Génération infertile : Pourquoi de plus en plus de Français peinent à avoir un enfant

En France, un couple sur quatre a aujourd’hui des difficultés pour concevoir un enfant, un chiffre en constante augmentation depuis trente ans. Les origines de ce phénomène sont d’ordre sociologique, environnemental et biologique.

«Le temps passe lentement, vraiment très lentement.» Dans son bel appartement du XXe arrondissement de Paris, Juliette attend les résultats de sa troisième FIV (fécondation in vitro) depuis une dizaine de jours. La prise de sang fatidique doit avoir lieu le lendemain. «Beaucoup de choses se passent dans ma tête. Je guette le moindre signe physique qui prouverait que je suis enceinte. Ai-je les seins qui gonflent? L’odorat qui se développe? Envie de faire pipi plus souvent? J’ai l’impression que oui. Mais j’ai déjà cru une fois que c’était bon, alors que cela n’a rien donné. Je n’avais en fait eu que des symptômes psychosomatiques.»

Lorsque Juliette rencontre Damien sur Tinder il y a six ans, elle découvre avec bonheur les joies d’avoir «son premier vrai petit copain». Trois ans plus tard, ils décident d’avoir un enfant. Elle a 34 ans, lui 37. Consciente qu’ils ne sont plus tout jeunes, Juliette fait un premier check-up de fertilité. Ses capacités à faire un enfant sont alors normales pour son âge, donc pas d’inquiétude.

Mais le temps passe, et le bébé ne vient pas. Au bout d’un an, elle décide alors de refaire des tests avec son conjoint, retardés par le premier confinement anti-Covid. Et là, mauvaise surprise: le sperme de Damien n’est pas normal. «Il ne s’y attendait pas, mais son spermogramme était vraiment très mauvais. Aucun de ses spermatozoïdes n’avait la forme habituelle», se rappelle Juliette.

Un contre-examen ne confirmera pas les analyses de Damien. Mais vu leur âge, les médecins proposent quand même au couple de faire une FIV à l’hôpital Tenon. Commence alors le douloureux parcours de Juliette. Afin de produire des ovocytes assez nombreux et assez gros pour être fécondés en laboratoire avec le sperme de Damien, la jeune femme doit, pendant deux semaines, se faire trois piqûres par jour.

«C’était horrible. Déjà parce que se faire des piqûres sous-cutanées dans le ventre et les cuisses, ça fait super mal. En plus, comme chaque injection laisse un bleu, j’avais des hématomes partout, mon corps était défiguré. Sans parler de mon ventre qui était tout gonflé», raconte Juliette. «Après la ponction, quand je me suis réveillée de l’anesthésie générale, une douleur terrible s’est aussi déclenchée au niveau de mon utérus et de mon dos», se souvient cette cheffe de projet informatique.

La première tentative ne donnera rien, mais la deuxième FIV fonctionne. Sauf que là encore, les choses ne se passent pas comme prévu. «J’ai perdu ma petite fille en novembre dernier, au début du cinquième mois de grossesse. On ne sait pas vraiment pourquoi, même si la gynéco nous a dit qu’il y avait plus de risques d’anomalies avec les bébés conçus par FIV», confie-t-elle avec émotion, encore secouée par le drame.

De mal en pis

La tragique histoire de Juliette et Damien est loin d’être un cas isolé. En France, un couple sur quatre a aujourd’hui des difficultés pour concevoir un enfant, un chiffre en constante augmentation depuis trente ans (de 0,3% par an chez les femmes et de 0,4% chez les hommes). Selon l’Agence de biomédecine, la proportion d’enfants conçus via l’assistance médicale à la procréation (PMA) parmi ceux nés chaque année sur notre sol augmente donc constamment depuis 2009 (3,3% en 2018 contre 2,6% à cette date).

