les comptes diffusant de la désinformation et en traitant plus agressivement ce sujet en amont. Les plateformes ont des politiques condamnant certains types de comportements malveillants, mais elles ne les faisaient pas appliquer », déclare-t-elle.

Les recherches de Quinn donnèrent du grain à moudre aux militants qui incitaient les réseaux sociaux à serrer la vis. En novembre 2019, Mark Zuckerberg invita à dîner chez lui neuf dirigeants de groupes de défense des droits civiques. Ils l’avertirent à cette occasion du danger des mensonges liés à cette élection, et qui se répandaient déjà, sans être soumis à aucun contrôle. « Aujourd’hui, les règles sont plus sévères, et leur application est plus scrupuleuse : cela s’est obtenu au prix de conversations pressantes et de bilans alarmants », raconte Vanita Gupta, présidente et PDG de la Leadership Conference on Civil and Human Rights. Elle assista à ce fameux dîner et rencontra également le PDG de Twitter, Jack Dorsey, ainsi que d’autres figures. (Le Président Joe Biden a sélectionné Gupta pour être adjointe au procureur général.) « Ce fut une vraie bataille, mais nous sommes parvenus à leur faire comprendre le problème. Était-ce suffisant ? Probablement pas. Est-ce que cela s’est produit plus tard que nous le souhaitions ? Oui. Mais il était capital, au vu du niveau de désinformation officielle, qu’ils implémentent ces règles, qu’ils traquent les choses et les suppriment. »

LA DIFFUSION DE LA BONNE PAROLE

Il ne s’agissait pas seulement de combattre les mauvaises informations, il fallait aussi expliquer le processus d’une élection en rapide mutation. Il était crucial que les électeurs comprennent que, malgré tout ce que pouvait dire Trump, les votes par correspondance étaient protégés de la fraude, et qu’il n’y aurait rien d’anormal si certains États n’avaient pas fini de compter les votes la nuit de l’élection.

Dick Gephardt, ancien leader parlementaire Démocrate reconverti en puissant lobbyiste, fit d’une coalition son fer de lance. « Nous voulions mettre sur pied un groupe réellement bipartisan composé d’anciens fonctionnaires élus, secrétaires du Cabinet, chefs militaires, etc. dont le but était d’envoyer des messages au public, mais aussi de s’adresser à des fonctionnaires locaux : les secrétaires d’État, les procureurs généraux, les gouverneurs qui se retrouveraient dans l’œil du cyclone. Nous leur faisions savoir que nous voulions aider », déclare Gephardt, qui fit jouer ses relations dans le secteur privé pour pouvoir réunir 20 millions de dollars en soutien.

Wamp, l’ancien membre du Congrès du parti Républicain, activa des leviers au sein du groupe réformiste neutre Issue One pour rallier des Républicains. « Nous pensions qu’il serait judicieux d’apporter des éléments bipartisans, afin de construire une unité autour du concept d’élection juste et indépendante », rapporte Wamp. Les 22 Démocrates et les 22 Républicains du National Council on Élection Integrity se réunissaient sur Zoom au moins une fois par semaine. Ils diffusèrent des publicités dans six États, ils firent des déclarations, écrivirent des articles et avertirent les fonctionnaires locaux des problèmes potentiels. « D’ardents partisans trumpistes acceptèrent de servir ce conseil sur des principes honnêtes », ajoute Wamp. Il leur fit remarquer que cela serait tout aussi important pour convaincre les gens de gauche après la victoire de Trump. « Quoi qu’il advienne, nous resterons ensemble. »

