Flers (61) : Le nationalisme turc à la sauce normande, entre discrétion et repli identitaire

Dans l’Orne, la communauté turque s’organise, elle constitue une réserve électorale de choix pour Ankara, qui s’attache à renforcer ses liens avec la diaspora.

«Excusez-moi, il faut que je décroche.» Avec son écharpe à logo tricolore, Subay Sahin est un politique : à la fois maire adjoint de la ville et vice-président de l’Amicale franco-turque. Si Flers est la «capitale» des Turcs de l’Orne, l’association en est le cœur social, religieux, éducatif et commercial. Dans la salle commune, on a pris soin de placer en vis-à-vis du large drapeau turc un étendard français. Pas de vagues. Sous l’œil d’Ankara, la discrétion est le maître mot du repli identitaire.

Flers se situe dans une campagne qui n’est ni tout à fait bucolique, ni tout à fait industrielle. La route qui y mène, depuis Caen, n’est ni rectiligne, ni serpentante. Les rues sont grises, comme le sont les villes bombardées puis reconstruites dans la précipitation de l’après-guerre. C’est ici qu’une communauté turque s’est installée dans les années 70, après avoir abandonné le village de Posoff, à la frontière géorgienne. Les hommes sont venus trouver du travail dans les fonderies de la région, bientôt rejoints par leurs familles et amis. Les Turcs représentent aujourd’hui près de 3000 habitants sur les 14.000 que compte Flers. «Gurbet» : ainsi nomme-t-on le mal du pays, en turc. Trois générations plus tard, il se conjugue au nationalisme.

L’Amicale inscrit à l’heure turque le quotidien et les parcours de vie. On y prie, on y fait ses courses au sous-sol, qui révèle un supermarché débordant de victuailles turques, improbable dans une petite ville normande. Et surtout, jeunes, moins jeunes, diplômés et ouvriers s’y rencontrent pour parler turc sous l’œil d’Atatürk, le père fondateur. «Quoi, encore une Turque ? Elle n’a pas trouvé de stage ? OK, je m’en occupe», tranche Subay Sahin au téléphone. L’homme joue aussi à l’éducateur, et un peu au diplomate lorsqu’il faut arbitrer, la saison des mariages venue, le calendrier de l’endogamie locale. «L’association supervise tous les pans de la vie des Turcs de Flers», explique-t-il. L’amicale ne touche aucune subvention de la mairie : «Pour construire le bâtiment, tous les hommes de la communauté ont donné un coup de main.» La solidarité communautaire resserre les liens.

Une vie sous l’œil du consulat

Un relais utile aussi pour Ankara, qui souhaite garder un œil sur la diaspora. L’imam de la mosquée de l’Amicale est salarié du Ditib, la direction des affaires religieuses turques directement rattachée au gouvernement. À l’étage, les salles de classe accueillent les controversés cours d’Elco, des cours de langue et de civilisation assurés par des professeurs engagés par le pays d’origine. Des photos postées sur la page Facebook montrent les dernières visites de courtoisie des autorités diplomatiques. Posent ensemble son excellence l’ambassadeur, le président de l’amicale franco-turque Selcuk Bilici, et Nathalie Goulet, élue de l’Orne, longtemps vice-présidente du groupe d’amitié franco-turque au Sénat. Où s’arrête la diplomatie, où commence la politique ? Lors de l’élection présidentielle turque de 2018, la communauté, passeports turcs en main, s’est rendue au scrutin du consulat de Nantes dans des bus réservés par l’Amicale, qui se défend de tout militantisme. Sur les sièges, «des tracts et des pin’s de l’AKP attendaient quand même les votants», affirme un jeune homme. À Flers, personne ne s’en cache : la majorité soutient ardemment Erdogan, et dans une petite communauté où chacun se connaît, il est peu de voix pour tenir un discours discordant.

Avec une densité de six restaurants turcs pour 10.000 habitants, Flers la Normande peut désormais prétendre au titre de capitale nationale du kebab. Derrière les enseignes qui clignotent sur les façades grises du centre-ville, la politique n’est pas un tabou. En tout cas, chez les partisans de l’AKP : «C’est un devoir de citoyenne turque de choisir notre président pour notre pays», déclare solennellement Gülten à l’Istanbul Grill. Talons et cheveux brochés, la quadragénaire a des airs de femme d’affaires, comptable le jour, gérante du restaurant la nuit. «Il y avait un comité local de l’AKP à Flers, j’aurais aimé avoir le temps de m’investir !» «À Flers, nous sommes assez conservateurs en ce qui concerne la religion et la culture turque. D’où notre penchant pour Erdogan», analyse Mehmet*.

Pression de groupe

Les plus critiques ne s’expriment qu’à l’abri des oreilles indiscrètes. «Au début, je débattais beaucoup avec mes amis sur Facebook, mais je n’ose plus. J’ai peur d’avoir des ennuis, voire de ne plus pouvoir retourner en Turquie», explique cet étudiant qui préfère rester anonyme. Dans la cuisine de ses parents, la télévision toujours allumée crache toute la journée les discours du président turc. «Si on a le malheur d’exprimer un autre point de vue, on est taxé de traître à nos origines, soupire Gizem, en servant sur la table des assiettes de mantis, des raviolis turcs. Je suis consternée. J’évite de parler de politique, les débats sont beaucoup trop enflammés.» La communauté turque de Flers est un village où il ne fait pas bon marcher hors des clous. «Le nationalisme légitime l’appartenance identitaire, et la pression du groupe est très forte», analyse celle qui avait été approchée par l’ambassade pour porter à Ankara la voix des Turcs de France.

Aux alentours de Flers, il y a un restaurant qu’une règle tacite suggère d’éviter. Pour cause, son propriétaire est accusé d’appartenir au mouvement Güllen, du nom du prédicateur soupçonné d’avoir fomenté le coup d’État de juillet 2016. Le propriétaire, aujourd’hui en retrait de toute activité militante, a été mis au ban de la communauté, comme de nombreux chefs d’entreprise. « À vrai dire, ça n’avait jamais posé de problème avant. Beaucoup de Turcs adhéraient à ce mouvement. Après juillet 2016, tout le monde s’est désavoué. Le sentiment patriotique a été décuplé », affirme Mehmet. « Des vendus !» tranche Gülten. «Je n’ai rien à dire à ces gens-là. Je ne les fréquente pas.» Avant d’ajouter : « Il ne faut pas oublier d’où on vient.» De Turquie ? «De Posoff», rectifie-t-elle. «Posoff a évolué, mais à Flers, nous sommes restés traditionnels, un peu rustiques peut-être, à l’ancienne. Erdogan est comme nous.» En 2018, la diaspora turque française a voté à 60% pour l’AKP.

Le Figaro