Génération identitaire, au cœur de l’ultradroite décomplexée

Dissous depuis le 3 mars, le mouvement d’ultradroite Génération identitaire multipliait les actions médiatiques, ciblant surtout l’immigration. Nous avons rencontré ses membres qui, partisans d’une Europe «pure», affichent leur xénophobie.

Plusieurs militants de Génération identitaire se sont réunis, le 20 février, à Paris, pour protester contre le processus de dissolution de leur mouvement. Sipa/Remon Haazen 

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La place de la République affiche l’air tristounet des jours pluvieux. Ils arrivent avec une demi-heure de retard, aimables, déjà presque professionnels de la communication, prévenant qu’ils doivent partir à 18 heures. Lui, Clément Martin, porte-parole du groupe Génération identitaire, enlève vite son masque, elle garde le sien. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, la rondeur de son visage l’identifient pourtant.

En une émission, le « Balance ton post » du 21 janvier, résistant avec un sourire un peu crispé aux étrillages d’Eric Naulleau ou de Karim Zéribi, réaffirmant en boucle et avec ténacité trois idées simples, voire simplistes, Thaïs Descufon (son vrai prénom, suivi d’un pseudonyme lié à la famille dont elle est le quatrième enfant) est devenue la pasionaria médiatique du mouvement d’ultradroite radicale Génération identitaire (GI). Le talk-show, où la militante de 21 ans affirmait, sans complexe, que « toute femme sait très bien que les personnes qui viennent l’embêter dans la rue, qui viennent l’insulter, ce sont des jeunes hommes d’origines africaines et maghrébines », a fait la meilleure audience de la saison.

Le 3 mars dernier, à Paris, Thaïs Descufon, égérie médiatique du mouvement. LP/Olivier Corsan

Jean Messiha, président du think tank d’extrême droite Institut Apollon, créé pour « préparer la grande alternance » de 2022, et très présent sur les chaînes du groupe Canal +, a qualifié à l’occasion Génération identitaire de « Greenpeace de l’identité ». Le coup de pub ainsi offert par Cyril Hanouna servait le but du groupe, spécialiste de « l’agit-prop » (pour agitation et propagande), qui compense son petit nombre d’adhérents par la visibilité de ses opérations médiatiques.

« Génération identitaire incite à la discrimination, à la haine et à la violence »

Le 3 mars, jour de notre rencontre, est pour eux jour de deuil. Le matin même, le Conseil des ministres a prononcé la dissolution du mouvement. Dans un tweet, Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, a commenté cette décision : « Génération identitaire incite à la discrimination, à la haine et à la violence. »

Une vingtaine de ses adhérents ont voulu, en un ultime geste de protestation, déployer une banderole devant l’Hôtel de Ville de Paris. La police les a empêchés d’avancer, a vérifié les identités. « Nous n’avons pas compris. Que faisaient les agents à contrôler un mouvement pacifique, alors qu’ils sont absents des banlieues dangereuses ? s’étonne Clément Martin, 34 ans, pour qui cet acharnement est aussi une reconnaissance. Génération identitaire était le mouvement d’extrême droite le plus imaginatif. Nous sommes victimes de notre succès. »

Les yeux de Thaïs Descufon trahissent la même incompréhension, mais un regard vers l’immeuble qui fait le coin de la rue du Temple et de la place de la République suffit à la revigorer. C’est là que le mouvement a exécuté, le 13 juin 2020, l’une de ses actions les plus médiatisées : le déploiement sur le toit d’une banderole demandant « justice pour les victimes du racisme anti-blanc », lors de la manifestation contre le racisme et les violences policières organisée par le comité Adama Traoré.

Le 13 juin 2020, à Paris, des membres de Génération identitaire avaient déployé une banderole en marge d’une manifestation contre le racisme et les violences policières. LP/Olivier Corsan

Thaïs Descufon, dont les comptes Facebook, Instagram et Twitter ont été censurés, en avait été la vedette. Perchée sur une cheminée et tendant un fumigène dans un geste pris pour un salut nazi, puis, tout sourire, faisant un selfie dans le fourgon de policiers qui l’emmenaient au poste avec ses camarades, elle avait frappé les observateurs. Ce souvenir reste pour elle flamboyant : « La camaraderie, la prise de risque, c’était galvanisant. » L’action, la solidarité, le bonheur d’être ensemble… Des éléments que les membres de Génération identitaire mettent en avant pour justifier leur engagement. « Aujourd’hui, mes amis proches sont tous des activistes du mouvement », assure Corentin Rochefort, 27 ans, un Toulousain présent lui aussi.