Voting Rights Lab et IntoAction créèrent des memes et des images taillés sur mesure pour chaque État, qu’ils diffusèrent par e-mails, messages, sur Twitter, Facebook, Instagram et TikTok, proclamant que chaque vote devait être compté. Le nombre de vues cumulées s’élève à 1 milliard. Le groupe de travail Protect Democracy produisit des rapports et tint des points presse avec des experts de haut niveau, toutes idéologies politiques confondues. Cela donna lieu à une couverture exhaustive des problèmes potentiels pendant l’élection, et à des démentis des fausses déclarations de Trump. Les sondages réalisés par l’organisation indiquaient que le message commençait à se faire entendre : de plus en plus de gens comprenaient que l’issue de l’élection ne serait pas forcément décidée pendant la nuit. Fin octobre, 70 % des gens en avaient pris conscience. Une majorité pensait aussi que le prolongement du comptage n’était pas forcément un signe de dysfonctionnement. « Nous savions exactement ce que Trump s’apprêtait à faire : il allait profiter du fait que les Démocrates votaient par correspondance, tandis que les Républicains votaient en personne, et prétendre qu’il était en tête, crier victoire, déclarer que les votes par correspondance étaient truqués, pour finalement les annuler », résume l’organisme Protect Democracy’s Bassin. La préparation de l’opinion publique permit de couper l’herbe sous le pied de Trump.

L’alliance se mit d’accord sur un ensemble de thèmes communs tirés de la recherche de Shenker-Osorio qui avaient été présentés lors des conférences Zoom de Podhorzer. Des études ont démontré que les gens sont moins enclins à aller voter lorsqu’ils ne pensent pas que leur vote fera une différence, ou bien qu’ils croient que la démarche sera compliquée. Au cours de la période de l’élection, des membres du groupe de Podhorzer réduisirent les risques d’intimidation des électeurs et apaisèrent l’hystérie grandissante des gens de gauche quant à la perspective du refus de Trump de passer la main. Ils ne voulaient pas souffler dans le dos des fausses déclarations en les abordant, ni décourager les gens en évoquant la possibilité d’une tricherie. « Quand on dit que telle ou telle accusation de tricherie est fallacieuse, les gens ne retiennent que le mot tricherie », explique Shenker-Osorio. « Ce que notre recherche pré-élection a révélé, c’est que toute déclaration réaffirmant le pouvoir de Trump ou l’érigeant en figure autoritaire dissuadait les gens d’aller voter. »

Pendant ce temps, Podhorzer avertissait tout le monde que les sondages sous-estimaient l’ampleur du soutien de Trump. Selon un membre d’une unité politique appartenant à un réseau majeur et qui s’est entretenu avec Podhorzer avant le jour de l’élection, les données qu’il partagea avec les médias qui déclareraient l’issue de l’élection étaient « incroyablement utiles » pour comprendre ce qu’il se passait pendant le vote. La plupart des analystes avaient reconnu qu’il y aurait une « vague bleue » qui déferlerait sur des terrains clés, manifestation de l’explosion des votes Démocrates, déposés dans des bulletins par correspondance. Cependant, ils étaient incapables d’estimer la performance de Trump le jour de l’élection. « Il était essentiel d’estimer l’ampleur qu’aurait le vote par procuration, et les proportions qu’il prendrait selon les États », résume l’analyste.

LE POUVOIR DU PEUPLE

Le soulèvement pour la « justice raciale » déclenché par la mort de George Floyd en mai n’était pas en premier lieu un mouvement politique. Les organisateurs qui aidèrent à le diriger voulaient exploiter sa dynamique en vue de l’élection, tout en empêchant les politiciens d’en prendre le contrôle. Bon nombre de ces organisateurs faisaient partie du réseau de Podhorzer, depuis les activistes dans les États clés en partenariat avec la Democracy Defense Coalition [Coalition de Défense de la Démocratie] jusqu’aux organisations jouant un rôle majeur dans le Movement for Black Lives.

Le meilleur moyen de s’assurer que la voix du peuple soit entendue, selon eux, était de protéger leur capacité à voter. « Nous commencions à réfléchir à un programme qui complèterait la traditionnelle zone de protection électorale, sans toutefois dépendre de la police, » déclare Nelini Stamp, le directeur national de l’organisation du Working Families Party [Parti des Familles de Travailleurs]. Ils créèrent une force de « défenseurs des élections » qui, contrairement aux scrutateurs traditionnels, étaient entraînés aux techniques de désescalade. Durant le vote anticipé et le jour de l’élection, ils encerclaient les files de votants dans les zones urbaines pour créer une atmosphère de « joie dans les bureaux de vote » qui transforma le dépôt d’un bulletin dans une urne en une fête de quartier. Les organisateurs Noirs recrutèrent aussi des milliers d’employés de bureau de vote afin d’assurer que les lieux de scrutin restent ouverts dans leurs communautés.

