Face aux accusations de viol, le ministre Damien Abad invoque son handicap

À peine nommé et déjà dans la tourmente. Damien Abad, ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des personnes handicapées, est accusé par deux femmes d’agressions sexuelles. Les faits présumés remonteraient à 2010 et 2011. C’est dans un article de Médiapart, publié ce samedi 21 mai, que les deux victimes présumées relatent les faits. Le principal intéressé a réagi dans un communiqué. Damien Abad “conteste avec la plus grandes force” les accusations dont il fait l’objet. L’une des deux femmes avait porté plainte en 2017, pour des faits remontant à 2011. La plainte avait été classée sans suite 

Interrogée sur le sujet, Élisabeth Borne a indiqué : “Bien évidemment, je n’étais pas au courant.” En déplacement dans le Calvados ce dimanche 22 mai, la Première ministre a tenu à afficher de la fermeté : “Je vais être très claire : sur tous ces sujets de harcèlement, d’agressions sexuelles, il ne peut y avoir aucune impunité.” Interrogé sur BFM TV, Jean-Luc Mélenchon a réagi prudemment aux propos d’Élisabeth Borne : “C’est une réponse. Personne n’est à l’aise face à ce type de sujets”, a concédé le leader de La France insoumise. L’avenir de Damien Abad au sein du gouvernement semble compromis…

Ce samedi 21 mai, Médiapart a publié un article dans lequel sont relatés deux événements distincts. La première affaire remonterait à 2010. Chloé (nom d’emprunt pour protéger l’identité de la personne qui témoigne) dit avoir été violée cette année-là. Elle raconte qu’elle a été victime d’un “blackout” après avoir bu une coupe de champagne avec Damien Abad. Si elle ne fait pas explicitement mention dans son récit de la possibilité que du GHB (drogue du viol) ait été déposé dans son verre, elle estime avoir pu être “droguée”. La deuxième agression présumée se serait déroulée l’année suivante. Margaux (également un nom d’emprunt) affirme qu’elle a été victime de pratiques forcées, impliquant des éléments de contraintes, en 2011. Les faits se seraient déroulés dans un hôtel. 

Que ce soit pour Chloé ou Margaux, Damien Abad aurait eu recours à de la drague lourde et insistante. Par ailleurs, le député aurait envoyé, dans les deux cas, des SMS intimes, parfois très osés. Il avait, par exemple, demandé à Margaux de lui envoyer des photos de sa poitrine. Dans les deux cas, Damien Abad a fait l’objet de nombreux signalements. Ainsi, l’Observatoire des violences sexuelles a alerté Les Républicains, son ancien parti, et La République en marche, le parti de la majorité qu’il a rejoint en devenant ministre. Par ailleurs, une plainte a été déposée par Margaux en 2017. Elle a été classée sans suites.

Dans un communiqué, Damien Abad a démenti ces accusations : “Je conteste formellement tout abus de ma position hiérarchique.” En effet, l’actuel ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées était président des Jeunes centristes à l’époque des faits qui lui sont reprochés. Par ailleurs, le ministre a dévoilé ses éléments de défense dans cette double affaire, invoquant son handicap : “Mon handicap rend impossible un certain nombre d’actes sans une aide extérieure. Vos questions m’obligent ainsi à préciser qu’il m’est impossible physiquement de commettre les actes décrits.” En outre, il affirme que son handicap l’empêche de réaliser les faits qui lui sont reprochés dans la première affaire : “En outre, je suis dans l’incapacité de porter une personne, de la transporter et de la déshabiller.”

S’agissant des SMS envoyés aux victimes présumées, Damien Abad ne les conteste pas, mais ne pensait pas à mal : “Si j’ai pu avoir des aventures, je tiens à affirmer qu’elles ont toujours été consenties. Il m’est arrivé d’envoyer des messages, parfois intimes, parfois tardifs. J’apprends par vous que, dans certains cas, ils ont pu troubler ou gêner. Je ne peux que le regretter.” 

Chloé et Margaux ne portent pas le même regard sur le handicap physique de Damien Abad. Selon elles, le ministre s’en servirait afin de faire culpabiliser les victimes : “Je suis maintenant persuadée qu’il utilise son handicap pour inspirer de la pitié, qu’il était parfaitement conscient de ne pas respecter mon consentement”, a ainsi expliqué Margaux aux enquêteurs. En outre, elle indique : “J’aurais viré n’importe qui mais Damien avait un handicap” et elle ne souhaitait pas le “blesser”. Chloé, elle aussi, explique que l’handicap de Damien Abad l’a empêchée de le repousser : “Je ne l’ai jamais trop remballé, rembarré ou brusqué, y compris le lendemain des faits, parce qu’on ne fait pas ça avec une personne avec un handicap.”

