Général Mick Ryan : “Les Ukrainiens sont parvenus à surprendre les Russes près de Kharkiv”

Le stratège australien, spécialiste des guerres contemporaines, décrypte l’offensive menée par Kiev et revient sur les difficultés de l’armée de Vladimir Poutine.

Un soldat ukrainien sur un char, à Kharkiv, le 9 septembre 2022. afp.com/Juan BARRETO

Récemment passé à la réserve, le major général Mick Ryan a mené une carrière de 35 années au sein de l’armée australienne. Il a servi au Timor oriental, en Irak et en Afghanistan, puis comme stratège au sein du commandement interarmées des Etats-Unis, avant de diriger l’Australian Defence College, l’équivalent de l’école militaire française de Saint-Cyr.

Quelques jours avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, dont il est l’un des meilleurs observateurs, il a publié War Transformed (La Guerre métamorphosée, non traduit), sur les nouvelles problématiques de la guerre contemporaine. Il revient pour L’Express sur les derniers développements en Ukraine, à commencer par l’offensive de Kiev sur Kherson et la percée surprise à l’est de Kharkiv, mettant en déroute les troupes russes.


L’Express : La vaste contre-offensive que mènent les Ukrainiens depuis fin août se passe-t-elle bien ?

Général Mick Ryan : Aussi bien que l’on pouvait l’espérer, même si tout engagement militaire entraîne beaucoup d’incertitudes, surtout lorsqu’il se déroule sur un front de 250 kilomètres de long, dans le Sud. Mais il semble que les Ukrainiens progressent sur au moins deux axes, au nord de Kherson et près de Mikolaïv. Ils progressent et pourraient piéger des milliers de Russes sur la rive occidentale du Dniepr.

Depuis quelques jours, ils ont également réalisé une percée fulgurante à l’est de Kharkiv, jusqu’à Izyoum…

Oui, ils sont parvenus à surprendre les Russes dans cette zone faiblement défendue, réalisant une percée significative derrière les lignes défensives des Russes. Cela va avoir des conséquences aussi bien tactiques qu’opérationnelles. Non seulement cela va compromettre les opérations russes sur le front est, mais cela va obliger les Russes à s’y renforcer, ce qui pourrait réduire leur capacité à défendre certaines parties du Sud. Et offrir de nouvelles opportunités aux Ukrainiens.

Personne ne s’attendait à une telle percée sur le front est…

Cela faisait plusieurs mois que les Ukrainiens indiquaient leur intention de mener une offensive autour de Kherson, où ils menaient déjà des opérations. Ils y ont mené des frappes avec les lance-roquettes Himars pour isoler la rive occidentale du Dniepr [du reste de la zone occupée]. Et le président Volodymyr Zelensky et ses ministres ont prononcé des discours sur le Sud. L’attention s’est portée sur cette zone. Les Russes s’y sont renforcés en prenant des troupes à l’Est, où la pression sur les Ukrainiens a diminué. Les Ukrainiens se sont assurés de disposer de suffisamment de forces pour exploiter les opportunités qui pourraient se présenter dans le Nord-Est et l’Est, en attendant de voir comment les Russes allaient réagir à l’offensive sur la région de Kherson.

Quelles sont les différences entre l’offensive actuelle des Ukrainiens et celle de la Russie dans le Donbass jusqu’à début juillet ?

Elles sont importantes. Les Russes ont utilisé leur approche traditionnelle, en s’appuyant sur leur artillerie pour mettre à mal les défenses adverses, avant d’essayer de percer le front principalement avec leurs forces blindées, car ils ont perdu beaucoup d’infanterie dans le Nord [lors de la première phase de la guerre]. Mais cela s’est révélé être un combat assez lent, trop systématique et très sanglant pour les Russes, au coût élevé pour finalement peu de conquêtes territoriales.

Des artilleurs ukrainiens font feu sur les positions russes dans la région de Donetsk (est), le 26 août 2022. afp.com/Ihor THACHEV

En ce qui concerne l’offensive dans le Sud, les Ukrainiens ont préparé l’espace de combat, où a été détruite une grande partie de la logistique russe : dépôts d’artillerie, quartiers généraux – ce qui a mis à mal la coordination défensive des Russes -, les noeuds de transport, en particulier les ponts sur la rivière Dniepr. Les Ukrainiens étaient mieux préparés pour cette offensive. A cela s’ajoute le recours à des groupes interarmes, où chars, infanterie, génie et hélicoptères agissent de concert.

A Kherson, les Ukrainiens cherchent-ils avant tout à détruire l’armée russe ou à reprendre des territoires ?

Une offensive est toujours une combinaison de ces deux objectifs pourtant différents. Quand l’objectif est de reprendre des territoires, le fait que l’ennemi se retire, sans être détruit, n’est pas un problème. Surtout quand, comme les Ukrainiens, vous essayez de vous battre intelligemment, en préservant vos forces pour d’autres offensives. Mais si vous cherchez avant tout à détruire l’ennemi, le terrain a moins d’importance. Il s’agit alors d’encercler, de tuer ou de capturer le plus grand nombre de forces ennemies possibles.

