François-Bernard Huyghe : « La bataille des mots, le vocabulaire comme arme politique » – Anatomie du populisme et du wokisme

François-Bernard Huyghe publie « La bataille des mots » chez VA éditions. La réélection d’Emmanuel Macron a montré une France fracturée et où domine le vote protestataire. Pro et antisystème, mondialistes et souverainistes, populistes et élites, identitaires et progressistes… les lignes de front sont multiples. Chacun tente d’imposer sa phraséologie.

La réélection d’E. Macron a montré une France fracturée et où domine le vote protestataire. Pro et antisystème, mondialistes et souverainistes, populistes et élites, identitaires et progressistes… les lignes de front sont multiples. Sociologiquement il est admis de distinguer au moins un bloc populaire de droite (moins riche, moins diplômé, périphérique), un autre de gauche (plus urbain, plus diplômé, jeune) et un bloc élitaire (CSP, macroniens, libéraux, plus âgés). Mais culturellement, idéologiquement, nous ne sommes pas moins divisés : du destin de la planète à la consommation de viande, ou du risque de guerre à l’écriture inclusive, il n’est guère de sujets sur lequel nous ne nous déchirions. Or ces tensions idéologiques passent par les mots et par leur maîtrise. Donc par des vocabulaires disputés et des sémantiques en lutte.

Chacun tente d’imposer sa phraséologie, « woke » ou des luttes, jargon technocratique, terminologie droitière. Il est urgent d’analyser cette bataille des mots : comment ils s’imposent, se contestent mutuellement, se renforcent, deviennent des évidences pour les uns, des crimes par la pensée pour les autres. D’algorithme à wokisme ou d’autorité à zemmourisation, ce que l’on pense dépend de mots tabous et de mots totems.

Sur les plateaux de télévision, on dispute désormais du bon ou du mauvais usage d’amalgame, d’islamophobie ou de populisme. Sur les réseaux sociaux, toute allusion au racisme systémique ou grand remplacement vous classe dans un camp et vous désigne des adversaires. Analyser, comme dans ce livre, les mots qui servent d’armes ou de barrières, ceux qui contrôlent et ceux qui déstabilisent, c’est démonter l’arsenal des stratégies politiques et idéologiques.

Populisme est une injure qui disqualifie celui qui ne partage pas nos valeurs, le pays qui n’est pas de notre camp, le mouvement social qui nous inquiète, la source d’information trop douteuse, les idées trop simplistes, les programmes trop autoritaires, les gens trop repliés sur leur identité fantasmée… Quelque part entre idéologie, pathologie, démagogie, utopie et mythologie, le populisme, se voit reprocher

a) de reposer sur une vision fausse du réel (ses partisans seraient, par exemple enclins à trouver des responsables uniques à leurs malheurs compliqués)

b) de prétendre exprimer une volonté univoque des masses faisant fi du principe de représentation et de l’État de droit

c) de stimuler des passions dangereuses (telles la haine de l’autre, la jalousie, la colère et le fantasme de la pureté ethnique)

d) de rejeter toute forme de complexité, de compétence, de coopération internationale, d’ouverture, voire d’acquis des Lumières au profit du schéma binaire eux contre nous, citoyens authentiques contre exploiteurs…

Pourtant, en dépit de dizaines de travaux académiques, il n’existe guère de consensus sur un concept positif et moins encore scientifique. Impossible d’abord de trouver un corpus d’idées populiste par essence, impliquant une certaine politique étrangère, sociale ou économique, une philosophie du pouvoir… Du reste, les premiers partis qui se sont définis comme populistes, d’extrême-gauche en Russie dans les années 1860, de petits propriétaires ruraux américains dans les années 1870, n’avaient guère de doctrine en commun, sinon la référence à un peuple malheureux.

D’autres ont cherché à définir un « style populiste » : dirigeants démagogues, braillards, excessifs flattant les foules et dénonçant les élites… Ou foules refusant toute contrainte de la réalité et en imputant tout leur malheur à des coupables : gouvernants, journalistes, experts, riches bénéficiaires du système, bref, ceux d’en haut. Mais à ce compte qui n’est pas même marginalement un populiste ?

Le populisme renvoie à un rapport stratégique (entre dirigeants et dirigés). Il suppose une hostilité, car il n’existe pas sans adversaires d’en haut. Le populisme – souvent renvoyé à la lutte du bloc populaire contre le bloc élitaire, des everywhere contre les somewhere ou des périphériques contre les centraux – suppose, certes, une réaction des classes malheureuses, insatisfaites qui ne profitent du « système » (de la modernité, de l’ouverture, etc.) ni matériellement, ni culturellement, ni symboliquement. De là leur défiance envers qui prétend les représenter, les diriger ou surtout les morigéner.

Le populisme se manifeste quand il y a crise des idées tenues pour évidentes et des rapports sociaux réputés stables. Quand les grilles droite/gauche fonctionnent mal, quand une partie de la population ne se reconnaît plus dans ceux qui sont censés la diriger ou lui dire quoi penser. Ce sont des moments où le conflit des croyances et des intérêts n’est plus ritualisé ni médiatisé par les appareils politiques et culturels. Le peuple – ou sa fraction « populiste » – réclame justement sa légitimité souveraine. Il intervient, souvent maladroitement, sur la scène politique où il veut imposer d’autres règles. Il veut surtout s’exprimer, à travers des revendications qui disent « nous sommes le peuple, nous voulons être entendus, voir notre souffrance, ne plus être méprisés, etc. ». Si le populisme existe en opposition aux élites, c’est en ce qu’il leur reproche de ne plus être ni issues du peuple, ni représentatives, ni soucieuses de son sort.

