Concarneau (29) : A 73 ans, Marie-France adopte deux migrants africains de 19 et 20 ans (Màj : “Ils m’ont rendue meilleure”)

11/02/2021

Après trois ans de procédure, Jeannine a adopté Sidy et Cheikhou, originaires du Mali et de Gambie et arrivés en France en 2016. Malgré une méfiance initiale et les quolibets des gens du coin, elle ne regrette rien.

Dès les premiers instants de notre rencontre, Jeannine (1) tend délicatement une feuille de papier jaune sur laquelle il est inscrit en lettres capitales «Sidy + Cheikhou + Jeannine = 1 famille». Une façon pour cette retraitée de poser les bases d’emblée. «Voilà, c’est ma vie maintenant. Je me raccroche à ça», s’émeut l‘ancienne infirmière de 73 ans en s’asseyant autour de la table du salon de son charmant pavillon breton. Il y a trois ans, après avoir rencontré deux mineurs isolés, Sidy et Cheikhou, respectivement originaires du Mali et de Gambie, elle leur a fait une proposition invraisemblable.

«Je leur ai donné rendez-vous autour de cette table et je leur ai proposé de les adopter. Quand je leur ai dit qu’ils allaient être frères, j’ai vu des étoiles dans leurs yeux», se souvient-elle. Une décision mûrement réfléchie et formulée comme une réponse humaine à la brutalité de l’État français qui peut décider du jour au lendemain, à leur majorité, de les expulser. «Mon aîné, Sidy, a d’ailleurs eu une OQTF [Obligation de quitter le territoire, ndlr] à sa majorité», affirme Jeannine.

A ses yeux, l’événement prouve qu‘elle a de bonnes raisons de se battre. Après trois ans de procédure, elle a obtenu gain de cause, devenant officiellement la mère des deux exilés en juin.Pour fonder son foyer, la retraitée dispose d’une arme bien à elle : elle écrit des lettres comme d’autres posteraient des tweets.

Des dizaines, voire des centaines de pages sur ordinateur qu’elle imprime et conserve dans de gros classeurs. Elle les envoie à quiconque pourrait l’aider : associations, ministres, préfets, voire au président de la République et au pape François. «J’ai lu qu’il hébergeait une famille de sans-papiers au Vatican, je me suis dit qu’il pourrait être sensible à la cause», affirme cette veuve au regard doux et cheveux blancs tirés. Sa Sainteté n’a pas fait de miracle. «Je vous informe qu’il n’est pas du ressort du Saint-Siège d’intervenir dans des domaines qui relèvent de la compétence des autorités civiles et administratives du pays», lui a-t-on répondu, joignant une photo dédicacée en guise de consolation. Elle est désormais accrochée au mur de la chambre de Sidy, âgé aujourd’hui de 21 ans.

Jeannine joue franc-jeu : avant de rencontrer ses fils, elle était très méfiante envers les migrants. «Je ne suis pas du genre à monter sur des barricades pour crier “Tout pour les migrants”», s’amuse celle qui se dit d’un héritage gaulliste, religieux et conservateur. En 2017, lorsqu’une amie lui propose de donner des cours de soutien en anglais à deux jeunes mineurs isolés, Sidy et Cheikhou, elle accepte tout de même «par gentillesse».

Ils sont arrivés en France un an plus tôt, fuyant la violence et la misère dans leurs pays respectifs. D’abord le Maroc, la traversée de la Méditerranée, l’arrivée à Paris, avant leur prise en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE), où ils font connaissance.”},Jeannine prévient : «S’il y a un incident dans les quinze minutes, je m’en vais.»

«A l’époque, j’étais persuadée qu’il y en aurait et que je ne resterai pas jusqu’à la fin du cours», assure-t-elle. C’est tout l’inverse : le courant passe bien entre la prof et ses élèves, elle revient pour un deuxième cours, puis un troisième. Jusqu’à, six mois plus tard, leur proposer l’adoption. «Me souvenir de tout ça m’émeut, on a vécu beaucoup de choses. Quand je suis arrivé en France, je ne m’imaginais pas vivre tout ça», dit de son côté Sidy, le Malien, désormais employé dans une usine de confection de plats collectifs.

Son frère adoptif Cheikhou, 20 ans, suit aujourd’hui une formation dans les énergies renouvelables. Malgré son dévouement, Jeannine a d’abord été méfiante : «Au début, je regardais s’ils me prenaient des choses, je repassais derrière eux pour vérifier. Eh bien, je dois dire qu’ils ne m’ont jamais menti, ni piqué de l’argent.» A leur majorité, les deux ados chassés de leurs foyers d’hébergement emménagent chez la retraitée.

