Europe : Des systèmes de santé à bout de souffle

La pandémie a révélé les dysfonctionnements et un appauvrissement des structures de soins en Europe. Partout les soignants tirent la sonnette d’alarme et dénoncent le manque de personnels qualifiés, les salaires insuffisants. Avec une population vieillissante, les défis pour l’avenir des systèmes de santé sont énormes.

Portugal, été 2022. Les pouvoirs publics doivent se rendre à l’évidence : il faut fermer des services d’urgence de maternité en raison de la pénurie de personnel durant les vacances. Une décision radicale prise au coup par coup, qui force les femmes à faire de nombreux kilomètres supplémentaires.

Le scénario ne pouvait que se répéter pour les fêtes de fin d’année. Le gouvernement décide alors de prendre les devants et instaure un planning de fermetures par rotation entre les hôpitaux par région. « Il s’agissait avant tout de prévoir et d’informer, de planifier à l’avance. La mesure a été étendue à tous les week-ends du premier trimestre de 2023. Cela a permis aux parturientes de prendre les devants », explique Diogo Ayres de Campos, qui dirige la commission chargée des maternités. Et de garantir la sécurité des usagères, estime ce gynécologue, directeur du service d’obstétrique de l’hôpital Santa Maria à Lisbonne.

Des besoins en soins qui augmentent et des budgets restreints

Des maternités qui ferment au Portugal, des services de pédiatrie en France désorganisés cet hiver par la triple épidémie de grippe, Covid et bronchiolite, après un été marqué par des fermetures partielles ou totales des urgences. Des centaines de milliers d’Espagnols dans les rues qui défilent aux cris de « La santé ne se vend pas, elle se défend » et réclament « plus de moyens » au gouvernement régional de Madrid, accusé de favoriser les prestataires privés au détriment du service public. Outre-Manche, les infirmières britanniques qui poursuivent une grève tournante et protestent contre le démantèlement progressif du National Health Service (NHS), le fleuron de l’État-providence britannique, en crise depuis des années.

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Si souvent cités en exemple, nos systèmes de soins en Europe, créés pour la plupart après la Seconde Guerre mondiale, sont aujourd’hui à bout de souffle. Si les politiques de santé européennes sont difficilement comparables, les États sont tous confrontés à la même équation : d’un côté, une population vieillissante, des besoins en soins qui augmentent et se complexifient en raison de l’explosion des maladies chroniques ; de l’autre, un budget « fermé » pour contenir le déficit.

« En France, alors que l’évolution naturelle des dépenses de santé est de l’ordre de 4 % par an, l’Ondam (l’objectif national de dépenses d’assurance-maladie, NDLR) reste à 2 % », explique Gaël Coron, enseignant-chercheur à l’École des hautes études en santé publique. « Cette politique est l’un des facteurs expliquant la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. »

Au Royaume-Uni, les dépenses de santé réduites par les conservateurs

Même constat au Royaume-Uni, mais là, les choix budgétaires sont davantage d’ordre idéologique. Pendant leurs treize années au pouvoir, les travaillistes ont développé considérablement le NHS. Mais à leur retour au pouvoir, les conservateurs ont fermé le robinet. Fervents partisans d’une politique d’austérité, les premiers ministres David Cameron, puis Theresa May ont réduit le budget de la santé, à 9,8 % du PIB en 2018.

Ces coupes budgétaires qui se répètent dans tous les pays ont un effet : le manque d’investissements structurels dans les hôpitaux. Retour au Portugal où, selon le docteur Ayres de Campos, « s’y ajoute le blocage des progressions hiérarchiques qui détourne les professionnels du service public ». Son collègue, le gynécologue Miguel Oliveira, renchérit : « Les médecins et infirmiers sont trop mal payés. Ils partent dans le privé. »

La pandémie de Covid, révélateur des déficiences

Au Royaume-Uni, il faudra attendre la fin du mandat de Theresa May et le début de celui de Boris Johnson pour voir une nouvelle hausse des dépenses à 9,9 % du PIB. Mais le Covid-19 et le Brexit ont bousculé le système. Entre-temps, le salaire des infirmières a diminué en termes réels de 20 % depuis 2010. Et du fait du Brexit, il manquerait aujourd’hui 47 000 infirmiers et infirmières au NHS.

En Europe, des systèmes de santé à bout de souffle

Comme dans de nombreux pays européens, la pandémie a servi de révélateur des déficiences des systèmes de santé. Au Royaume-Uni, « les défis résultent de l’incapacité des hôpitaux à investir suffisamment dans les services de proximité pour fournir des soins à domicile et aider les personnes à rester indépendantes », assure Chris Ham, professeur de politique de la santé à l’université de Birmingham. « Les cabinets de médecine générale, les soins infirmiers de district et les services sociaux ont tous été touchés, et les patients se rendent donc à l’hôpital faute d’autres solutions. »

Or, les hôpitaux débordent déjà, après l’arrêt pendant plusieurs mois de la plupart des opérations non liées au Covid et la baisse de plus de 12 % du nombre de lits hospitaliers entre 2012 et 2019. Depuis plusieurs années en mode de survie, le NHS est désormais plongé dans une crise profonde.

En France, Gaël Coron fait le constat suivant : « La recherche d’efficience à moyens constants a produit un effet paradoxal, à savoir la mise en place de tout un tas de procédures assez lourdes pour tenir les budgets. Conséquence : les soignants se retrouvent à passer plus de temps à coter qu’à soigner. » De quoi pousser certains à claquer la porte. « Le problème des ressources humaines à l’hôpital n’est pas nouveau, mais le Covid l’a mis tout en haut de l’agenda, souligne Alban Davesne, chercheur à l’Université métropolitaine d’Oslo. Même les pays d’Europe du Nord comme la Suède, où les soignants sont bien payés, sont confrontés à des difficultés de recrutement. »

La santé est, « par définition, toujours en crise »

En attendant, on colmate. Au Portugal, l’expérience des fermetures rotatives est jugée satisfaisante. Elle prendra fin au 31 mars sans que l’on sache encore quelle suite sera donnée. Bien qu’elle semble abandonnée, la perspective de fermetures définitives de certains services préoccupe toujours l’opinion publique. Il naît de moins en moins d’enfants, 80 000 bébés en 2020. Les économies à faire sur la maternité sont un sujet sensible, un parmi de nombreux au sein d’un service national de santé mal en point.

Sans minimiser les tensions, Alban Davesne relativise : « L’idée qu’il y aurait eu un âge d’or des systèmes de santé européens et que tout se délite est largement imaginaire », estime le chercheur, pour qui la santé est, « par définition, toujours en crise, car tiraillée entre des objectifs multiples et parfois contradictoires : d’un côté, un objectif de rapidité et de qualité des soins, de l’autre, la nécessité de ne pas trop dépenser ».

Il s’interroge toutefois sur une potentielle « bascule »« S’agit-il seulement d’une poussée de fièvre post-Covid, ou est-ce un mouvement de fond ? » La suite dépendra du chemin choisi par les politiques. « Va-t-on opter pour le “quoi qu’il en coûte”, quitte à demander plus aux contribuables, ou continuer sur la voie de l’efficience ? »

La Croix