Le soulèvement de l’été dernier avait montré que le pouvoir du peuple pouvait avoir un impact massif. Les militants commencèrent à se préparer à relancer les manifestations si Trump essayait de voler l’élection. « Les Américains prévoient des manifestations généralisées si Trump interfère dans l’élection », rapportait Reuters en octobre, dans une dépêche parmi tant d’autres. Plus de 150 groupes de gauche, de la Women’s March au Sierra Club à Color of Change, de Democrats.com aux Democratic Socialists of America [Socalistes Démocrates d’Amérique], rejoignirent la coalition « Protect the Results » [Protéger les Résultats]. Le site web du groupe, désormais hors service, présentait une carte listant 400 lieux prévus pour des manifestations post-élections, pouvant être activée par SMS dès le 4 novembre. Pour stopper le coup d’État qu’elle redoutait, la gauche était prête à inonder les rues de monde.

UN ÉTRANGE TANDEM

Une semaine environ après le jour de l’élection, Podhorzer reçut un message inattendu : la Chambre du Commerce américaine voulait s’entretenir avec lui.

L’AFL-CIO et la Chambre sont des rivales de longue date. Si aucune de ces organisations ne prend explicitement position, l’influent lobby commercial a dépensé des centaines de millions de dollars pour financer des campagnes Républicaines, et L’AFL-CIO, le regroupement syndical des États-Unis, a levé les mêmes sommes d’argent pour les Démocrates. D’un côté, le parti des travailleurs ; de l’autre, celui du management. Les deux entités se livrent bataille depuis toujours, pour obtenir du pouvoir et des ressources.

Mais, dans les coulisses, la communauté commerciale avait engagé des discussions anxieuses sur la façon dont l’élection se déroulerait, et sur les conséquences qu’elle pourrait entraîner. Les manifestations pour la justice raciale de l’été précédent avaient envoyé un signal au monde de l’économie : des troubles civils pouvaient éclater, mettant l’économie en danger. « Avec ces tensions qui s’accentuaient, les gens se faisaient beaucoup de souci par rapport à des troubles qui pouvaient éclater avec l’élection. On s’inquiétait aussi d’un dysfonctionnement dans la gestion d’une élection contestée », déclare Neil Bradley, vice-président exécutif de la Chambre et chef de la police. Ces préoccupations avaient incité la Chambre à publier une déclaration avant l’élection, conjointement avec la Business Roundtable, un regroupement de chefs d’entreprise basé à Washington, ainsi qu’avec des associations de fabricants, de distributeurs et de détaillants. Ils appelaient la population à faire preuve de patience et de confiance pendant le comptage des voix.

Mais M. Bradley voulait envoyer un signal de plus grande ampleur, plus universel. Il contacta Podhorzer, par un intermédiaire que les deux hommes ont refusé de nommer. Étant tous deux d’accord que cette alliance atypique serait puissante, ils commencèrent à parler d’une déclaration commune, affirmant l’attachement de leurs organisations à une élection juste et pacifique. Ils choisirent leurs mots avec soin, et planifièrent la date de publication de leur déclaration afin que son impact soit maximal. Comme ils y apportaient les dernières touches, des responsables chrétiens manifestèrent leur intérêt de se joindre à eux, et d’élargir ainsi la portée de l’opération.

La déclaration fut publiée le jour de l’élection : elle était signée par Thomas Donohue, PDG de la Chambre, Richard Trumka, président de AFL-CIO, et par les dirigeants de la National Association of Evangelicals et du National African American Clergy Network. Il y était écrit : « Il est capital que les fonctionnaires de cette élection disposent du temps et de l’espace nécessaires pour compter chacun des votes, conformément aux lois applicables ». « Nous demandons aux médias, aux candidats et au peuple américain de faire preuve de patience concernant le processus, et de faire confiance à notre système, même si les choses prennent plus de temps que d’habitude. » Les groupes ajoutaient : « Bien que nous puissions espérer un résultat différent pour cette élection, nous appelons d’une même voix à ce que le processus démocratique des États-Unis se déroule sans violence, sans intimidation et sans aucun autre stratagème qui affaiblirait notre nation. »

ENTRER EN SCÈNE, SE FAIRE DISCRET

Lorsque la nuit de l’élection débuta, bien des Démocrates étaient désespérés. Trump dépassait les prévisions des sondages : il avait facilement remporté la Floride, l’Ohio et le Texas ; les résultats pour le Michigan, le Wisconsin et la Pennsylvanie étaient encore trop serrés pour en annoncer le gagnant. Mais Podhorzer resta impassible lorsque je lui adressai la parole cette nuit-là : tout se passait exactement comme il l’avait prévu. Il avait averti pendant des semaines que les votes en faveur de Trump explosaient. Les votes s’accumulaient, mais il pouvait dire avec certitude que Trump perdrait si on les comptait tous.