La nouvelle a fait le tour de la ville. Depuis, ils doivent faire face aux moqueries et réflexions de toutes parts. «Certains amis m’invitent à manger mais me disent de venir sans mes “bamboulas”», regrette Jeannine. Après la médiatisation de son combat dans la presse locale, elle a reçu énormément de messages d’inconnus. Malheureusement, il est fort probable que cela soit aussi le cas en commentaire de ces lignes, raison pour laquelle elle souhaite rester anonyme et ne pas préciser le nom de la ville où elle vit.

De nombreux commentateurs la suspectent d‘en profiter pour faire «leur éducation sexuelle». «Un jour j’ai reçu un mail d’une personne qui m’écrivait “t’as pas honte salope de te taper deux jeunes”. Cheikhou lisait derrière mon épaule, il m’a dit «mais c’est n’importe quoi, on t’a jamais tapé». Alors je lui ai expliqué ce qu’il voulait dire. Et il m’a répondu “que les gens sont bêtes, s’ils croient qu’on va se taper une vieille”», ironise la retraitée.

C’est aussi vrai au cours de chacune de leurs apparitions publiques ensemble : Jeannine dit qu’elle a appris à lire les pensées dans les regards, notamment au supermarché où elle ne se gêne pas pour les appeler «mon chéri», histoire d’en rajouter. Sur les murs de la maison, des photos d’eux en tenue traditionnelle bretonne sont accrochées un peu partout.

Libération

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19/12/2020

Une Sud-Finistérienne de 73 ans, qui vient récemment d’adopter deux jeunes migrants, un Malien et un Gambien de 19 et 20 ans, souhaite témoigner de son long parcours. Quand vient le sujet de l’adoption, elle regrette qu’il n’y ait que celle des enfants qui soit évoquée. Elle-même n’avait pas trouvé d’exemples sur lesquels s’appuyer. Pourtant, elle n’est pas la seule en France.

Depuis plusieurs années, la Concarnoise Marie-France Jeanmaire se battait pour adopter le jeune Malien Sidy Camara, scolarisé à Pont-l’Abbé. Le dernier jugement du tribunal de Quimper est défavorable et l’a conduit à faire appel auprès du tribunal de Rennes. Pour financer son combat, la Concarnoise a fait appel à la générosité de tous, via le site de financement collaboratif Leetchi.

L’histoire de cette infirmière retraitée est celle d’un combat de tous les jours pour adopter un jeune migrant, voire deux. Une femme qui ne cherche qu’à fonder une nouvelle famille. Elle a lancé la procédure d’adoption de Sidy Camara, jeune migrant Malien âgé de 19 ans, et se prépare à en lancer une autre pour le jeune Gambien Cheikhou Sissé, âgé de 18 ans.

Marie-France Jeanmaire veut « donner une chance à ces deux gosses de vivre autre chose que les souffrances qu’ils ont connues dans leurs pays ». La Concarnoise a connu ces deux migrants il y a trois ans, en les aidant à apprendre le français, au sein du centre socioculturel la Balise. La complicité du départ est devenue forte, amitié puis amour quasi familial. « Je me suis dit un jour que je devrais les adopter », confie-t-elle, émue.

Sidy Camara : « Ne baisse pas les bras, nous ne les baisserons pas non plus »

Sidy + Cheikhou + Marie-France = famille ». Marie-France Jeanmaire distribue ses tracts jaune fluo à tour de bras. Elle est arrêtée çà et là par des inconnus venus apporter leur soutien à Sidy Camara, et désireux de connaître l’histoire du lycéen. Alors la mère adoptante se lance, parle de son « futur fils » et fulmine face à l’indifférence du préfet.

Marie-France Jeanmaire préfère désormais garder l’anonymat. Elle est déjà apparue dans la presse à visage découvert. Si elle en a tiré beaucoup de soutien, elle a aussi reçu beaucoup de haine. Dans sa vie de tous les jours, il y a les regards qui veulent tout dire. « Ce que j’aimerais, c’est que les gens sachent que ça existe, l’adoption de migrant », témoigne-t-elle.

Début 2017, une association dans laquelle elle est bénévole lui demande de donner des cours d’anglais à deux jeunes migrants. « J’y suis allée à reculons, confie-t-elle. Mais je les ai trouvés tellement charmants. Ils m’appelaient madame tout en me tutoyant. » Il faut avoir les reins solides Des liens se créent très vite. « Je les ai invités un dimanche, puis un week-end ».

Au bout de quelques mois, lui vient l’idée d’adopter ces deux « copains de galère », pour leur offrir un foyer, leur permettre de rester ensemble, quoi qu’il arrive. « Je savais que l’adoption ne donne pas le droit au sol. Ils peuvent être virés, bien qu’ils soient adoptés ». Elle n’a pas non plus lancé cette démarche pour combler un vide. Elle-même dit qu’elle ne pensait pas avoir d’enfants. Mais un jour, elle convoque ces deux jeunes. Ils sont assis tous les trois autour d’une table et elle leur annonce : « Par l’adoption, vous allez devenir frères ».