Pourquoi une telle évolution? Les explications sont d’ordre sociologique, environnemental et biologique. Commençons par le facteur sociologique. Selon une récente étude, les Françaises décident d’avoir leur premier enfant de plus en plus tard, ce qui diminue automatiquement leurs chances de tomber enceinte. «En quatre décennies, l’âge de la première grossesse a augmenté de cinq ans au sein de l’Hexagone. En moyenne, les Françaises ont aujourd’hui leur premier enfant à 29 ans, un nombre qui monte presque à 31 ans dans les grandes villes comme Paris», indique le professeur Samir Hamamah, responsable du département de biologie de la reproduction au CHU de Montpellier.

«Or chez la femme, la fertilité commence à diminuer progressivement autour de 30 ans. Une femme de 25 ans aura par exemple un risque sur six de rencontrer un problème d’infertilité, une femme de 35 ans un risque sur trois, une femme de 40 ans un risque sur deux», précise le spécialiste. «Donc avant 35 ans, environ 80% des couples infertiles parviendront à avoir un enfant grâce à la PMA. Autour de la quarantaine, c’est plutôt 30 à 40%», complète le professeur François Olivennes, gynécologue obstétricien spécialisé en médecine de la reproduction.

Environ 20% des cas d’infertilité sont inexpliqués.»

Poursuivons par le facteur environnemental. La prolifération des perturbateurs endocriniens dans nos cosmétiques, contenants en plastique et autres produits d’entretien joue également un rôle déterminant dans le déclin de la fertilité française, puisque de nombreuses études ont démontré que cela impactait directement la qualité du sperme.

«Même si nous n’en avons pas encore la preuve, on suspecte aussi que les perturbateurs endocriniens aggravent l’insuffisance ovarienne des femmes, car les médecins spécialistes de la fertilité ont tous le sentiment de recevoir davantage de Françaises plus jeunes dont les ovaires fonctionnent moins bien», explique François Olivennes.

Terminons par le facteur biologique. Depuis plusieurs années, nombre de données de santé essentielles à la fertilité se dégradent chez les Français. Ainsi, le surpoids et l’obésité, connus pour diminuer les chances de concevoir un enfant, touchent de plus en plus de personnes, faute d’une alimentation équilibrée et d’une activité physique suffisante.

Idem concernant la consommation de drogues dures, la prise de cocaïne sur notre territoire ayant par exemple quadruplé en vingt ans. La dégradation de la qualité et de la quantité de notre sommeil par la crise sanitaire et nos modes de vie occidentaux (stress, écrans…) noircit encore un peu plus le tableau. À tout cela s’ajoutent des inconnues: environ 20% des cas d’infertilité sont inexpliqués.

Une épreuve pour le couple

Laëtitia Rimpault n’a ainsi jamais vraiment su pourquoi elle avait fait treize fausses couches, pour finalement donner naissance au bout de cinq ans à une petite Lyana, après avoir eu recours au don d’ovocytes en République tchèque. Un combat là encore difficile, qui lui aura coûté beaucoup, dont son couple.

«Après onze fausses couches, je me suis séparée de mon conjoint de l’époque. Il avait déjà une petite fille, et me disait qu’il fallait que je me fasse à l’idée de ne jamais être maman, ce qui était inenvisageable pour moi. Il n’était pas contre un deuxième enfant, mais en a eu assez de se battre pour. Il ne parlait jamais de ses sentiments, ce qui a créé un fossé entre nous. J’ai commencé à lui en vouloir, et nous avons finalement rompu», raconte l’autrice du livre Mes étoiles et mon futur (Éditions St Honoré).

Les parcours de PMA sont souvent durs à vivre psychologiquement, chez les femmes comme chez les hommes.»

«C’est une vraie épreuve pour le couple. Quand j’ai appris que j’étais infertile, j’ai tout de suite voulu quitter ma femme. C’était moi qui avais un problème, mais c’était à elle de subir tous les traitements: comment lui imposer ça?», témoigne aussiPaul Canuhèse, aujourd’hui papa d’un adolescent né d’une cinquième tentative de FIV.