Dans les combats actuels, les Ukrainiens semblent chercher à isoler et capturer un grand nombre de soldats russes. Car plus que la reprise de territoires, les images de milliers de prisonniers de guerre provoqueraient un choc profond pour les autres soldats russes, contredisant les récits de leur gouvernement et de leurs chefs militaires. Nous verrons comment tout cela se passera au cours des prochaines semaines.

Volodymyr Zelensky est-il le Winston Churchill du XXIe siècle ?

Notre époque n’est pas celle de Churchill et ce sont deux hommes différents. Pour autant, son leadership a eu un effet unificateur significatif sur le peuple ukrainien et il a obtenu le soutien des États-Unis, de l’Otan, des Européens et d’autres pays comme l’Australie. Zelensky possède des traits churchilliens en lui. On ne voit pas beaucoup de leaders politiques faire preuve de courage, physique et moral, comme Zelensky au cours des sept derniers mois, avec une vision claire des objectifs politiques liés aux opérations militaires.

Est-il possible de reprendre Kherson sans un bain de sang ?

Il est certain que les Ukrainiens ne voudront pas s’engager dans des combats de rue. Ils voudront s’assurer qu’il y aura un minimum de victimes civiles et de dommages aux infrastructures d’une ville aussi importante que Kherson. Plus largement, tout le Sud est extrêmement important pour l’économie ukrainienne.

L’offensive ukrainienne peut-elle durer jusqu’à l’hiver ?

Oui, comme nous pourrions aussi assister à une succession d’offensives avant l’hiver, chacune avec des objectifs bien définis. D’autant que les Ukrainiens ne cessent de progresser sur le terrain. Or, autant un mauvais moral peut être contagieux parmi les troupes, autant il en va de même en cas de victoire. Plus les Ukrainiens remportent de batailles et plus ils se montrent confiants lors des opérations suivantes.

Cette dynamique pourrait les mener jusqu’à l’hiver, quand il sera surtout question de préparer les campagnes militaires de 2023. Ce sera une année décisive, car les Ukrainiens auront pu entraîner et équiper un plus grand nombre de leurs soldats. La guerre continuera, à moins que Poutine décide que cela n’en vaut plus la peine.

Le recours de la Russie à des munitions nord-coréenne est-il vraiment un signe de faiblesse ?

C’est le signe que nous ne comprenons peut-être pas parfaitement le système logistique russe. Ils n’ont peut-être pas autant de munitions que certains le pensaient. Mais les Nord-Coréens ne sont pas en mesure de fabriquer des munitions de la même qualité que les Russes. Cela risque de leur poser problème.

Dans quel état se trouve l’armée russe ?

Les Russes et les Ukrainiens sont fatigués, après des combats très durs pendant sept mois sur de multiples fronts. Mais les Russes le sont plus : ils ont été battus dans le Nord [en mars] et le sont à présent à l’est de Kharkiv, alors que la campagne dans le Donbass leur a beaucoup coûté. Ils n’ont jamais vraiment retrouvé un quelconque élan depuis la prise de Louhansk, malgré des avancées à petite échelle. Surtout, contrairement à eux, les Ukrainiens ont un but : ils se battent pour défendre leurs foyers, leur peuple, leur pays. Pour eux, c’est une guerre existentielle, par pour les soldats russes, dont beaucoup ne comprennent pas vraiment ce qu’ils font en Ukraine.

Pourquoi le Kremlin ne déclare pas de mobilisation générale ?

Il reste sensible à l’opinion publique, en particulier dans les grands centres de l’ouest du pays, comme Moscou et Saint-Pétersbourg. Les grandes campagnes de recrutement ont lieu dans les zones où vivent des minorités, qui payent un tribut disproportionné en morts et blessés. Si beaucoup de sacs mortuaires et de cercueils doivent revenir du front, il est préférable que ce soit dans des petites villes, loin des yeux de la majeure partie de la population.

Qui fait preuve de la meilleure capacité d’apprentissage et d’adaptation, les Russes ou les Ukrainiens ?

Cette aptitude est d’autant plus importante qu’on ne peut jamais prédire la forme de chaque guerre. Les deux parties ont démontré leur capacité d’apprendre et de s’adapter, mais les Russes ont été un peu plus lents que les Ukrainiens, qui ont fait preuve d’un réel talent, que ce soit dans l’utilisation de technologies civiles, dans leur utilisation des médias ou de nouvelles armes.

Un échec total de la Russie, ou une retraite importante, est-elle possible ?