Thaïs Descufon a milité trois ans au sein de ce groupe qu’elle a découvert grâce à un ami. Elle a rencontré ses adhérents, les a trouvés « sympas », s’est reconnue dans leurs craintes. Elle a alors commencé sa « formation militante » : cercle de lecteurs, communiqués de presse, réponse aux journalistes, redécouverte des héros européens, Jeanne d’Arc ou Isabelle la catholique… Et participé à ses premières actions.

Aujourd’hui étudiante à Toulouse, elle ne va plus en cours pour des raisons de « sécurité » et reçoit des menaces de morts. « Je m’en fous. Après être passée chez Hanouna, j’ai eu 500 demandes de contact sur WhatsApp », lance-t-elle. Sa famille la soutient. Clément Martin, lui, a rejoint le groupe en 2012, après l’occupation du chantier de la mosquée de Poitiers, afin de protester contre sa construction. « J’avais trouvé ça courageux, c’était une forme d’action nouvelle. »

A 14 ans, Etienne Cormier, qui en a 23 aujourd’hui, avait envie de s’engager. Ses parents l’y ont encouragé. Une période de résidence en Suisse, à Genève, ville très cosmopolite où il a vu « beaucoup de problèmes avec les Turcs » et la montée d’une criminalité dont il dit, sans s’étendre, avoir été victime, le pousse à rejoindre Génération identitaire. « Je voyais les quartiers de Paris changer. Avec ce mouvement, je rentrais dans quelque chose de motivant, de plus grand que moi, presque de transcendant. » Tractage, affichage et manifestations sont devenus son quotidien. « Je veux que les pouvoirs publics s’emparent de nos thèmes. Nous sommes des lanceurs d’alerte », martèle-t-il.

Des actions coup de poing aux frontières

Médiatique blocage d’une frontière franco-italienne au col de l’Echelle, dans les Alpes, le 21 avril 2018. YouTube/GenerationIdentitaire

Parmi les principaux faits d’armes du mouvement : une manifestation sur les toits du siège du Parti socialiste en 2013 contre le mariage pour tous, des patrouilles « anti­-racailles » en 2014, le blocage des routes vers le camp de réfugiés de Calais en 2016, l’occupation, en 2018, des locaux de l’association SOS Méditerranée, qui organise des opérations en mer pour sauver des migrants à bord de navires en perdition…

Mais les deux actions coup de poing de Génération identitaire, celles qui ont mené à leur dissolution, ce sont les blocages de frontière. La première a lieu en avril 2018, au col de l’Echelle, dans les Alpes, là où passent des clandestins venus d’Italie. Une superproduction avec hélicoptères et drones, 800 kilos de matériel, 30000 euros de budget. L’action est financée par des dons (55 euros par participant), dont ceux, très médiatisés, d’un montant de 2200 euros versé en 2017 par le terroriste australien Brenton Tarrant – son attaque contre deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, a fait 51 morts en mars 2019.

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Vêtus d’anoraks « Defend Europe » (en anglais), s’étalant le long de la frontière en rangs serrés, les militants « bloquent » un endroit de passage bien choisi, car ce jour-là personne ne tentera d’entrer en France. Les images filmées sont aussitôt diffusées sur les réseaux sociaux. Aucune bagarre n’a lieu. Ces jeunes pillent quand même un lot de couvertures et de boîtes de conserve destiné à ceux qui « envahissent » le pays. Les militants redescendent en fin de journée.

Le 19 janvier dernier, ils recommencent dans les Pyrénées et investissent à 30 le col du Portillon, à l’est de Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne). Des banderoles affichent leur volonté de « surveiller la frontière ». Une enquête préliminaire pour « provocation publique à la haine raciale » est alors confiée à la brigade de recherche de la gendarmerie de Saint-Gaudens.

