Etats-Unis : Une génération entière de jeunes Américains blancs renonce aux études supérieures

Les filles de toutes origines sociales et ethniques les devancent très largement. Tout comme les jeunes hommes issus de quasi toutes les autres catégories ethniques. Un article du Wall Street Journal paru la semaine dernière fait état d’une chute croissante du nombre de garçons dans l’enseignement supérieur aux Etats-Unis. Cela a suscité une certaine inquiétude dans plusieurs médias. A quoi est dû ce phénomène et les inquiétudes sont-elles légitimes ?

Vincent Tournier : Cet article s’appuie sur des données qui ont été collectées par une association non lucrative, le National Student Clearinghouse. Il apparaît que les filles sont nettement surreprésentées à l’université où elles constituent 59,5% des étudiants, contre 40,5% pour les garçons. De plus, en cinq ans, le nombre total d’étudiants a baissé de 1,5 millions. Or, cette baisse est largement imputable aux garçons puisqu’ils y ont contribué pour 71%.

Jamais un tel déséquilibre en faveur des filles n’a été observé. Si la tendance se poursuit, l’université pourrait aboutir à un ratio de deux filles pour un garçon. Autrement dit, les garçons semblent prendre leur distance avec l’université.

Comment expliquer cette situation ? Tout d’abord, l’article laisse entendre qu’il existe une sur-sélection des garçons à l’entrée des universités puisqu’il est rappelé que leur taux d’admission est initialement supérieur à celui des filles : c’est donc pour rétablir l’équilibre que les garçons sont plus systématiquement écartés par les universités.

Ensuite, les autres facteurs évoqués concernent le fait que les garçons sont confrontés à divers obstacles qui les détournent des études : les jeux vidéo, la pornographie, l’absence de présence paternelle, voire, toujours d’après l’article, les traitements médicamenteux destinés à canaliser l’agitation pendant l’enfance.

Mais le facteur le plus décisif est probablement ailleurs : il tient surtout au fait que les garçons considèrent que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ils font un calcul rationnel : quels sont les gains et les inconvénients ? Aux Etats-Unis, les études supérieures coûtent très cher. Elles représentent donc un investissement très lourd, que l’on est prêt à faire si on est assuré que le résultat sera à la hauteur des sacrifices ou des risques. Or, même si les diplômes universitaires permettent généralement d’obtenir un job bien payé, les garçons voient bien que, sur le marché du travail, ils vont être en concurrence avec les filles, lesquelles risquent fort de bénéficier d’un avantage puisque, à diplôme égal, les entreprises souhaitent désormais privilégier les femmes.

S’ajoute à cela le fait que les universités constituent un environnement peu propice aux garçons. Comme l’indique l’article, les filles sont souvent majoritaires dans beaucoup d’instances où elles occupent des fonctions d’administrateurs puisque les campus américains font une large place aux étudiants pour gérer divers services. En outre, la lutte contre le sexisme stigmatise et dévalorise les garçons, lesquels vont se voir accoler une étiquette dévalorisante de violeurs ou de dominateurs en puissance. Enfin, il existe de très nombreuses associations qui viennent en aide aux filles durant leur scolarité, ce qui est moins vrai pour les garçons car le fait de contribuer à la réussite des garçons est mal vue.

Tout ceci a de quoi faire réfléchir les garçons : à quoi bon se lancer dans un cursus très dispendieux, où l’on risque de ne pas être heureux, avec des chances de réussite qui ne sont pas assurées ? A ce compte-là, mieux vaut quitter les études assez tôt et tenter de trouver un travail.

Il reste évidemment qu’une telle situation n’est pas satisfaisante. Il serait irresponsable de considérer que l’effacement des garçons n’est qu’une juste revanche de la part des filles. Le paradoxe de la situation actuelle est que les universités vont désormais devoir trouver des solutions pour faire venir les garçons, alors qu’elles sont polarisées depuis plusieurs années sur la meilleure façon d’aider les filles. Il sera sans doute difficile de changer de cap.

A cet écart croissant selon le genre s’ajoute une dimension ethnique et sociale, toujours selon le WSJ, à quel point ces facteurs jouent-ils dans le constat actuel ?

Sur ce point, le Wall Street Journal présente une autre série de données très intéressante, tirées du recensement américain. Le graphique suivant permet de hiérarchiser les facteurs qui expliquent l’accès à l’enseignement supérieur. La hiérarchie est la suivante : d’abord le niveau de revenu, puis le sexe et, enfin, la race.

Ces résultats sont originaux parce qu’ils viennent contredire assez fortement l’approche dite intersectionnelle. Cette dernière soutient en effet que les facteurs de domination se renforcent les uns les autres. Or, si tel était le cas, on devrait trouver tout en haut les hommes blancs et riches, et tout en bas les femmes noires et pauvres. Pourtant, ce n’est pas si simple. Le meilleur taux de réussite est atteint par les femmes noires riches, tandis que le plus faible taux est celui des hommes blancs et pauvres. Il y a aussi le cas des étudiants asiatiques, lesquels échappent au schéma simpliste puisqu’ils ont des taux d’admission très élevés, quel que soit leur niveau de revenu, et que les écarts entre les garçons et les filles sont quasiment inexistants.