L’alliance de gauche se rassembla à 23 h pour une conférence Zoom. Des centaines de gens étaient présents. Beaucoup paniquaient. « Il était très important pour moi et pour l’équipe de rappeler aux gens ce que nous savions avoir raisons depuis le début », rapporte Angela Peoples, directrice de la Democracy Defense Coalition. Podhorzer présenta les données pour prouver au groupe que la victoire était acquise.

Tandis qu’il parlait, Fox News prit tout le monde au dépourvu en déclarant que Biden remportait l’Arizona. La campagne de sensibilisation publique avait fonctionné : les présentateurs à la télévision multipliaient les appels à la prudence, et à un comptage précis des votes. Il fallut ensuite décider de la suite des opérations.

La conversation qui s’ensuivit fut délicate. Elle fut menée par les militants chargés de la stratégie pour la manifestation. « Nous voulions choisir consciencieusement le moment opportun pour appeler les gens à se rassembler dans la rue », se souvient Peoples. S’ils étaient impatients de faire une démonstration de force, une mobilisation immédiate pouvait se retourner contre eux et mettre les gens en danger. Si les manifestations dégénéraient et devenaient violentes, Trump aurait un prétexte rêvé pour envoyer des agents fédéraux ou des troupes comme il l’avait fait l’été précédent. L’alliance voulait éviter de donner de l’importance aux plaintes de Trump, et faire comprendre que le peuple s’était exprimé.

Alors, on fit passer le mot d’ordre : restez discrets. L’organisme Protect the Results annonça qu’elle « n’activerait pas tout le réseau de mobilisation nationale aujourd’hui, mais qu’elle se tenait prête à le faire si cela s’avérait nécessaire. » Sur Twitter, les progressistes se demandaient ce qu’il se tramait. Pourquoi personne ne s’opposait-il au putsch de Trump ? Où étaient les manifestants ?

Podhorzer rend hommage à la retenue dont les militants firent preuve. « Ils avaient passé tant de temps à se préparer pour manifester mercredi. Mais ils ont réussi à se contenir. « Contre toute attente, aucune algarade entre Antifas et Proud Boys n’éclata dans les rues pendant la période de mercredi à vendredi. Et je ne pense pas que l’équipe de Trump avait prévu un plan d’action en prévision d’une telle éventualité. »

Les manifestations prévues par Protect the Result furent canalisées par les militants, qui les transformèrent en célébrations. Elles s’étalèrent sur tout le week-end. « Court-circuitez leur désinformation en affichant votre confiance, et préparez-vous à fêter la victoire », disait le message que Shenker-Osorio présenta à l’alliance de gauche le vendredi 6 novembre. « Déclarez notre victoire et renforcez-la. Ambiance : confiance, détermination, union. PAS de passivité, PAS d’anxiété ». C’étaient les électeurs, et non les candidats qui seraient les protagonistes de l’histoire.

Le hasard voulut que le jour de la célébration soit le même que celui de la déclaration du vainqueur, le 7 novembre. Les militants qui dansaient dans les rues de Philadelphie mettaient du Beyoncé à plein volume, alors que Trump tentait de tenir une conférence de presse. La prochaine conférence de presse des Trumpistes aurait lieu au Four Seasons Total Laandscaping, en périphérie de la ville. Pour les militants, ce n’était pas une coïncidence. Les rues de Philadelphie appartenaient aux habitants de Philadelphie », scande Mitchell, du Working Families Party. « Nous les avons ridiculisés : nous célébrions la démocratie dans la joie, tandis qu’eux poursuivaient leur cirque. » Les votes avaient été comptés. Trump avait perdu. Mais la bataille n’était pas finie.

