Flambée des prix, austérité : à la rentrée, on va trinquer !

Flambée des prix, hausse des taux d’intérêt, retour de l’austérité budgétaire… Alors qu’on nous avait promis les « jours heureux » après la crise du Covid, l’économie française s’enfonce de nouveau dans la dépression.

« On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance » écrivaient en Mai 68 les étudiants sur les murs de Paris. Certes. Mais on peut divorcer à cause d’une récession… Un vulgaire agrégat économique dans le rouge, un misérable signe « – » dans une note de l’Insee peuvent au final déboucher sur une rupture. Entre le peuple et le pouvoir. Entre les Français et Macron. Au premier trimestre 2022, la richesse produite par le pays – mesurée par le célèbre PIB – reculait de 0,2 %. Pas une cata. Pourtant, c’est la fin de ce petit air entraînant de « reprise » siffloté après le Covid par l’exécutif, la plupart des médias et des économistes de cour. Alors, évidemment, les Français ne croyaient pas vraiment au chant de ces « rossignols » de la conjoncture. La vérité économique sort plutôt de la bouche des caissières et de leurs tickets de caisse, en hausse depuis déjà plusieurs mois. Les produits aux étiquettes devenues folles comprennent, selon l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), la viande surgelée (+ 18,2 % sur un an), les pâtes (+ 15,5 %) ou encore la farine (+ 11,7 %). Et la liste s’enrichit au fil des mois à en juger par le rythme de l’inflation : à un sage « + 0,6 % » observé dans les rayons en février succède un inquiétant « + 3,8 % » en mai. « Tout augmente ! », en conclurait la « ménagère de plus de (ou de moins) de 50 ans », selon l’expression consacrée. Elle ne croirait pas si bien dire.

« Tout » ? Oui. Son panier à provisions, mais aussi – encore moins glamour – les taux d’intérêt. Le loyer de l’argent s’envole. Les conséquences sonnantes et trébuchantes ne sautent pas encore aux yeux des Français, mais, à terme, un tel mouvement financier sur les marchés pourrait leur changer – et leur pourrir – la vie. D’abord, les locataires désireux de devenir propriétaires lâcheront un peu plus à leur banquier chaque mois pour rembourser leurs prêts. Puis les commerçants et les artisans endettés auprès des banques pour surmonter le Covid devront régler une note plus salée. Les PME et les grandes entreprises, aussi, enfin disposées à réinvestir après deux ans d’incertitudes, pourraient revoir leurs plans et donc leurs perspectives d’embauche ou d’augmentation des salaires. Quant à l’État, il en subit déjà les conséquences : il y a un an, en juin 2021, il gagnait de l’argent grâce à l’endettement (par la magie des taux négatifs) ; aujourd’hui, il doit payer 2,2 % pour financer son déficit.

Pas de doute, le pays entre sans frapper dans le monde de la « stagflation ». Comprendre : un monde inflationniste… mais sans croissance ! Un cercle vicieux destructeur, en somme. Car, plus le temps passe, plus il devient évident qu’il n’y aura pas de rechute des prix dans les prochains mois. Ceux qui assuraient que la situation actuelle était seulement due à la guerre de Vladimir Poutine en Ukraine se sont trompés. Des forces inflationnistes bien plus structurelles sont en marche. Lesquelles ? D’abord, le dérèglement complet des chaînes de production hypermondialisées qui fonctionnent à flux tendu. La crise sanitaire a montré leur fragilité, et il semble désormais acquis que les grandes multinationales ne pourront plus prospérer économiquement sur le dos des pays à la main-d’œuvre bon marché situés à l’autre bout du monde. Ensuite, l’indispensable transition écologique, dont le coût ira croissant. Il reste encore de lourds investissements à mener pour réellement verdir l’économie. Pour preuve la crise énergétique actuelle, qui montre notre dépendance aux pays producteurs d’hydrocarbures.

ÉQUATION BUDGÉTAIRE IMPOSSIBLE À RÉSOUDRE

Le problème, c’est que, dans ce contexte de hausse du coût de la vie, les salaires ne suivent pas. Olivier Passet, le directeur de la recherche du cabinet d’études Xerfi, qui a sondé des entreprises françaises de toutes tailles, a constaté que « y compris en incorporant les primes et notamment la prime Macron exonérée de cotisations, les entreprises ciblent aujourd’hui 3,6 % de hausse pour 2022, un chiffre qui demeure sensiblement inférieur à l’inflation ». Inflation qui atteignait en mai 5,8 %, selon l’Insee. Les entreprises sont pour l’instant plus enclines à répercuter la hausse de leurs coûts d’approvisionnement et de sous-traitance sur leurs prix qu’à donner un coup de pouce salvateur à leurs salariés. In fine, c’est donc le pouvoir d’achat des ménages qui va trinquer ! Or la modération salariale, les hausses tarifaires et l’affaiblissement de la demande forment généralement un cocktail récessif. Pour ne rien arranger, la Banque centrale européenne (BCE), qui maintenait l’économie européenne sous perfusion depuis dix ans, vient de siffler la fin de la récréation : pour la première fois depuis 2011, elle va remonter ses taux d’intérêt directeurs de 0,25 % en juillet. Surtout, elle a ajouté dans son communiqué qu’à plus long terme « une séquence de hausses supplémentaires des taux d’intérêt [serait] appropriée ». Elle a aussi fermé le robinet à liquidités, en mettant fin à son programme d’achat d’actifs publics engagé en 2015.

Par conséquent, l’économie de la zone euro, et en particulier celle de la France, se retrouve sans filet de sécurité monétaire. Avec une équation budgétaire quasi impossible à résoudre. Même pour Emmanuel Macron, réputé bon financier. Pas besoin de présenter un CV de banquier d’affaires pour comprendre le problème : afin de boucler ses prochains budgets selon le chausse-pied bruxellois, il doit réduire d’ici à 2027 son déficit public de 85 milliards d’euros. Comment ? Chacun y va de sa recette selon ses idées. Habituellement, les volontaristes comme Emmanuel Macron comptent sur la création de richesses pour y parvenir. En clair, la croissance du PIB permet de faire entrer sans effort de nouvelles recettes fiscales, autorise quelques économies sur les allocations et contribue à redresser les comptes publics. Beau comme l’antique… à condition d’une bonne conjoncture économique, pour l’instant imperceptible. Les sociaux-démocrates jouent quant à eux sur quelques augmentations d’impôt pour rétablir les finances.

Mais Macron – et sans doute aussi beaucoup de Français très fiscalisés – ne veut plus de ce commode expédient. Existe aussi le recours à l’endettement, option privilégiée par Sarkozy, Hollande et l’actuel président, pour surmonter la crise. Mais, après leurs trois quinquennats, le niveau de la dette française atteint des sommets. Et le Trésor public redoute, à force d’alourdir son ardoise, de se voir reléguer au rang des pays du Sud ou du « Club Med », obligés de payer des intérêts astronomiques pour lever de l’argent sur les marchés. L’Italie s’endette à 3,8 % , l’Espagne, à 2,8 % ; et la Grèce, à 4,1 %. Dernière solution, certainement la plus probable : la baisse des dépenses publiques, appelée aussi… austérité. À peu près tolérée quand le pouvoir d’achat se tient bien, elle mettrait en rage les premiers de corvée à l’hôpital et à l’école, les classes moyennes attachées au service public, les jeunes « galériens » mis au régime sec pendant la pandémie. Bref, de quoi écrire le tome II de son essai Révolution, publié à la fin de 2016… mais cette fois depuis les fenêtres de l’Élysée et avec beaucoup plus d’action.

Marianne