Europe : Pourquoi il faut continuer à sauver les “emplois zombies”

Peu importe que certaines entreprises profitent du système. Supprimer les dispositifs de chômage partiel mis en place au début de la pandémie aurait des conséquences sociales et politiques désastreuses.

Dans toute l’Europe, les ministres des Finances réclament la suppression progressive des dispositifs de chômage partiel en vigueur depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Étant donné l’énorme coût en matière d’endettement public,les comptables font valoir que l’État ne peut plus se permettre de soutenir ainsi les revenus des ménages. Il faudrait laisser l’économie commencer à opérer des ajustements.

Ce serait une grave erreur. Supprimer ces aides prématurément aurait des conséquences sociales et politiques désastreuses. Cela précipiterait des millions d’Européens dans le chômage de longue durée, alors que les taux d’infection par le coronavirus repartent à la hausse, sans qu’on puisse compter dans un proche avenir sur un vaccin ou un traitement disponible pour tous. Une telle décision entraverait la reprise économique et entraînerait une perte de compétences, ainsi qu’un niveau de chômage permanent élevé.

Pour ses détracteurs, le chômage partiel est coûteux, trop peu ciblé et propice aux abus des employeurs. Un député conservateur de la CDU d’Angela Merkel a ainsi affirmé que des centaines de milliers de salariés s’offraient “une année sabbatique aux frais de l’État”. En outre, plus la crise s’installe, plus les États subventionnent des “emplois zombis” voués à disparaître dans des activités qui doivent être automatisées, réduites ou supprimées, alors qu’il faudrait plutôt inciter les travailleurs à se former et à chercher des emplois dans des secteurs promis à la prospérité dans l’économie post-pandémie.

Les deux tiers des économistes allemands interrogés [en septembre] par l’Institut für Wirtschaftsforschung (IFO) et le journal conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung s’inquiètent de la multiplication des “entreprises zombies” ; la moitié d’entre eux accusent le Kurzarbeit (chômage partiel) de maintenir à flot des entreprises insolvables.

“Certaines aides de l’État ont des effets indésirables, explique Niklas Potrafke, à la tête du Centre de finances publiques et d’économie politique de l’IFO. Elles contribuent à maintenir artificiellement en vie des entreprises qui n’ont pas un modèle économique convaincant.”Ce que ces détracteurs refusent d’admettre, cependant, c’est que cette crise est liée non pas à un cycle économique normal mais à une grave crise sanitaire mondiale.

Nul ne sait quand on vaincra le coronavirus ni quels dommages économiques supplémentaires seront causés, d’ici là, par de nouveaux confinements.Avec le boom des visioconférences sur Zoom, les vols d’affaires retrouveront-ils un jour leur attrait d’avant le Covid-19 ? Le recul du tourisme sera-t-il durable ?

Le commerce en ligne rendra-t-il superflus les centres commerciaux et les magasins des centres-villes ? Les ventes de voitures à moteur thermique se redresseront-elles ? De ces inconnues dépend l’avenir de millions d’emplois dans l’industrie aéronautique, le transport aérien, le tourisme, le commerce de détail et l’automobile.Tandis que nous essayons de répondre à ces questions, la plus importante est la suivante : quand et comment supprimer les aides [liées au Covid-19] ?

Crise de 1929

Les précédents historiques incitent à la prudence. Pour avoir réduit les dépenses budgétaires et resserré la politique monétaire trop tôt, les États-Unis ont étouffé la reprise après la crise de 1929 et précipité le pays dans la récession en 1937. Un ensemble de mesures tout aussi peu judicieuses, après la crise financière mondiale, a plongé la zone euro dans une nouvelle récession en 2011 et 2012, ce qui a prolongé les souffrances et alimenté le populisme nationaliste.

Donc, mieux vaut continuer à financer le gagne-pain des travailleurs, d’autant qu’il n’y a pas d’inflation en vue et que les gouvernements de la zone euro peuvent emprunter à des taux d’intérêt proches de zéro.

Dans les deux prochaines années,nous sommes tout à fait capables d’absorber n’importe quel déficit et d’emprunter, assure Nicholas Crafts, professeur d’histoire économique à l’université du Sussex[à Brighton, au Royaume-Uni]. Pour les douze prochains mois, la priorité est de financer la protection sociale. C’est ce que nous avons appris des années trente. Le marché ne peut pas faire cela.

Filets de sécurité budgétaires

Comme l’a affirmé dans une interview [le 19 octobre] Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, il est “essentiel” que “les filets de sécurité budgétaires mis en place par les gouvernements pendant cette crise ne soient pas retirés prématurément”.

Heureusement, jusqu’à présent, les gouvernements ont l’air d’accord. Il y a quelques semaines, une recrudescence de cas de Covid-19 au Royaume-Uni a obligé le ministre des Finances, Rishi Sunak, à maintenir un programme couvrant jusqu’à 80 % des revenus des salariés. Au lieu de mettre fin à ces mesures, comme prévu, il les a prolongées de six mois, mais en les limitant au versement des deux tiers des salaires dans les pubs, les restaurants et autres commerces touchés parles confinements locaux.

La France et l’Italie ont elles aussi prolongé leurs dispositifs de chômage partiel. Idem pour l’Allemagne, qui a élargi le champ du Kurzarbeit et suspendu l’obligation pour les entreprises d’en assumer une partie des coûts.Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que ces dispositifs doivent être maintenus tels quels. De fait, certains réfléchissent déjà très sérieusement à ce qu’il faut faire.

Selon certains économistes, ces systèmes devront être plus sélectifs et progressivement réduits, les entreprises devant mettre la main à la poche. Cela permettra d’investir l’argent du contribuable dans l’économie verte et numérique de demain.

Limites et souplesse

Des experts de l’Organisation de coopération et de développement économiques(OCDE) recommandent de partager avec les entreprises le coût des heures non travaillées, afin de s’assurer que les aides protègent des emplois viables. Le soutien de l’État doit être limité dans le temps, mais ces limites ne doivent pas être gravées dans le marbre, étant donné l’évolution incertaine de la pandémie.

Les dispositifs de chômage partiel et les allocations chômage devraient être mieux alignés afin d’inciter les salariés à reprendre leur temps de travail normal ou à chercher un autre job. L’État devrait mieux accompagner la recherche d’emploi et l’orientation professionnelle, tout en facilitant la formation pendant les périodes de chômage partiel.

Dans une étude pour le [think-tank] Peterson Institute for International Economics, Jean Pisani-Ferry, Olivier Blanchard et Thomas Philippon proposent que les dispositifs de maintien dans l’emploi soient remplacés, lors de la phase de reprise économique, par des subventions salariales dans des secteurs, comme celui de la restauration, où les règles de distance physique réduisent temporairement la productivité et le chiffre d’affaires.

Quant à l’objection concernant les emplois zombis, une étude très intéressante d’économistes de la Banque de Finlande montre que de nombreuses entreprises zombies aidées par l’État pendant la crise financière [en 2008-2009] n’étaient pas aussi mortes qu’elles en avaient l’air. Les deux tiers se sont redressées pour devenir des sociétés saines. Et une chose est sûre : il vaut mieux risquer de se retrouver avec quelques zombis qu’avec un cimetière plein de millions d’emplois.

Politico