« On se sent chez nous en Espagne, mais pas porte de la Chapelle »

Leurs idées, dont la principale est la « remigration », le renvoi chez eux des immigrés, tous les affirment aujourd’hui « majoritaires ». D’où leur viennent-elles ? « J’ai grandi dans le Val-de-Marne, raconte Clément Martin. J’y ai vu l’échec de la société multiculturelle, le décalage entre le discours multi-ethnique et le cauchemar de la réalité. Le racisme anti-blanc est massif. Je voulais arrêter de subir, devenir acteur de la vie politique. »

Thaïs Descufon abonde : « Je me sens étrangère chez moi. Il y a beaucoup d’immigrés et d’islamistes à la fac. Je suis souvent la seule blanche dans le métro. » Corentin Rochefort, créateur d’une micro-entreprise de correction de textes – né dans une famille votant Mélenchon mais qui a accepté son engagement sans forcément le comprendre –, nourrit sa réflexion avec de nombreuses lectures : les romanciers Jean Raspail et Sylvain Tesson, l’essayiste souverainiste québécois Mathieu Bock-Côté, le penseur « ethniciste » Guillaume Faye, l’essayiste fondateur de l’extrême droite française Dominique Venner… « J’ai rejoint le mouvement en 2017. J’étais déjà politisé, de façon autodidacte, mais j’étais frustré de ne rien faire. Sur la question de l’immigration, j’étais affligé de voir que tout le monde était déconnecté de la réalité. »

Les adhérents du groupuscule, quelques centaines de militants, prônent la « remigration », le renvoi chez eux des immigrés. Abaca/Raphaël Lafargue

Défenseurs d’une Europe « pure », les membres de GI visent au-delà de la France et se différencient en cela d’Eric Zemmour, dont ils louent le « courage » sans jamais relever ses multiples approximations. « Nous avons fait le deuil de l’assimilation républicaine, une idée à l’obsolescence programmée, dit Corentin Rochefort. Nous croyons au concept de patrie, mais pour les Européens. C’est sans doute une question de génération. Beaucoup d’entre nous ont connu Erasmus : ils se sentent chez eux en Espagne, mais pas porte de la Chapelle. » « Notre combat, ce n’est pas pour des conneries comme le tri sélectif, poursuit Etienne Cormier, mais pour défendre la civilisation européenne. »

L’antisémitisme remplacé par l’anti-islam

Ce combat remonte à loin. Pour l’historien Serge Berstein, Génération identitaire s’inscrit dans une tradition ancienne : « Celle qui a démarré dans le nationalisme français de la fin du XIXe siècle, et voit l’étranger (hier l’Allemand, aujourd’hui le migrant) menacer la continuité de la France. Les écrivains et hommes politiques Paul Déroulède, qui a fondé la Ligue des patriotes, ou Maurice Barrès et Charles Maurras ont incarné ces idées, chacun avec leurs particularités. Aujourd’hui, une petite minorité reprend cet héritage et y ajoute le rejet absolu de l’immigration. L’antisémitisme est remplacé par l’anti-islam, religion qui ne fait pas partie de l’identité française. Ses militants affirment une identité rêvée qui méconnaît la réalité de la constitution du pays, vitalisée par l’immigration depuis le XIXe siècle. Ils ont l’idée d’une culture nationale héritée, et non octroyée. Les Français d’origine étrangère n’ont pas de place dans leur monde. »

Etre né en France et posséder la nationalité ne suffisent plus, selon eux, à être un « vrai Français », comme l’affirmait en 2016 à la BBC Romain Espino, un porte-parole du mouvement. « Vous avez des jeunes extra-Européens qui sont là depuis deux ou trois générations et qui ne se sentent pas français (…). Ce sont des Français de papier. » Leur site, désormais fermé, affichait : « Blanc, hétéro, pour eux, tu es de trop », ou « kebabs, voiles et mosquées n’ont rien à faire ici ».

On crédite Génération identitaire de quelques centaines de militants, essentiellement des jeunes. Eux en revendiquent 4000, « en grande progression depuis six mois », affirme Clément Martin. Pour les attaquer, le ministère de l’Intérieur s’est notamment fondé sur l’alinéa 2 de l’article L212-1 du code de la sécurité intérieure, ciblant les associations « qui présentent, par leur forme et leur organisation militaires, le caractère de groupes de combat ou de milices privées ».