Damien Abad a été nommé par Emmanuel Macron ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées ce vendredi 20 mai 2022. L’ancien président du groupe Les Républicains à l’Assemblée franchit donc le Rubicon et passe dans le gouvernement. Comme attendu. Alors qu’il n’a jamais utilisé son propre handicap (lire plus bas) comme un moyen de promotion en politique et gardait une discrétion maximale au sujet de sa maladie, voilà que Damien Abad est propulsé au portefeuille très délicat des Personnes handicapées. Un poste où il devrait être beaucoup plus exposé médiatiquement.

Damien Abad, qui était sous pression de nombreux cadres LR pour sa proximité affichée avec la majorité ces dernières semaines, avait confirmé hier, en fin de journée, qu’il quittait la présidence du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale et qu’il se mettait “en congé” de son parti. Une décision prise à moins de 24 heures de sa nomination au gouvernement. Celui qui s’est vu demander très directement par le président des Républicains Christian Jacob de quitter ses fonctions, s’en était expliqué dans les colonnes du Figaro : “Je décide aujourd’hui de quitter ma fonction de président du groupe LR à l’Assemblée dans un souci de clarté, de cohérence et de responsabilité”, assurait-il.

“Je reste un homme de droite, mais je ne me reconnais plus dans la démarche de LR”, expliquait encore Damien Abad, affirmant que “face au danger populiste, [il] ne cro[yait] pas aux clivages anciens, mais au rassemblement de tous ceux qui souhaitent faire avancer notre pays”. Le timing de cette démission, la veille de l’annonce du gouvernement, comme ces éléments de langage, étaient déjà des signaux clairs d’une nomination toute proche.

Damien Abad était donc jusqu’à présent député LR de l’Ain et président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale. Né le 5 avril 1980 à Nîmes, il est issu d’une famille qui a fui l’Espagne de Franco pendant les années 1930-1940. Le nom d’Abad est d’ailleurs d’origine languedocienne et catalane. Damien Abad suit une scolarité brillante, malgré son handicap lié à une maladie neurologique, l’arthrogrypose (lire plus bas). Il sortira major de Sciences Po Bordeaux et est diplômé de Sciences Po Paris dans les années 2000, où il deviendra maître de conférences. Il ne parviendra pas cependant à intégrer l’ENA, échouant à deux reprises au Grand oral de l’école d’administration.

Jeune, Damien Abad se rapproche très tôt de la politique, en travaillant pour les groupes centristes à l’Assemblée nationale sur les questions budgétaires et fiscales. Il sera candidat dès 2007 aux législatives dans les Yvelines, mais obtiendra moins de 5% des voix au premier tour. Fondateur des “Jeunes Centristes” en 2008, il devient Secrétaire général adjoint du Nouveau Centre deux ans plus tard. Damien Abad se cherche alors un territoire comme point de chute et est successivement élu conseiller municipal de Vauvert (Gard), député européen dans la circonscription Sud-Est à la faveur d’une alliance UMP-NC en 2009, puis conseiller régional de Rhône-Alpes et enfin conseiller départemental de l’Ain, trouvant enfin un département d’adoption et un nouveau parti : l’UMP. Lors des législatives 2012, il est élu député dans la 5e circonscription de l’Ain, nouvellement créée. Il a été réélu en 2017 avec 35% des voix au premier tour et 67% au second, face à une candidate de la République en Marche.

Damien Abad est connu pour avoir été l’un des plus jeunes élus du Parlement européen, benjamin des eurodéputés français. Il sera aussi un des six plus jeunes députés de France à l’Assemblée nationale. Soutient de Bruno Le Maire pour la primaire de la droite en 2016 et néanmoins fidèle à François Fillon pendant la campagne de 2017, il sera un temps vice-président des Républicains après avoir soutenu Laurent Wauquiez pour la direction du parti. Il avait soutenu Xavier Bertrand en amont de l’élection présidentielle de 2022 et s’affichait depuis comme favorable à un rapprochement avec LREM.

Damien Abad, figure de l’inclusion des personnes handicapées

Damien Abad souffre d’une maladie congénitale rare appelée “arthrogrypose”. Cette maladie, dite “syndrome d’immobilité fœtale”, provoque avant même la naissance, des anomalies neurologiques et se manifeste par une série de problèmes musculaires aux quatre membres. Les conséquences peuvent aussi être d’ordre squelettique ou viscéral. Si la mortalité à la naissance est importante, la durée de vie d’un malade peut être ensuite normale, mais avec souvent de lourds handicaps.

