Expériences de racisme au travail au ministère fédéral de l’Immigration

Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Un rapport lève le voile sur plusieurs allégations au sein de ce ministère voué à l’accueil des immigrants.

Les secteurs fortement racialisés désignés comme des « ghettos » ; un gestionnaire qui décrit les Autochtones comme des gens « paresseux » et les Latino-Américains comme des gens voulant seulement obtenir l’aide sociale ; des collègues qui disent des Nigérians qu’ils sont « particulièrement corrompus ». Ces situations se sont toutes produites dans le cadre du travail des fonctionnaires à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), selon un rapport publié récemment.

La firme Pollara de conseil stratégique a été mandatée par ce ministère fédéral pour mener en mars dernier dix groupes de discussion avec des participants racialisés et non racialisés d’IRCC. Les allégations des 54 participants à cette démarche sont anonymes dans le rapport. Celui-ci a été livré au ministère en juin dernier, mais rendu public en octobre.

On y fait part de clichés ouvertement racistes véhiculés dans des conversations, de préjugés dans l’embauche et la promotion, et même dans la prestation des programmes auprès de la clientèle.

Les propos les plus frappants sont classés comme des « micro-agressions », c’est-à-dire des actes qui expriment une attitude préjudiciable envers un groupe marginalisé. Des préjugés implicites peuvent influencer ces actes de façon inconsciente, notent les auteurs du rapport.

En plus des cas déjà énumérés, on parle aussi d’une personne à un poste de pouvoir qui aurait formulé des commentaires désobligeants et lubriques à propos du physique des « filles noires », et ce, devant une employée noire. Un gestionnaire accueillerait aussi par leur nom tous les employés d’une unité, à l’exception systématique des employés noirs.

Un chef d’équipe aurait également dit assez fort que, « si les Autochtones voulaient avoir la terre, ils auraient dû se défendre ».

En plus des expériences de racisme vécues plus individuellement, c’est aussi le racisme systémique qui a été décrit dans ces groupes de discussion. Le nombre d’employés racialisés connaît une « diminution spectaculaire » au fur et à mesure que l’on grimpe les échelons de la hiérarchie, rapporte-t-on par exemple.

Enfin, plusieurs ont dit ne pas avoir été considérés pour des promotions ou des occasions de formation. Une personne a également mentionné qu’« un nombre disproportionné de candidats autochtones semblent abandonner le processus d’embauche à l’étape de l’entrevue ».

Un problème de plus en plus documenté

IRCC affirme avoir déjà pris des mesures pour corriger la situation, mais ces initiatives sont « accueillies avec scepticisme », note le rapport. « Il faudra adopter des mesures audacieuses et décisives pour convaincre les employés que la direction est vraiment déterminée à ce que les choses changent », écrivent les auteurs du document.

Plusieurs commentaires relèvent aussi le fait qu’il n’existe actuellement aucune conséquence pour les comportements racistes à IRCC. Un groupe de travail sur l’élimination du racisme a été lancé en juillet 2020 par IRCC. Ce ministère n’avait pas encore répondu aux questions du Devoir au moment où ces lignes étaient écrites.

La préoccupation ne semble pas nouvelle, puisqu’un sondage sur le sujet avait déjà été organisé en 2020 ainsi qu’un forum en février 2021. La CBC a obtenu un résumé des résultats du sondage : 65 % des employés noirs et 55 % des minorités visibles mentionnaient des micro-agressions, selon ce média. Cette proportion baissait à 13 % chez les employés non racialisés.

Les perceptions quant à l’existence et à la nature du racisme au sein de ce ministère varient ainsi considérablement selon l’origine ethnique et raciale des répondants, note ainsi la firme Pollara.

Plusieurs participants à ces discussions ont aussi indiqué être attachés à la mission d’IRCC et ressentir avec plus de profondeur et de déception ces observations sur le racisme. Des employés se sont dits « préoccupés » par le fait que certaines manifestations du racisme — même subtiles — peuvent avoir une « incidence sur le traitement des cas » d’immigration. Le taux de refus qui diffère d’un pays à l’autre a été donné à titre d’exemple.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a qualifié de « profondément troublantes » les allégations dévoilées dans le rapport. « Le racisme et toutes les formes de discrimination ne devraient être tolérés dans aucun espace, y compris dans un département gouvernemental qui traite des dossiers impliquant des personnes racisées », a-t-il poursuivi dans une déclaration écrite.

Chris Aylward, président national de l’Alliance de la fonction publique du Canada (ASPC) a aussi déclaré : « Le racisme et la discrimination sont des problèmes de longue date au ministère et l’inaction de la direction est tout simplement inacceptable. » Ce syndicat représentant 200 000 membres affirme avoir signalé à « maintes reprises des incidents graves de racisme » et avoir fourni des solutions.

Au Québec, le Groupe d’action contre le racisme du gouvernement Legault a recommandé en décembre 2020 d’augmenter la présence des membres des minorités visibles dans la fonction publique, au même niveau que la population de la province en général, soit 13 %. Cette représentation était de 6,3 % en 2019, selon un rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse.

LEDEVOIR