Ce genre de résultats est donc très précieux parce qu’il aide à confronter les approches idéologiques à la réalité empirique. Le modèle de l’intersectionnalité apparaît trop simple, et il faut trouver d’autres explications.

A quel point ces données battent-elle en brèche l’idée d’un privilège de l’homme blanc ?

Il suffit de regarder les chiffres précédents pour constater que ce sont toujours les hommes blancs qui obtiennent les plus faibles taux d’admission à l’université, quelle que soit la tranche de revenus. La seule exception se situe du côté des très hauts revenus, où les garçons hispaniques se retrouvent un peu en dessous des garçons blancs.

On observe donc, là encore, un décalage flagrant entre la réalité et l’idée que s’en font certains militants, ce qui n’est pas très étonnant car le propre de l’idéologie, c’est d’être à contre-temps. L’idéologie a souvent une bataille de retard. La notion de privilège blanc, qui a été avancée par l’Américaine Peggy McIntosh en 1988, s’est diffusée après la fin de la ségrégation raciale, à un moment où les privilèges raciaux étaient fortement battus en brèche. La politique de discrimination positive (l’Affirmative action) lancée dans les années 1960 après la fin de la ségrégation raciale a même inversé les perceptions en mettant dans les têtes que les institutions ont pour devoir prioritaire de se mobiliser en faveur des minorités.

Ce décalage entre les idées et la réalité est assez classique. On pourrait faire un rapprochement avec la Révolution française : les privilèges d’Ancien régime avaient fortement régressé au moment où ils ont été abolis lors de la célèbre Nuit du 4 août 1789. C’est pourtant ce décalage que l’on retrouve régulièrement dans chaque mouvement de contestation car chaque génération rêve d’avoir sa propre Nuit du 4 août. Or, comme en 1789, on n’identifie les privilégies que lorsque ceux-ci ne subsistent plus que de manière marginale, telle la queue d’une comète. Il faut dire que les vrais privilèges sont souvent solidement défendus. Les privilèges qui se laissent abattre facilement sont souvent des privilèges artificiels.  

Dispose-t-on des éléments de comparaison pour la France ? 

Sur la question des sexes, la dynamique est assez semblable, même si elle est probablement moins prononcée. On sait depuis longtemps que les filles réussissent mieux : meilleurs résultats à l’école, taux de scolarisation plus élevés, moindres retards scolaires, orientation plus fréquente vers les filières générales et technologiques. Jusqu’à 15 ans, on voit que le taux de scolarisation est le même entre les garçons et les filles, où il avoisine les 100%, ce qui est assez logique puisque la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans. Les choses changent par la suite : à 20 ans, 60% des filles sont scolarisées contre seulement 50% des garçons ; et à 23 ans, on est à 30% pour les filles et à 26% pour les garçons. Les garçons ont donc tendance à décrocher plus facilement que les filles.

Cette situation n’est pas complètement dramatique, mais elle mériterait d’être étudiée. Malheureusement, le sort des garçons n’émeut guère. Personne ne s’intéresse vraiment aux difficultés qu’ils rencontrent au cours de leur scolarité. Leur échec est implicitement vu comme une revanche légitime. Il est de bon ton de se féliciter de la réussite des filles, pas de s’inquiéter de l’échec des garçons. La mise en minorité des garçons est souvent vue comme un progrès, ce qui n’est pas évident car il n’y a pas de raison de considérer que la réussite des uns doive se faire au détriment de celle des autres. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les garçons ont aussi leurs fragilités et leurs difficultés, et ils ont aussi des qualités précieuses.

Pour l’heure, un féminisme radical a réussi à saturer les débats en laissant entendre que le monde serait meilleur si les garçons s’effaçaient pour laisser leur place. Pourtant, et sans nier aucunement la nécessité de féminiser la société, il faut admettre que les garçons ont aussi un rôle à jouer. Les grandes réussites contemporaines sont portées par des hommes : songeons par exemple à Bill Gates, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou Elon Musk, pour ne prendre que les grandes figures de notre époque. Les féministes diront que c’est parce que la société est dominée par les hommes, et donc que les femmes n’ont pas pu prendre toute leur place, mais cette explication est un peu courte. Les hommes et les femmes ne sont pas exactement interchangeables. Les hommes sont probablement davantage portés par l’ambition, ce qui peut parfois s’avérer problématique, mais qui peut aussi être très positif pour la société lorsque leur énergie est exploitée à bon escient. Après tout, sur les 56 soldats français qui sont morts au Mali pour notre sécurité, 55 étaient des hommes. Il serait parfois bon de le rappeler.

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