J’ai toujours fait en sorte que ce ne soit ni un frein ni un moteur en politique” (Damien Abad au sujet de son handicap dans Le Parisien, en janvier 2020)

Damien Abad sera le premier élu de la Ve République à porter un handicap aussi visible. Le président du groupe LR à l’Assemblée jusqu’en 2022 est, en ce sens, l’une des rares personnalités à incarner l’inclusion des personnes souffrant d’un handicap physique dans le monde politique en France. Le nouveau ministre ne s’exprime néanmoins que très rarement à ce sujet. En janvier dernier, sans évoquer son cas personnel, il avait demandé des “excuses publiques” à Eric Zemmour, qui avait fustigé “l’obsession de l’inclusion” des enfants handicapés dans les écoles, estimant que leur place était dans “des établissements spécialisés”. Dans les colonnes du Figaro, Damien Abad dénonçait “un retour en arrière intolérable”  et “un coup de poignard” pour “toutes les familles qui se battent au quotidien pour l’intégration de leurs enfants”.

Il faut remonter à une interview de janvier 2020 au Parisien pour voir Damien Abad évoquer sa maladie : “J’ai toujours fait en sorte que ce ne soit ni un frein ni un moteur en politique”, affirmait-il alors. “La toute première fois que vous arrivez sur un marché, pour distribuer des tracts, c’est là que c’est le plus difficile.”

La nomination de Damien Abad au ministère des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées est le fruit d’un processus entamé il y a des semaines. Seulement quelques jours après la réélection d’Emmanuel Macron, Le Figaro avait révélé une rencontre à l’Élysée entre Damien Abad et Thierry Solère, conseiller politique du chef de l’Etat, connu pour recruter des nouveaux soutiens à droite. Une rencontre qui restait “de l’ordre de l’échange de vues”, assurait son entourage à l’AFP. Mais la nouvelle, qui tombait en plein conseil stratégique LR, le 26 avril, avait jeté un froid. D’autant plus que, lors de cette réunion, Damien Abad avait choisi de s’abstenir sur le vote de la motion déclarant “l’indépendance” du parti par rapport au bloc macroniste et de toute autre force à l’Assemblée nationale.

Ce ni-ni ne me convient pas” (Damien Abad au Figaro, le 26 avril)

“Ce ‘ni-ni’ ne me convient pas. Je sais faire la différence entre Emmanuel Macron et les extrêmes”, se justifiait alors Damien Abad, interrogé sur son abstention par Le Figaro. Depuis, régulièrement questionné sur la possibilité de le voir rallier la majorité présidentielle, le député était resté évasif. Damien Abad s’était jusqu’ici contenté de botter en touche : “Je n’ai aucun commentaire à faire sur la composition du gouvernement“, a-t-il encore évacué jeudi 19 mai, alors que, plus tôt dans la journée, Christian Jacob lui reprochait dans un communiqué de presse d’attendre la décision d’Emmanuel Macron “de le prendre ou de ne pas le prendre au gouvernement” avant de faire son choix.

Quelles conséquences pourrait avoir le départ de Damien Abad de la présidence du groupe LR à l’Assemblée et de sa mise en congé des Républicains juste avant les législatives ? “Si [LREM] arrivait à débaucher Abad, on serait clairement dans la panade pour les législatives. C’est le patron des députés LR, vous imaginez la confusion dans l’esprit des électeurs ?” confiait il y a plusieurs jours un cadre du parti au Figaro. Un élu LR racontait aussi que Damien Abad aurait “reçu quelques élus en petit comité à l’Assemblée”, le lundi 25 avril. “Combien de félons ?” s’interrogeait ce même élu. 

Jeudi 19 mai, Damien Abad lui-même l’a assuré dans les colonnes du Figaro : “Il n’y a pas d’unanimité du groupe contre moi, ni pour une opposition frontale et radicale à Emmanuel Macron. J’ai reçu de nombreux messages de soutien de la part de députés LR. Je ne veux pas les mettre en difficulté, mais ils partagent ma ligne politique.”

Damien Abad est pour sa part toujours candidat pour les élections législatives à venir, dans la 5e circonscription de l’Ain, où il est élu depuis 2012. Pour rester au gouvernement, il lui faudra donc remporter le scrutin. Et Les Républicains devraient lui compliquer la tâche, le parti s’étant empressé d’investir un candidat face à lui, comme l’a indiqué France Télévisions dès ce jeudi 19 mai. LR mise sur Julien Martinez, conseiller municipal d’Oyonnax, pour perturber la campagne du récent ministre. LREM n’avait pour sa part investi aucun candidat face à Damien Abad. Un autre signe de rapprochement avec la majorité présidentielle et un autre motif de courroux chez les dirigeants des Républicains avant sa nomination.

L’Internaute