« La violence n’est pas forcément physique mais elle existe »

Parmi leurs avocats, le plus médiatique est Me Gilles-William Goldnadel, chroniqueur sur les chaînes du groupe Canal +. « Il n’y a aucune justification judiciaire à cette dissolution, affirme-t-il. Darmanin avait besoin de plaire à la gauche à qui il avait déplu en dissolvant Baraka City et le CCIF, deux organisations proches des islamistes. On a parlé de milices parce qu’ils mettent tous le même anorak : c’est ridicule. On parle de haine : mais la haine, qu’est-ce que c’est ? Sauf à considérer que la critique de l’immigration est illégale, il n’y a aucun motif juridique à cette dissolution. »

Et la violence ? « Elle n’est pas forcément physique, poursuit l’historien Serge Berstein, mais elle existe : aller aux frontières, brandir des banderoles… L’action violente, même si elle ne s’en prend pas aux personnes, est indispensable pour eux, car elle transforme une minorité en groupe capable d’agir. » Dans un documentaire de la chaîne Al Jazeera intitulé « Génération hate », diffusé en 2018, on voyait des clients du bar lillois La Citadelle, lieu de rassemblement des membres de Génération identitaire, filmés en caméra cachée, tenir des propos racistes et se vanter d’actes violents à l’encontre de « sales bougnoules ». On y voyait même un homme agresser une jeune Maghrébine de 14 ans en pleine rue.

Après la diffusion du reportage, les coupables de ces violences ont été condamnés à des peines de trois à huit mois de prison avec sursis, mais leur lien avec GI n’a jamais été prouvé. Si l’organisation en tant que telle a toujours été relaxée par la justice, tant pour l’envahissement du chantier de la mosquée de Poitiers que pour le déploiement des banderoles contre l’immigration à la frontière franco-italienne (lors d’un procès en appel), plusieurs de ses membres ont toutefois été condamnés : 19, à des amendes pour le déploiement d’une banderole sur le toit du siège du Parti socialiste en 2013 ; deux, à des peines de prison ferme pour des agressions au couteau en 2014 ; trois, en 2016, pour s’être battus avec des policiers au cours d’une manifestation illégale à Calais.

Un recours devant le Conseil d’Etat

Samedi 20 mars, quelque 50 militants cagoulés ont démoli la vitrine d’une libraire anarchiste de Lyon, « La plume noire ». Des témoins ont reconnu des slogans identitaires. Clément Martin nie la participation du mouvement à l’agression : « Notre activisme est pacifique. » Des membres de l’organisation antifasciste La jeune garde ont affirmé avoir reconnu, malgré leurs cagoules, d’ex-cadres de GI sur les vidéos.

Le 3 mars dernier, Clément Martin, porte-parole du mouvement, conteste sa dissolution lors d’un rassemblement à Paris. DR

Le groupe va intenter des actions en justice. La première est un recours devant le Conseil d’Etat pour contester sa dissolution. « Dans un Etat de droit, j’irais en sifflant. Là, je ne sais pas », s’inquiète Me Goldnadel. Avant, il y aura un référé pour suspendre l’interdiction du mouvement et le dépôt devant le Conseil constitutionnel de deux questions prioritaires de constitutionnalité. Après, il y aura la Cour européenne des droits de l’homme.

Pour l’instant, ils jurent qu’il n’y aura pas de Génération identitaire 2. Faut-il les croire ? Finiront-ils dans les rangs du Rassemblement National (RN), comme l’ont fait avant eux certains responsables du Bloc identitaire, lui aussi dissous ? « Le RN est assimilationniste, analyse Etienne Cormier. Nous, non. » Depuis des années, les universités d’été de Génération identitaire avaient lieu dans des gîtes, en Isère dans la Chartreuse, au lac des Estives dans le Cantal, ou en Savoie. Pour s’y faire accepter, ils n’hésitaient pas à mentir, se présentant comme une association d’aide aux sans-abri ou une association culturelle occitane. Cet été, il va falloir trouver autre chose.