Avant de leur proposer, elle s’était renseignée auprès d’un avocat. « Je ne voulais pas leur donner de faux espoirs. » « Tout le monde me connaît dans les ministères » Un combat de trois ans venait de commencer. Imaginez cette femme de 73 ans, une première vie derrière elle, se lancer dans cette aventure. « Ce n’est pas du courage qu’il faut avoir, c’est de l’amour », explique-t-elle.

Elle raconte avoir perdu des amis et de la famille. Elle entend tous les clichés sur les migrants. Qu’ils la voleront, pire, qu’ils l’égorgeront dans son sommeil. Puis, petit à petit, les mentalités évoluent. L’adoption de l’aîné démarre en premier. « L’audience à Quimper, c’était l’horreur », raconte-t-elle. Le procureur était contre, le juge aussi.

Elle a écrit à tout le monde : le Président, l’actuel ministre de la Justice et l’ancienne garde des Sceaux ; pareil au ministère de l’Intérieur. Seul un ancien ministre de l’Écologie est derrière elle. « Tout le monde me connaît dans les ministères. Pas toujours en termes très élogieux », s’amuse-t-elle. À lire sur le sujet Un appel aux familles d’accueil pour des migrants mineurs Choc des cultures Elle va en appel. « À Rennes, j’ai senti de la chaleur humaine, de la compassion, autant du parquet que de la cour ».

Son fils, lui, attendait d’avoir le papier officiel entre les mains pour se réjouir. Pour la deuxième adoption, à Quimper, elle n’avait « jamais vu autant d’avocats ». Une vice-procureure aurait écrit un courrier pour s’opposer à l’adoption. Pendant l’audience, la reconnaissance. « Chacun peut se tromper. Ça force l’admiration », aurait dit cette magistrate.

Octobre 2020, les deux adoptions sont actées mais elles lui ont coûté plus de 10.000 €. Les procédures sont dans un grand classeur. De ceux dans lesquels on garde précieusement ses bulletins de paye. Bien triés. Depuis, elle savoure cette vie de famille plus apaisée, malgré quelques soucis encore. « Il n’est pas facile à surmonter, le choc des cultures », raconte-t-elle. Il y a des disputes, bien sûr, mais dans l’ensemble, « je suis devenue une personne meilleure, plus tolérante », partage-t-elle. Elle sait très bien qu’il n’y en « aura pas des mille et des cents qui vont adopter ». Elle confirme qu’il « faut avoir les reins solides ».

L’histoire

En juillet 2016, Sidy Camara, jeune garçon Malien de 16 ans, est passé par le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc, l’Espagne avant de rejoindre la France.

À Quimper, et jusqu’à ses 18 ans, il a bénéficié de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) et a été pris en charge par le Service accompagnement mineurs isolés étrangers (SAMIE) de Concarneau. Sidy Camara est actuellement scolarisé au lycée Laennec, et suit les cours de CAP d’agent polyvalent de restauration. « Un garçon sérieux travailleur et parfaitement intégré », rapportent ses professeurs.

À ses 18 ans, Sidy Camara a été hébergé par Marie-France Jeanmaire, qui a entamé une procédure d’adoption pour ce jeune garçon. Mais depuis quelques semaines, Sidy Camara fait l’objet d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF). Motif, lors de son passage au Sénégal, il semble qu’il y ait eu usurpation d’empreinte biométrique qui a été utilisée frauduleusement depuis. « Depuis, la préfecture du Finistère, affirme que Sidy est Sénégalais et porte un autre nom », explique Michèle Le Fur Jadé, présidente d’Accueil migrants Pays bigouden (AMPB).

L’ambassade du Mali a renvoyé un passeport à Sidy Camara. Rien n’y fait. Le jeune garçon risque l’expulsion vers le Sénégal, pays dans lequel il n’a aucune attache. AMPB a donc décidé de tirer la sonnette d’alarme en compagnie de la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) des collège et lycée Laennec, et de nombreux habitants du territoire.

Un recours juridictionnel a été déposé et un avocat spécialiste de la question des migrants plaidera le 7 juin, à Rennes, pour que soit prise en compte cette usurpation d’identité. « Sidy a trouvé ici une famille et des liens authentiques sont désormais créés. Sans compter le courage de ce garçon qui, malgré toutes les épreuves, reste confiant et reconnaissant envers son pays d’accueil, explique Marie-France Jeanmaire. Nous voulons montrer que la société civile et le monde associatif sont capables de se mobiliser face à une injustice flagrante. »

Le Télégramme