Fatiha Boudjahlat : “Les élèves issus de l’immigration sont dans une inculture crasse”

Revenant sur son parcours “compliqué” de fille d’immigrés algériens, cette universaliste pourfend les “bourgeois blancs progressistes” qui enferment les “racisés” dans des cases identitaires.

Elle est l’une des plus ferventes militantes universalistes et laïques. Professeure d’histoire-géographie à Toulouse, Fatiha Boudjahlat revient dans Les nostalgériades (Cerf) – une contraction entre nostalgie, Algérie et jérémiades – sur sa propre histoire familiale de fille d’immigrés algériens, qui a connu intimement le “patriarcat arabo-musulman” comme les Restos du coeur. Une pierre de Rosette qui éclaire ses engagements parfois tonitruants. “J’ai eu une histoire personnelle beaucoup plus compliquée que certains qui ont fait métier d’être victime”, dit-elle. Fatiha Boudjahlat y déconstruit aussi les fantasmes qu’entretiennent parfois les petits-enfants d’immigrés avec le pays de leurs grands-parents.

Dans un entretien, cette féministe qui n’a pas l’habitude de mâcher ses mots, regrette que le mouvement #Metoo délaisse les femmes du Maghreb ou celles des classes populaires issues de l’immigration ici en France. Elle y pourfend des “bourgeois blancs progressistes” qui prétendent “apprendre à un immigré musulman à être un bon immigré, un Arabe et musulman authentique”. Annie Ernaux, Pascal Boniface, Leïla Slimani ou Laurence De Cock en prennent pour leur grade. En revanche, Elisabeth Badinter a droit à un vibrant hommage… 

Pourquoi ce livre personnel, dans lequel vous évoquez aussi le rapport à l’Algérie qu’ont les enfants et petits-enfants d’immigrés ? 

Fatiha Boudjahlat : Les premiers éditeurs qui m’ont sollicitée auraient voulu que je fasse un livre très personnel. Il y a énormément de livres de témoignage. Moi, j’appelle ça La valise en carton de Linda de Suza (rires). Mais ce qui m’intéresse, ce sont les idées et les valeurs. J’ai donc commencé par des essais sérieux qu’aucun membre de ma famille n’a lus. Ma mère m’a dit “ma fille, je suis très fière, mais je n’ai rien compris!”. Dans notre société actuelle, si vous ne dites pas d’où vous parlez, vos propos sont moins légitimes, parce que nous sommes à une époque où seuls les concernés ont le droit à la parole. J’ai préféré faire les choses à l’envers. 

Mais pour ce livre, je me suis dit que j’allais montrer que j’ai eu une histoire personnelle beaucoup plus compliquée que certains qui ont fait métier d’être victime. Houria Bouteldja est issue d’une famille favorisée en Algérie. Moi, je me suis retrouvée à devoir témoigner devant une cour d’assises pour mon frère qui a été en prison. Et pourtant, je n’ai pas tiré les mêmes conclusions que les décoloniaux. Sihame Assbague explique que son combat indigéniste est originaire d’une perquisition qu’elle avait subie jeune. Moi, dans ma famille, il y a eu trois perquisitions! Nous faisons des choix, nous ne sommes pas des feuilles mortes ballottées par le vent, comme le prétendent certains. J’ai un vécu bien plus compliqué qu’eux, mais je ne bascule pas dans ce ressentiment dont ils font étalage par rapport à la France. “Au concours des difficultés matérielles, je bats Annie Ernaux haut la main”

Vous expliquez que l’enfant d’immigré est un “double transfuge de classe”. Pourquoi ?  

J’avais sur les réseaux sociaux exprimé mon opposition à une tribune d’Annie Ernaux en faveur du voile, ce qui m’a valu d’être exclue au dernier moment de la Grande Librairie. Des écrivains comme Annie Ernaux ou Didier Eribon ont fait commerce de cette notion de “transfuge de classe”. Ils veulent qu’on les plaigne pour leur enfance, ils minorent le capital culturel dont ils ont bénéficié, ils se font passer pour des héros qui se sont construits eux-mêmes. Alors que le système éducatif a tout simplement fonctionné. Nous sommes censés faire plus d’études que nos parents. 