____________

Initialement être woke (certains attribuent la paternité du terme au pasteur Martin Luther King), ce serait l’état de conscience ou d’éveil de ceux qui s’engagent pour la justice sociale ou raciale. On peut donc y voir la marque de leur sensibilité à l’injustice ou leur prise de conscience plus intellectuelle de l’aliénation : lucide, le woke distinguerait les rapports de domination que l’idéologie essaie de dissimuler ou de naturaliser. Être woke pourrait aussi se traduire à être vigilant, donc prompt à repérer les coupables.

Au fil du temps, le terme a fini par désigner toutes les thématiques venues des États-Unis préconisant conférant à une minorité un droit particulier de revendiquer (multiculti, LGBT, décolonialisme, intersectionnalité, etc.). Sans doute parce que c’était le terme le plus facile à prononcer. Woke étant une attitude mentale, il pourrait donc s’exercer à l’égard de multiples causes : on s’éveillerait aussi bien face au péril écologique que devant souffrances des gros ou des infirmes.

La banalisation du terme a provoqué trois réactions majeures.

La première est la dénégation : le woke, ça n’existerait pas, ou plutôt, ce serait une invention d’extrême droite, comme le serait la théorie du genre. Ou l’islamogauchisme. Il y aurait, certes des antiracistes, des féministes, des militants pour mille nobles causes, mais aucune offensive idéologique venue des USA. Au contraire, la droite complotiste diaboliserait le légitime mouvement avec cet épouvantail. Comme lorsqu’elle fantasme sur l’insécurité, l’immigration, le remplacement et autres sujets inexistants ou secondaire. C’est la vieille plaisanterie : non seulement le wokisme n’existe pas, mais, en plus, c’est une bonne chose.

Comme il reste difficile de nier qu’il ait des partisans assumés et qu’ils exercent une certaine influence même en dehors de l’Université américaine, les commentateurs du wokisme tendent à se diviser en deux autres camps. À gauche on le condamne plutôt au nom de l’Universel : ces particularismes exacerbés – sexualité, couleur de peau, appartenance – sont inconciliables avec l’idée de progrès. C’est un abandon de la foi en la commune humanité qui devrait caractériser la gauche (c’est, par exemple, l’attitude d’Élisabeth Badinter). À droite, on tend plutôt à assimiler le wokisme à un gauchisme nouveau genre, sapant les liens sociaux traditionnels, une dictature des minorités contre la civilisation. La condamnation de gauche est plus morale ou doctrinale (identitaires !), celle de droite plus stratégique (subversifs !), mais elles ont en commun de désigner des pratiques qui en découlent de « l’attitude » woke comme un pouvoir. Le wokisme ressemble à une stratégie en plusieurs temps.

− Dénonciation : telle institution, telle structure héritée, tel discours, tel stéréotype (et il n’en faut pas beaucoup pour être ainsi qualifié) masque une domination haineuse. Il suffit de la nommer, de la déconstruire. La chasse aux arrière-pensées et aux rapports asymétriques est engagée et tient lieu d’analyse critique.

− Réduction : tout est genre, race, ethnie, identité sexuelle, religieuse, phobie et haine… Bref c’est culturel (rien n’est naturel). On se range forcément dans le clan des oppresseurs ou des victimes. Société contre individu, vilain monde contre gentil Moi. Dans cette vision binaire et post-politique, tout est identité à construire, domination à saper, compensation à obtenir. Oublie la révolution, boomer.

− Punition : La victime de discrimination (ou son représentant autoproclamé) réclame, en effet, réparation pour une violence de sexe, de genre, de race, anti-islamique, coloniale, le poids d’une culture qui humilie et d’une histoire qui encourage à d’autres oppressions. Et blesse des sensibilités. Fut-ce d’un mot ou d’un regard coupable. Cette nouvelle doctrine du péché originel permet d’exiger confession et vigilance. Elle fonctionne de façon quasi théologique. Les wokes casuistes, prédicateurs, confesseurs et inquisiteurs inspirent aux autres la volupté de la pénitence et ils y gagnent quelque pouvoir.

Le wokisme combine donc une opération intellectuelle (déconstruire, dénoncer une inégalité visible ou invisible), plus une opération stratégique (mobiliser un camp, traduire de souffrances en revendications et oppositions), plus une opération éthique (faire éprouver leur culpabilité aux présumés dominants).

Se réclamant de la subjectivité de sa souffrance, dressant les communautés les unes contre les autres sur des critères moraux, n’envisageant que des compensations pour les individus et non une utopie, le wokisme se contredit. D’une part, il affirme les droits illimités de l’individu (à choisir son genre, ses normes physiques, sa culture) et de l’autre il soutient que tout est déterminé (par le social, par la couleur de peau, par le passé oppressif).

Valentin P., L’idéologie woke. Anatomie du wokisme, Fondapol, 2021

Extrait du livre de François-Bernard Huyghe, « La bataille des mots », publié chez VA éditions Liens vers la boutique : cliquez ICI et ICI

Atlantico