C’est toujours possible. En ce moment, l’armée russe, fatiguée, est soumise à une forte pression. Des forces isolées, comme sur la rive occidentale du Dniepr, si elles ne sont pas bien soutenues, peuvent connaître un effondrement moral rapide suivi d’un effondrement militaire. C’est quelque chose de possible dans les semaines ou les mois à venir.

Les stratèges de l’armée américaine jouent-ils un rôle important pour guider l’armée ukrainienne ?

C’est possible, mais je n’ai aucune information là-dessus. Je dirais qu’une grande partie de ce que les Ukrainiens réalisent sur le terrain est le résultat de leurs propres plans. Ils connaissent leur pays et leurs forces mieux que personne. Et il y a quelque chose qu’ils connaissent mieux que les Américains, ce sont les Russes, avec qui beaucoup d’officiers ukrainiens se sont entraînés ou ont collaboré. Un stratège américain ne peut pas intégrer cela.

Et puis comme on a pu le voir ces derniers jours, les forces armées ukrainiennes sont dirigées par quelqu’un qui est rusé, intelligent, qui comprend le combat ainsi que les questions politiques et stratégiques [le général Valery Zaloujny]. Il faut accorder beaucoup de crédit aux Ukrainiens : leur stratégie militaire a bien fonctionné jusqu’à présent, malgré la conquête par les Russes d’une partie de leur territoire. Ils ont accompli des choses extraordinaires, bien mieux que ce à quoi de nombreux commentateurs s’attendaient avant le début de cette guerre.

Vous avez écrit sur la guerre au XXIe siècle. Celle-ci était la plus importante ?

Jusqu’à présent, oui. Les conflits en Irak et en Afghanistan ont été importants pour les leçons apprises concernant l’édification de la nation, la contre-insurrection et le soutien politique sur une longue période de guerre. Il y a eu d’autres conflits, de moindre envergure, mais celui en Ukraine est peut-être le premier du XXIe siècle à être mené à une échelle industrielle, avec une mobilisation de la nation entière, en particulier en Ukraine, tandis que la Russie mobilise des masses considérables d’équipements et de munitions. La guerre à grande échelle reste d’actualité. Je ne croyais pas les discours de ceux qui prétendaient que nous ne reverrions pas cela. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai écrit mon livre.

Deux Ukrainiennes arrivant à Kiev, pour voir les équipements militaires russes saisis et exposés par l’Ukraine lors de la Journée du drapeau national de l’Ukraine, le 23 août 2022. Metin Aktas / Anadolu Agency via AFP

Quelles leçons découlent déjà de cette guerre ?

Tout d’abord, les hypothèses sur lesquelles vous vous basez pour votre stratégie nationale et militaire sont très importantes. Poutine pensait que l’Ukraine n’était pas un vrai pays, que son peuple ne combattrait pas et que l’Occident n’apporterait pas son soutien. C’était faux et cela a eu des conséquences désastreuses sur les plans de ses services de renseignement et de son armée. Ils ne s’en sont pas vraiment remis.

Ensuite, cette guerre a révélé combien le travail conjoint des forces terrestres et des forces aériennes est important, en faisant attention à ce que la stratégie militaire s’intègre aux objectifs politiques désirés. Sur ce plan, l’Ukraine s’en est bien sortie, la Russie beaucoup moins.

Il y aura d’autres leçons à tirer. Cette guerre a ainsi montré que le temps qui s’écoule entre la détection d’une cible et sa destruction se raccourcit. Cela va avoir des conséquences sur la façon d’agir sur le champ de bataille en matière de subterfuges, de camouflage ou de déplacement.

Les pays occidentaux peuvent-ils faire davantage pour aider l’Ukraine militairement ?

Oui, il y a encore beaucoup de choses à faire. Mon pays pourrait en faire davantage. Il ne s’agit pas seulement de fournir des armes et des munitions. Le soutien financier deviendra de plus en plus important au fur et à mesure de la poursuite de la guerre, de même que le soutien à la formation. Les Ukrainiens ont des centaines de milliers de soldats à entraîner. C’est déjà très difficile en temps de paix, cela l’est encore plus lorsque vous êtes en guerre. Il pourrait y avoir une initiative à grande échelle de l’Otan, avec des programmes convenus avec l’Ukraine de deux semaines à deux mois. Un soldat bien entraîné a plus de chances de survivre à ses premiers combats, puis, grâce à son expérience, à survivre encore plus longtemps.

Les pays occidentaux pourraient-ils aussi fabriquer plus d’armes en mobilisant plus leur industrie ?

Avec la fin de la guerre froide, ils ont réduit non seulement la taille de leurs forces militaires mais aussi leurs stocks de munitions. Parallèlement à cela, il y a eu un resserrement des industries de défense en Europe et aux États-Unis. Même si nous voulions les relancer dès maintenant, leur capacité d’augmenter leur production reste limitée. Il faudrait probablement construire plus d’usines et prévoir plus d’approvisionnements en matières premières.

Propos recueillis par Clément Daniez

L’EXPRESS