Annie Ernaux est quand même gonflée. Elle est fille d’épicière et a eu sa chambre à elle, mais s’est sentie humiliée par rapport à des filles allant à l’école privée. C’est toujours une rancoeur vis-à-vis de leurs parents, et une façon de les détruire. Edouard Louis est allé jusqu’à changer de nom, tout en faisant des livres sur sa famille. Mais que ces auteurs ne se plaignent pas par rapport à ceux qui n’ont jamais eu accès aux mêmes choses qu’eux ! Eux n’étaient pas huit enfants dans trois chambres, sans jamais un livre, sauf du Barbara Cartland. Mes parents étaient issus du lumpenprolétariat, d’un autre pays, sans réseau familial. Au concours des difficultés matérielles et des capitaux manquants, je les bats haut la main.  

Un immigré est un transfuge de classe, quittant un niveau de vie souvent misérable pour aller vers un niveau de vie toujours difficile, mais tellement supérieur à celui de son pays. Un enfant d’immigré est un double transfuge de classe : un plus grand écart le sépare de la famille de ses parents au bled. Ma mère a par exemple été mariée en sortant de l’école primaire. C’est la double culpabilité. Vis-à-vis du pays de nos parents qui n’est plus vraiment le nôtre. Et vis-à-vis de nos parents, alors que nous parlons correctement le français, que nous jouons les interprètes pour eux. J’officie comme juge assesseure au tribunal pour enfants de Toulouse. J’y ai vu des gamins se moquer de leurs parents du fait de leur accent ou de leur mauvaise compréhension du français. On leur en veut de ne pas parler français aussi bien que nous. Il y a cette distance créée par la langue. Elle est due au fait que nous, quoi qu’on en dise, sommes des Occidentaux. Et quand on va en Algérie, on se fait repérer comme étant français à deux kilomètres (rires).  

Vous expliquez qu’aux yeux des petits enfants d’immigrés algériens, l’Algérie passe souvent pour un eldorado. C’est le pays des vacances et d’un pouvoir d’achat plus important, là où la France est celui de la scolarité, du travail et des obligations. Est-ce une image fantasmée ?  

On est dans des imageries d’Epinal. Nous, les enfants d’immigrés, on sait que nos parents sont partis parce qu’en Algérie, c’est terrible. Le bled, on l’a quitté parce qu’on n’y vivait pas bien. Mon père est mort il y a deux ans dans un aéroport à Oran dans les bras de mon frère qui le ramenait en France pour être soigné d’une maladie attrapée dans un hôpital. Mon frère, qui n’arrête d’ordinaire pas de dire “vive l’Algérie” a pleuré au téléphone. Dans les hôpitaux algériens, c’est la famille du patient qui doit venir nettoyer la chambre et laver le malade, qui doit le nourrir et même apporter les médicaments. C’est en Europe que les riches Algériens se font soigner. Ou dans les cliniques privées algériennes hors de prix.

Nous les enfants d’immigrés savont cela. Mais la génération de nos enfants vit dans l’illusion que l’Algérie serait le pays des vacances perpétuelles, que c’est la belle vie parce que nous avons les moyens d’y aller au restaurant tous les jours. Tous les gamins que j’ai eu au collège en tant que professeure sont dans ce fantasme-là. Il faut les faire réfléchir, leur expliquer qu’il y a un différentiel de pouvoir d’achat entre un pays riche et un pays en développement. Personne ne peut vivre dans un fantasme. Mais ma génération a aussi alimenté ces fantasmes pour que nos enfants gardent une image positive de l’Algérie, ce qui a fait qu’ils sont à fond dans cette obsession identitaire.  “Vous vous souvenez de la Zoubida de Lagaf ?”

“Les élèves issus de l’immigration sont dans une inculture crasse” écrivez-vous. Ce sont des mots durs… 

Ce sont des mots durs, mais c’est pour dire que ces élèves sont souvent dans la revendication identitaire. Des élèves testent sur moi des mots arabes pour voir si je suis dans la connivence communautaire. Ils me saluent d’un “Selem ay likoum”, mais ignorent, contrairement à leurs camarades arabophones et immigrés, qu’il existe une autre façon de se saluer, non religieuse: “Sbar el khair” pour le matin, “Sbah el nour” pour la journée. Ils sont dans une telle revendication qu’ils ne sont pas prêts à admettre qu’ils ont des choses à apprendre. Quand j’enseigne la guerre d’Algérie, ils me disent ainsi que les Algériens sont des combattants contrairement aux Marocains. Ils trouvent les Tunisiens trop efféminés. Il est difficile dans ce contexte de leur faire apprendre des choses scientifiques et historiques. Pas un ne sait qu’avant la France, il y avait eu la puissance ottomane qui colonisait l’Algérie. Ou qu’au VIIe siècle, les Arabes n’étaient que dans la péninsule arabique, et pas en Algérie. Vous vous souvenez de la Zoubida de Lagaf ? Eh bien, il y a un phénomène de “zoubidation” mondiale avec cette idée que le folklore prime. Il faut donc déconstruire tout ce que ces jeunes croient savoir.  