UNE VICTOIRE EN CINQ ÉTAPES

Dans ses présentations, Podhorzer expliquait que gagner le plus de voix n’était qu’une première étape pour remporter l’élection. Il fallait ensuite que le comptage des voix soit favorable, obtenir la certification du résultat, remporter le Collège Électoral et réussir la transition. Ces étapes ne sont normalement que des formalités, mais Pohorzer savait que Trump les verrait comme des opportunités pour chambouler les choses. Et ce serait particulièrement vrai pour le Michigan, où la pression qu’exerça Trump sur les Républicains locaux faillit fonctionner, et où les forces de gauche et conservatrices démocratiques s’allièrent pour contrer ses efforts.

Il était environ 22 h à Détroit la nuit de l’élection lorsqu’un déluge de messages illumina l’écran du portable d’Art Reyes III. Un bus rempli de contrôleurs de votes Républicains venait d’arriver au TCF Center, où on était en train de les recenser. Ils s’agglutinaient autour des tables de comptage des votes, refusant de porter un masque et chahutant les travailleurs (Noirs, pour la plupart). Reyes, originaire de la ville de Flint et chef de l’organisation We the People Michigan, s’y attendait. Des groupes conservateurs avaient des mois durant semé le doute sur la fraude électorale dans les villes. « L’idée était la suivante : l’élection serait confisquée au peuple américain, et il y aurait de la fraude à Détroit. Ce message fut diffusé bien avant que quiconque ne vote », décrit Reyes.

Il se fraya un chemin vers l’arène et prévint son réseau. 45 minutes plus tard, des douzaines d’hommes arrivèrent en renfort. Comme ils pénétraient dans l’arène pour s’opposer aux contrôleurs Républicains, Reyes ajouta leurs numéros de téléphone à une chaîne de messages massive. Des militants pour la justice raciale de Detroit Will Breathe travaillaient à côté de banlieusardes de Fems for Dems et de fonctionnaires élus localement. Reyes partit à 3 h du matin, confiant la chaîne de messages à un militant pour le handicap.

Tandis qu’ils récapitulaient les étapes du processus de certification de l’élection, les militants adoptèrent la stratégie suivante : souligner le droit du peuple à décider de son destin, demander à ce que leurs voix soient entendues et attirer l’attention sur les implications raciales qu’entraînerait l’annulation du vote des Noirs de Détroit. Le 17 novembre, ils firent irruption dans la salle dans laquelle le comité de vérification des votes du comté du Wayne s’était réuni. Ils témoignèrent que les membres du comité des Républicains avaient certifié les votes de Détroit, contrairement à ce que Trump avait tweeté.

Les comités de l’élection étaient un point sensible. Les législatures contrôlées par les Républicains en étaient un autre, car Trump pensait qu’ils pourraient déclarer l’élection nulle et nommer leurs propres électeurs. Le Président invita donc les dirigeants Républicains de la législature du Michigan, le président de la Chambre des représentants Lee Chatfield et le chef de la majorité au Sénat américain Mike Shirkey à Washington, le 20 novembre.

Ce fut un moment décisif. Si Chatfield et Shirkey cédaient à Trump, les Républicains dans les autres États pouvaient subir les mêmes pressions. « J’avais peur que les choses ne prennent une tournure étrange », se rappelle Jeff Timmer, ancien directeur exécutif Républicain du Michigan devenu militant anti-Trump. Pour Norm Eisen, cela fut le « moment le plus effrayant » de toute l’élection.

Les défenseurs de la démocratie se lancèrent dans un assaut frontal. Les contacts locaux de l’organisme Protect Democracy enquêtèrent sur les motivations politiques et personnelles des législateurs. L’organisme Issue One passa des publicités à la télévision dans la ville de Lansing. M. Bradley, de la Chambre du Commerce, suivit le processus de près. M. Wamp, ancien membre du Congrès Républicain, appela son collègue Mike Rogers, qui écrivit un éditorial pour les journaux de Détroit. Il y exhortait les fonctionnaires à honorer la volonté du peuple. Trois anciens gouverneurs du Michigan, les Républicains John Engler et Rick Snyder, et la Démocrate Jennifer Granholm, appelèrent conjointement à ce que le Michigan procède au vote sans subir de pressions de la part de la Maison-Blanche. M. Engler, qui avait dirigé la Business Roundtable, passa des coups de fil à des mécènes influents et des hommes d’État Républicains expérimentés capables de faire pression sur les législateurs en toute confidentialité.