«Elle a refusé qu’on se sépare. Mais après plusieurs échecs d’aide à la procréation, j’ai fini par proposer à un ami d’enfance de coucher avec ma conjointe pour qu’elle tombe enceinte, ce qu’elle a, encore une fois, refusé! Voilà jusqu’où on peut en arriver par désespoir», se rappelle avec effroi le quinquagénaire, qui coule depuis la naissance de son fils des jours heureux en région parisienne.

Déprime, anxiété, solitude, colère, culpabilité, honte, impuissance, déceptions, découragements, doutes, incompréhensions, blocages sexuels, maladresses des proches, critiques éthiques et religieuses, sensations d’être inutile ou anormal·e… Les parcours de PMA sont souvent durs à vivre psychologiquement, chez les femmes comme chez les hommes. Car si ces derniers sont beaucoup moins sollicités physiquement, ils sont tout de même, dans la moitié des cas, à l’origine de l’infertilité.

«Quand mon médecin généraliste m’a dit que ce serait peut-être compliqué d’utiliser mon sperme pour avoir un enfant, j’ai été choqué. Je me suis tout de suite dit avec peine: personne ne pourra jamais dire de mon fils ou de ma fille qu’il me ressemble. Et ma virilité en a pris un sacré coup. Quelque part, j’avais honte, je me sentais coupable, j’avais peur du regard des autres», raconte Sébastien Trutié de Vaucresson, en parcours de PMA sur Nantes depuis plus d’un an, et dont la conjointe est atteinte du syndrome des ovaires polykystiques (SOPK).

«Toutes ces démarches sont aussi énormément centrées sur la femme. En un an de suivi, la gynécologue qui accompagnait ma partenaire pour sa maladie hormonale ne m’a jamais proposé de faire un spermogramme; on a dû changer de médecin. Parfois, les spécialistes ne me regardent même pas lorsqu’ils nous parlent, et encore la dernière fois, la secrétaire nous a seulement dit “Bonjour Madame” en m’ignorant totalement. Je ne donne jamais ma carte Vitale, j’ai souvent l’impression d’être invisible. C’est difficile à vivre», déplore-t-il.

«Certains soignants manquent aussi d’humanité, et je trouve que nous ne sommes pas assez soutenus psychologiquement. On ne nous a d’ailleurs jamais proposé d’aide sur ce plan-là», poursuit ce développeur web.

Optimiser ses chances

Comment limiter les risques de traverser ce genre d’expérience ? À l’échelle des individus, il faut d’abord essayer d’avoir un mode de vie sain, c’est-à-dire bien dormir, manger équilibré, bannir les sources de stress, limiter le contact avec les perturbateurs endocriniens, éviter le tabac, l’alcool, les drogues, le travail en horaires décalés, et bouger suffisamment, sans non plus faire du sport intensif. «Même si l’on ne se tient à ces bonnes habitudes que trois mois avant de concevoir, cela peut avoir un impact très positif sur la santé reproductive des deux sexes», précise Nadia Kazdar, médecin biologiste spécialisée dans la PMA.

Quand le bébé ne vient pas au bout d’un an d’essais naturels, il ne faut pas non plus hésiter à consulter un gynécologue spécialisé.»

Pour maximiser ses chances de concevoir, il faut également penser à faire des enfants assez tôt si le désir est là, c’est-à-dire avant la trentaine pour les femmes et avant la cinquantaine pour les hommes (n’y voyez là aucune incitation idéologique). Et si les conditions matérielles, professionnelles ou amoureuses ne sont pas réunies pour se lancer dans un projet bébé, les spécialistes recommandent fortement aux hommes et aux femmes de faire un check-up de fertilité dès que possible.

Pour les Françaises de plus de 29 ans, faire congeler ses ovocytes peut aussi être salutaire, même s’il ne s’agit pas d’une garantie totale de réussite de grossesse par la suite (70% de chances de succès de la FIV si la démarche est faite avant 35 ans).