Vous êtes critique contre les sondages sur les musulmans, à l’image de celui de l’IFOP / Fondation Jean-Jaurès/ Le Point qui, en 2019, montrait que 27% des musulmans interrogés estimaient que la charia devrait primer sur la loi islamique. Pourquoi ?  

Je trouve que le sondage est l’une des choses les plus complexes de l’univers. La méthodologie devrait prendre quatre pages. Dans ce cas-là, on appelle des gens qu’on reconnait comme étant musulmans. Or si vous interrogez quelqu’un en tant que musulman, il va vous répondre comme musulman. Dans un autre contexte, il aurait peut-être fait une autre réponse. Surtout, comme le dit le sociologue Ali Al-Wardi, “si on laissait aux Arabes le choix entre un État laïque et un État religieux, ils voteraient pour l’État religieux et iraient vivre dans l’État laïque.” Posez n’importe quelle question à un musulman sur l’islam, et la réponse sera un acte de foi quel que soit son degré de pratique religieuse. Vous fournissez à ces gens une occasion facile d’être dans une surrenchère dont ils ne pensent pas un mot. 

La question de ce sondage était mal posée. Elle donnait l’impression d’une compétition entre civilisation et style de vie musulmans avec la France et son système politique. Répondre que la loi islamique primait était non seulement un acte de foi facile, mais un doigt d’honneur à l’interrogateur, et un élément du dispositif d’estime de soi. J’ai pu le vérifier avec mes élèves. Quand je leur parle de la charia, et que je leur explique que c’est la loi islamique, ils me répondent “ah oui c’est bien”. Mais quand je leur raconte qu’on coupe la main en cas de vol, ils s’y opposent immédiatement. Il y a des gamins qui sont simplement dans la fanfaronnade, et jouent aux surmusulmans comme l’a expliqué Feti Benslama. Vous croyez vraiment qu’avec le nombre de personnes déjà en prison, les gens voudraient d’une application de la charia ?  “Des féministes sont capables de repérer le patriarcat dans la moindre virgule, mais vont légitimer le sexisme quand il est arabo-musulman”

Vous revenez aussi sur le terme de “native informant” (informateur indigène), utilisé par le chercheur Pascal Boniface à propos de l’imam Chalghoumi comme par Houria Bouteldja contre Leila Slimani… 

C’est un mot savant pour désigner un “nègre de maison”. “Native informant” est un alibi scientifique qui vise à délégitimer des expériences de vie. On nous dit qu’il faut écouter les concernés, mais dès que ces concernés ne disent pas ce l’on souhaiterait et font entendre un son de cloche différent, on utilise ces termes violents, en faisant croire que ce serait de la science. Quand Pascal Boniface qualifie Hassen Chalghoumi de “native informant”, il conteste la légitimité de sa prise de parole. Un bourgeois blanc prétend ainsi apprendre à un immigré musulman à être un bon immigré, un Arabe et musulman authentique. Mais Joe Biden a fait la même chose en déclarant qu’un Noir ne serait pas un “vrai Noir” en votant pour Trump. Qui sont ces personnes pour dire qui serait un vrai Noir ou Arabe ? Nous ne sommes pas des fromages AOP-AOC !  

“#Metoo, ce n’est pas fait pour nous, les non-Blanches. Parce que l’oppression que nous subissons n’est pas du patriarcat, c’est de la religion liée à notre identité profonde non blanche” écrivez-vous… 

On nous exclut de cette révolution. Les Africaines et les Maghrébines sont les angles morts des promotrices de #MeToo. Des féministes sont capables de repérer le patriarcat dans la moindre virgule ou syntaxe, mais vont légitimer le sexisme quand il est arabo-musulman en disant que c’est de la culture. Je ne vois pas en quoi la culture arabo-musulmane serait moins patriarcale que celle judéo-chrétienne? C’est une cécité volontaire : ces Occidentales refusent aux Orientales les standards d’égalité et de dignité qu’elles exigent pour elles-mêmes. Au nom de quoi aurais-je des aspirations différentes, et en fait moindres, que les féministes blanches et bourgeoises ?

Je n’aurais jamais pensé que ce délitement se ferait aussi rapidement. Les mêmes qui se moquent des femmes américaines bigotes qui vantent la virginité ne disent rien sur les reconstructions d’hymen en France qui ne concernent qu’une seule communauté religieuse. Assa Traoré peut aussi faire l’éloge de la polygamie, en racontant à quel point cela a été formidable pour sa famille. Comme ces pratiques seraient intrinsèques à notre identité, ce serait bon pour nous.  