Les forces démocratiques affrontaient des Républicains du Michigan acquis à la cause trumpiste et contrôlés par les alliés de Rona McDaniel, présidente du Comité national républicain et de Betsy DeVos, l’ancienne Secrétaire à l’Éducation, appartenant à une famille de milliardaires et mécènes Républicains. Au cours d’un appel avec son équipe le 18 novembre, Bassin déclara que les pressions qu’il pouvait exercer ne feraient pas le poids face à celles de Trump. « Bien sûr qu’il va essayer de leur offrir quelque chose ! », s’exclama-t-il. Il leur dira : « Je vous confierai la direction de la Space Force ! Je vous ferai ambassadeur de ce que vous voudrez ! » Nous ne pouvons le dépasser par de belles promesses. Nous devons menacer. »

« Si Trump offrait quelque chose en échange d’une faveur, ce serait sans doute considéré comme un pot-de-vin », songea Bassin. Il téléphona à Richard Primus, un professeur de droit à l’université du Michigan, pour savoir s’il était d’accord avec lui, et s’il serait prêt à défendre publiquement cette thèse. M. Primus trouvait que l’invitation de M. Trump elle-même était déplacée, et il rédigea un éditorial pour Politico, dans lequel il déclarait que le Procureur général (un Démocrate) était obligé d’ouvrir une enquête. Lorsque l’éditorial fut publié le 19 novembre, le directeur des communications du Procureur général le tweeta. L’organisme Protect Democracy eut vite vent que les législateurs avaient l’intention de venir à la réunion de M. Trump avec leurs avocats.

Les militants de M. Reyes parcoururent les plans de vol et se ruèrent dans les aéroports d’arrivée et de départ du voyage de M. Shirkey à Washington, soulignant ainsi que les législateurs étaient sous surveillance. Après la réunion, les deux hommes annoncèrent qu’ils avaient fait pression sur le Président pour qu’il débloque des fonds pour leurs électeurs dans le cadre de la COVID et qu’ils l’avaient informé qu’ils ne voyaient pas de rapport avec le processus de l’élection. Puis, ils prirent un verre dans l’hôtel de M. Trump sur Pennsylvania Avenue. Un artiste de rue projeta leurs images flanquées des mots LE MONDE VOUS REGARDE sur la façade de l’immeuble.

Il ne restait plus qu’une étape : le comité de vérification des votes national, composé de deux Démocrates et de deux Républicains. Un Républicain, un Trumpiste embauché par la fondation de la famille DeVos, n’accepterait sans doute pas la certification du vote. L’autre Républicain du comité était un avocat peu connu, du nom d’Aaron Van Langevelde. Il ne laissa rien transparaître de la décision qu’il prendrait, et le public restait suspendu à ses lèvres.

Lorsque la réunion commença, les militants de M. Reyes submergèrent le stream diffusé en direct, et inondèrent Twitter du hashtag #allyesonmi. Le comité, habitué à un public de moins de dix personnes, se retrouva soudainement face à une assistance de milliers de personnes. Des heures durant, les militants soulignèrent qu’ils n’étaient pas là pour sermonner les fonctionnaires, mais pour faire respecter les souhaits des électeurs et renforcer la démocratie. M. Van Lagevelde fit vite savoir qu’il prenait acte de cette intention. Le résultat du vote fut de 3 voix contre 0, en faveur de la certification. L’autre Républicain s’abstint.

Puis, l’effet domino s’enclencha. La Pennsylvanie, le Wisconsin et les autres États certifièrent leurs électeurs. Les fonctionnaires Républicains de l’Arizona et de la Georgie se levèrent contre les pressions de Trump. Et le Collège Électoral vota dans les temps, le 14 décembre.

UNE VICTOIRE SUR LE FIL DU RASOIR

Podhorzer songeait à une dernière date clé  : le 6 janvier. Le jour où le Congrès devait se réunir pour terminer le décompte des voix, Trump convoqua ses soutiens à Washington pour un rassemblement.

