États-Unis : Une exposition new-yorkaise rappelle comment des immigrants juifs ont changé l’industrie américaine du magazine en 1950

L’exposition montre comment des artistes exilés et émigrés, des photographes, des créateurs arrivés aux États-Unis entre 1930 et 1950 ont importé une esthétique futuriste unique qui parvient à créer la liaison entre la photographie, le design graphique et les principes de la modernité. Ce faisant, ces créateurs ont changé l’apparence des magazines américains tels que Vogue, Harper’s Bazaar et Vanity Fair.

« J’ai voulu montrer comment les choses ont changé dans les années 1940 et 1950 », explique Mason Klein, conservateur du musée. « Nous observons avec l’exposition une époque où la créativité s’était abattue, tel un tsunami. On laissait derrière les vestiges indigestes de l’ère victorienne. » Mason Klein, conservateur du musée juif de New York.

L’exposition est organisée en cinq sections : « L’Art en tant que création, la création en tant qu’art », « la mode en tant que désir », « La page contestée », « Réimaginer l’industrie » et « Effet graphique ». Chaque section met en exergue des artistes innovants, autant que les photographies qu’ils ont réalisées et leur caractère éphémère. Parmi les artistes, les émigrés juifs Alexey Brodovitch et Alexander Liberman, qui étaient photographes et directeurs artistiques.

Né en Russie, Brodovitch a peint des décors pour les Ballets Russes de Paris avant de s’installer aux États-Unis où il est devenu le directeur artistique de Bazaar de 1934 à 1958. Son amour du mouvement transparaît dans ses photos – comme dans « Choreartium (Trois hommes en train de sauter) » en 1930 et dans « La septième symphonie » en 1945.

En tant que fondateur du laboratoire du Design à Philadelphie, Brodovitch a fait la promotion de toute une génération de photographes et de créateurs graphiques. Il défiait ses élèves pendant ses réunions hebdomadaires : « Étonnez-moi ! », et ces derniers relevaient le défi avec brio – que ce soit en laissant derrière eux les murs des studios décorés à la peinture ou en montrant des femmes athlétiques plutôt que guindées.

« Enseignant pendant plus de deux décennies, Brodovitch a obligé ses étudiants à se confronter à toutes les règles du jeu et à les enfreindre toutes », explique Klein. ‘Choreartium’ par Alexey Brodovitch.

L’œuvre de l’artiste est à découvrir dans la section « La mode en tant que désir », qui met en exergue l’union, dans les années 1940, de l’art et de la mode et qui montre la manière dont Brodovitch a influencé les photographes juifs comme Avedon, cité ci-dessus, ainsi qu’Irving Penn et Edward Steichen.

Steichen pensait que mercantilisme et beaux-arts ne s’excluaient pas l’un l’autre et le photographe et artiste, né au Luxembourg, a bâti sa renommée avec ses portraits de célébrité. Sa photographie, en 1928, de Gloria Swanson pour Vanity Fair révèle pourquoi le rédacteur en chef du magazine, Frank Crowninshield, l’a qualifié de « plus grand photographe des portraits vivants », indique Klein.

Liberman, né en Ukraine, est arrivé à New York en 1941. Il a été directeur de Condé Nast de 1962 à 1994. Pendant la période qu’il a passé à Vogue, un titre de Condé Nast, l’homme a présenté des photographies superbes dans un magazine à la mise en page parfaite.

Alexander Liberman, à droite, évoque des photos prises par Lord Snowdon, le mari de la princesse Margaret de Grande-Bretagne, à New York, le 27 février 1950.

« Il est très facile de sous-estimer l’influence de l’art graphique sur la photographie, et les couvertures de Liberman étaient un exemple brillant de sa formation dans la création graphique », poursuit Klein.

Plusieurs couvertures sont exposées, et notamment celles du mois de janvier 1950. Des lèvres rouge cerise, un grain de beauté d’ébène, une ombre verte légère sur une paupière et des sourcils soigneusement sculptés suggèrent le visage d’une femme au lieu de le révéler pleinement.

‘Komol Haircoloring’, 1932, imprimé en 1985, par Ringl + Pit (Grete Stern and Ellen Auerbach)

Plusieurs femmes photographes et directrices artistiques sont présentées dans le cadre de l’exposition, notamment Cipe Pineles, qui a aidé à lancer Charm, « le magazine des femmes qui travaillent », mais aussi les photographes Lillian Bassman et Frances McLaughlin-Gill.

« C’était une victoire pour les femmes de s’élever au-delà des tâches éditoriales. Très peu étaient réellement capables de faire de la photographie, mais celles qui y sont parvenues ont tenté d’illustrer la conjoncture de l’Amérique d’après-guerre, où les femmes déterminaient elles-mêmes ce qu’elles voulaient faire », explique Klein.

À titre d’exemple, on peut citer « Nan Martin, Street Scene, First Avenue, 1949 » de McLaughlin-Gill. La photo représente une femme, tournant le dos à la caméra, qui lit le journal. Elle porte une veste en pied-de-poule qui contraste avec les lignes verticales du bâtiment des Nations unies.

La dernière section de l’exposition, « La page contestée », montre comment, à mesure que la qualité du photojournalisme s’est améliorée, la puissance de la photographie a également augmenté. Peut-être que personne n’incarne mieux cette section que Gordon Parks, selon Klein. Premier Noir engagé par Vogue, il a eu une longue histoire d’amour avec l’héritière du chemin de fer Gloria Vanderbilt.

« Portrait d’Helen Frankenthaler », photographié par Gordon Parks pour Life Magazine, 13 mai 1957, imprimé en 2018.

Parks, qui appelait son appareil photo son « arme de choix », est allé au-delà de la mode et a élargi les frontières politiques et esthétiques de la photographie, dans des œuvres telles que « Department Store Mobile » de 1956 et « Charles White » de 1941.

« C’était un homme aux multiples talents, il était subtil. Il a été le premier à montrer la vie des Noirs d’une manière positive et familiale, et pas seulement le désespoir et l’angoisse de l’ère Jim Crow », a expliqué Klein, utilisant le terme américain pour désigner l’époque de la ségrégation.

Klein espère que les visiteurs de l’exposition, qui se tiendra jusqu’au 11 juillet, repartiront avec une admiration retrouvée pour le talent et l’innovation que possédaient ces photographes, éditeurs et directeurs artistiques.

« À l’ère d’Instagram, quand tout le monde est photographe et prend des photos à tort et à travers, j’espère que les gens apprécieront cette époque où les images commençaient tout juste à gagner en puissance, une époque où les gens attendaient presque devant leur porte le prochain numéro de Life ou Look », a déclaré Klein.

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