Vous expliquez que faire le constat d’une société maghrébine selon vous “profondément misogyne, sexiste, brutale, inégalitaire et patriarcale” ne signifie pas qu’il faille exonérer la société occidentale et penser qu’elle serait un “havre égalitaire”… 

Bien sûr que l’égalité est un “work in progress” et un objectif à atteindre ! Mais ces féministes sont volontairement aveugles face à un patriarcat issu du Maghreb qui représente une double peine, puisqu’il est lié à une religion, et qu’il concerne des populations immigrées, plus précaires, qui font face à des pressions communautaires. Face à ces femmes aveugles, je parle dans ce livre de ce que je connais le mieux. A chaque fois que j’ai dû déménager, j’ai été très contente d’avoir sept frères (rires). Mais quand on était en vacances Algérie, je raconte aussi qu’ils ont pu me dire “ici, c’est pas la France, tu restes à la maison”. Ma mère devait se couvrir en ne laissant apparaitre qu’un oeil. J’ai eu un père qui laissait à mon frère ainé les frites les plus longues, car le droit d’ainesse est important.

Le patriarcat arabo-musulman consacre la toute-puissance du père. Alors que mon père a pu, par mariage religieux, avoir sept épouses consécutives, ma mère a elle été empêchée par mon frère aîné de se remarier à moins de 45 ans. Rokhaya Diallo se plaint de n’avoir, dans sa jeunesse, pas eu de personnes noires à la télévision auxquelles s’identifier. Moi, j’étais choquée de voir des séries avec des familles au sein desquelles régnait la tendresse. Nos parents ont été très durs. Mais vu leur vécu, c’était compréhensible. Ils se sont rattrapés comme grands-parents.  “Non, le féminisme universalisme n’est pas le fait de vieilles rombières blanches !”

A propos de Leïla Slimani, vous écrivez : “Elle reste bourgeoise avant d’être une “racisée”. Quand elle explique à une Élisabeth Quint conquise, que les mamans voilées sont en effet stigmatisées et souffrent en France, qu’elle-même ne porterait jamais le voile, mais que les autres femmes ont le droit de le porter ; c’est toute l’incohérence de la grande bourgeoise qui apparaît. Elle refuse le voilement pour elle, pour ce qu’il signifie de sexisme et de destin second. Mais par contre, elle ne voit pas de problème à ce que les autres, en dehors de sa famille, des siens, de sa classe sociale, s’en revêtent”…  

Cela a sauté aux yeux des gens quand elle a publié dans le Monde son journal de confinement qui a été moqué. Comme Léa Salamé, Leïla Slimani, qui est talentueuse, est issue de la grande bourgeoisie, ces “anywhere” à l’aise partout. Je ne comprends pas comment elle ose affirmer qu’elle ne veut pas du voile pour elle, mais qu’en même temps, elle défende sa perpétuation dès qu’il s’agit des femmes des classes inférieures en France. Elle sait que le voile est un signifiant misogyne qui fait de la femme un organe génital total. En tant que fille éduquée, elle n’a bien sûr pas été élevée comme ça. 

Je reste attachée à une lecture de classes. Cette grille d’analyse explique aussi la hargne de figures comme Danièle Obono ou Houria Bouteldja, qui sont issues d’une classe favorisée en Afrique, mais ont connu des conditions moins privilégiées en France. Le déclassement social, ça rend le bourgeois agressif (rires).  

Vous semblez blessée par ce que vous désignez comme étant de la condescendance” de la part de “féministes bourgeoises blanches”, à l’image de l’historienne Laurence De Cock… 

Si vous restez dans le récit biographique, elles vont vous prêter attention. Mais dès que vous prétendez aller sur le terrain intellectuel, elles vont chercher à vous disqualifier. Je devais par exemple débattre avec Laurence De Cock dans une émission de Frédéric Taddeï, qui avait pourtant par le passé reçu Houria Bouteldja, Gabriel Matzneff ou Marc-Edouard Nabe. J’ai été décommandée pour des propos sur les réseaux sociaux. Taddeï a dû se dire que j’étais mal dégrossie. Mais ces bourgeois blancs progressistes savent bien qu’ils ne peuvent m’opposer les arguments misérabilistes. Contrairement à Laurence De Cock, je suis professeure à temps plein. Je suis “racisée”, maghrébine et musulmane. J’ai connu la misère. J’appartiens au milieu populaire immigré dont ces bons bwanas prétendent se faire les hérauts et oeuvrer à lui donner une visibilité médiatique. Si j’avais été une rappeuse, on m’aurait encensée. Mais comme je veux aller sur leur terrain intellectuel, tous les moyens sont bons pour me disqualifier.  