À leur grande surprise, les milliers de personnes qui répondirent à son appel ne rencontrèrent pratiquement aucun contre-manifestant. Pour maintenir la sécurité et s’assurer qu’on ne pourrait lui reprocher aucun désordre, la gauche militante « décourageait vigoureusement toute contre-activité, » m’écrivit Podhorzer par SMS le matin du 6 janvier, avec un emoji de doigts croisés.

Trump s’adressa à la foule cet après-midi-là, colportant le mensonge selon lequel les législateurs ou le vice-président Mike Pence pouvaient rejeter les votes électoraux des États. Il leur dit d’aller au Capitole et de « se battre comme des diables [fight like hell] ». Il retourna ensuite à la Maison-Blanche pendant qu’ils mettaient le bâtiment à sac. Alors que les législateurs fuyaient pour leur vie et que ses propres soutiens se faisaient tirer dessus et piétiner, Trump encensait les émeutiers en les qualifiant de « très spéciaux [very special] ».

Ce fut sa dernière attaque contre la démocratie, et celle-ci échoua une fois de plus. En restant en retrait, les militants de la démocratie se montrèrent plus rusés que leurs ennemis. « Honnêtement, nous avons gagné de justesse, et c’est un point important sur lequel méditer, » déclare-t-on à la Democracy Defense Coalition. « Certains sont tentés de dire que les électeurs ont décidé et que la démocratie a gagné. Mais on aurait tort de penser que ce cycle électoral a été une démonstration de force de la démocratie. Il montre à quel point la démocratie est vulnérable. »

Les membres de l’alliance pour la protection de l’élection se séparèrent. La Democracy Defense Coalition fut dissoute, bien que la Fight Back Table continue d’exister. Protect Democracy et les défenseurs du bon gouvernement s’échinent à faire passer des réformes au Congrès. Les militants de gauche font pression sur les Démocrates fraîchement arrivés au pouvoir afin qu’ils se souviennent des électeurs qui les ont placés là, et les groupes chargés des droits civils se tiennent prêts à réagir face à d’éventuelles nouvelles attaques contre le processus de vote. Les dirigeants commerciaux dénoncèrent l’attaque du 6 janvier, et certains affirment qu’ils feront plus de dons aux législateurs refusant de certifier la victoire de Biden. Podhorzer et ses alliés poursuivent leurs sessions stratégiques sur Zoom, évaluant les points de vue des votants et développant de nouveaux messages. Et Trump est en Floride, sur le point d’essuyer une seconde destitution, privé de ses comptes Twitter et Facebook, dont il se servit pour pousser la nation à son point de rupture.

Alors que je rapportais cet article en novembre et en décembre, j’entendis différentes déclarations sur les personnes qui méritaient d’être créditées pour avoir déjoué le plan de Trump. Les gens de gauche avançaient que le rôle du pouvoir ascendant du peuple ne devait pas être sous-estimé, en particulier les contributions des personnes de couleur et des activistes populaires locaux. D’autres insistaient sur l’héroïsme de responsables du GOP [Grand Old Party = les Républicains] tels que Van Langevelde et le secrétaire d’État de Géorgie Brad Raffensperger, qui tinrent tête à Trump à un prix considérable. La vérité est qu’il est probable qu’aucun de ces deux groupes n’aurait pu réussir sans l’autre. « Il est stupéfiant de constater à quel point cela s’est joué sur le fil du rasoir, à quel point tout cela est si fragile, » déclare Timmer, ancien directeur exécutif GOP du Michigan. « C’est comme lorsque Vil Coyote se retrouve au-dessus du vide au bord d’une falaise — s’il ne regarde pas en bas, il ne tombe pas. Notre démocratie ne survit que si nous y croyons tous et que nous ne regardons pas en bas. »

La démocratie a fini par l’emporter. La volonté du peuple a prévalu. Mais il est fou, rétrospectivement, qu’il ait fallu en arriver là pour qu’une élection puisse se dérouler dans les États-Unis d’Amérique.

  • Traduit de l’anglais par PIOTR, SIMON (FERNWEH), révisé par : SIMON (FERNWEH).

Time Magazine via Daniel Conversano