Vous déplorez que le féminisme universaliste soit souvent présenté comme étant vieillot. Pourquoi ?  

Le dispositif médiatique imposé par les féministes intersectionnels consiste à dire que les féministes universalistes seraient blanches ou veilles, là où le féminisme intersectionnel serait inclusif, jeune et “racisé”. Je suis “racisée”, issue du prolétariat, et pourtant universaliste. Non, le féminisme universalisme n’est pas le fait de vieilles rombières blanches! Mais n’oublions quand même pas que ces supposées rombières nous ont obtenues tant de choses et ont lutté contre un Etat misogyne. Et ce sont elles qui restent les plus courageuses. Je trouve ainsi ça extraordinaire qu’une femme aussi différente de moi comme Elisabeth Badinter me considère comme son égale. “Elisabeth Badinter est déroutante tant elle est simple”

A propos d’Elisabeth Badinter, vous écrivez ces lignes émouvantes : “Dans mon parcours de vie, je n’ai rien de commun avec elle, hormis l’essentiel : le combat pour l’émancipation individuelle et collective. Elle n’est pas ma soeur, elle est une amie et une camarade de combat. Elle n’accomplit pas un acte de charité quand elle me parle. Je suis son égale. Et c’est la seule reconnaissance qui vaille”.  

Vous imaginez comme j’étais intimidée quand je l’ai rencontrée ! Mais Elisabeth Badinter est déroutante tant elle est simple. Elle sort sa vapoteuse, vous écoute et prête attention à ce que vous dites. Aujourd’hui, la mode est à la “sororité”. Camélia Jordana sort un album avec Vitaa et Amel Bent intitulé Sorore. Mais comme le rappelle Romain Gary, la cellule familiale renvoie à une prison. C’est le premier lieu du patriarcat. Je ne veux pas subir cette injonction à être solidaires avec toutes les femmes simplement parce qu’elles seraient femmes.  

Les adversaires d’Elisabeth Badinter lui reprochent souvent son statut social…  

Françoise Vergès, une des idoles des décoloniaux, est millionnaire. Cette femme est descendante d’esclavagistes, mais s’est découvert une passion pour l’indigénisme. Ce n’est donc pas le “privilège” d’Elisabeth Badinter qui gêne réellement ses détracteurs.

Ce qui les énerve, c’est qu’elle aurait pu se contenter d’être une héritière qui fait de la charité pour le Louvre, à l’image d’une Liliane Bettencourt. Mais Elisabeth Badinter est quelqu’un qui ne cesse de travailler, et qui va laisser une oeuvre. Elle leur est odieuse parce qu’elle est d’abord une intellectuelle féministe et universaliste. Nous avons des désaccords. Elle est en faveur de la prostitution, je suis abolitionniste. Mais ça n’empêche pas le débat !  

Pensez-vous qu’avec ce livre très personnel, le regard de certains de vos opposants va changer ?  

Ces gens ne m’ont jamais lue, et ne me liront jamais. Mais c’est en tout cas le livre qui m’a le plus coûté à écrire. Et je peux vous assurer que je n’ai pas mis les choses les plus intimes, car chez nous, la pudeur est importante. Dans ma famille, on ne pleure pas en public. Quand j’ai témoigné pour mon frère aux assises alors qu’il était jugé pour braquage, il m’a regardé avec de la haine dans les yeux, parce qu’il ne voulait pas que je raconte la pauvreté et l’extrême-violence dans laquelle nous avons grandi. Mes frères ne sont donc pas ravis par ce livre. 

Vous savez, ma famille, c’est une monarchie parlementaire à la britannique. Ma mère, c’est la reine d’Angleterre. Elle a un pouvoir puissant, mais qui n’est que symbolique. J’ai trois frères très pratiquants. Un qui va être candidat pour l’extrême droite, qu’on a essayé de dissuader. Un qui est membre du CCIF. Un témoin de Jéhovah. Résultat : on ne cesse de s’embrouiller au niveau politique. Mais au final, si j’ai un problème, je sais que mes frères seront là. Ça, c’est la famille, et cela reste précieux. Même si pour eux, cela les arrangerait souvent que je change de nom (rires).  

“Les nostalgériades”, de Fatiha Agag-Boudjahlat (Cerf, 140 p., 16 €). 

L’Express