Quand le bébé ne vient pas au bout d’un an d’essais naturels, il ne faut pas non plus hésiter à consulter un gynécologue spécialisé, certaines situations devant pousser à prendre rendez-vous dès l’arrêt de la contraception (lupus, endométriose, SOPK, maladie sexuellement transmissible, ménopause précoce de la mère, antécédents négatifs au niveau de la sphère génitale de l’homme, âge avancé du couple…).

Là, les professionnels de santé peuvent proposer plusieurs choses: des actions curatives (soins de la maladie rendant infertile, débouchement des trompes, etc…), un traitement hormonal, une insémination intra-utérine ou encore une FIV, avec, dans les cas les plus compliqués, un recours au don de sperme ou au don d’ovocytes.

Dans cette dernière situation, le patrimoine génétique de l’enfant n’aura rien en commun avec celui de la mère, mais l’intervention est souvent très efficace, même chez les femmes ayant plus de 40 ans. «Attention, c’est une démarche particulière, difficile à accepter pour certains. J’ai encore reçu un couple l’autre jour, où l’homme a fini par dire à sa femme qu’il ne se sentait pas capable de franchir le cap du don, chose qu’elle n’arrivait pas à entendre», avertit la thérapeute Déborah Schouhmann-Antonio.

Avancées nécessaires

À un niveau plus sociétal, le professeur Samir Hamamah propose, dans le nouveau rapport qu’il vient de remettre au Gouvernement, d’informer régulièrement le public dès le collège sur la physiologie de la reproduction, le déclin de la fertilité́ avec l’âge, les limites de la PMA et les facteurs de risques d’infertilité́, d’instaurer des consultations ciblées chez les jeunes sur la santé reproductive, de renforcer la formation des professionnels de santé à cette problématique, de développer la recherche et de créer un Institut national de la fertilité́.

En ce moment, je vois plein de patientes de plus de 36 ans qui viennent me voir pour préserver leurs ovocytes, et je dois les envoyer en Espagne.» – Nadia Kazdar, médecin biologiste spécialisée dans la PMA

Des propositions destinées à servir de base à l’élaboration d’un plan national de lutte contre l’infertilité, qui satisfont l’ensemble de personnes interviewées dans cet article. «C’est bien d’informer les Français, car il y a beaucoup d’idées fausses qui circulent sur la PMA. Quand tu dis aux gens que tu es dans un parcours de FIV, tout le monde te raconte des histoires merveilleuses de tentatives qui ont fonctionné du premier coup…. De ce fait, tu ne t’attends pas aux difficultés, tu as l’impression que ça va être comme une baguette magique, alors que pas du tout», regrette Juliette.

«C’est aussi encore un sujet tabou, même si on en discute un peu plus. Par exemple, je sais que j’ai des copines qui ont comme moi des problèmes pour concevoir, mais elles ne m’en parlent jamais. Quand les gens évoquent le sujet, c’est toujours pour parler d’amis ou de connaissances, mais pas de leur histoire personnelle», poursuit la trentenaire.

Pour Nadia Kazdar, les centres privés devraient aussi être associés à la congélation ovocytaire. «Depuis la nouvelle loi de bioéthique, les centres publics sont saturés de demandes avec l’arrivée de femmes célibataires ou lesbiennes sur ce marché, et les délais d’attente sont trop longs, notamment pour celles qui arrivent à la limite d’âge [37 ans, ndlr]. En ce moment, je vois plein de patientes de plus de 36 ans qui viennent me voir pour préserver leurs ovocytes, et je dois les envoyer en Espagne. C’est dommage», explique la spécialiste.

«Il faudrait aussi moderniser le parcours de PMA. Concernant les innovations possibles, par exemple, inclure l’intelligence artificielle, la question immunologique et la compréhension génétique du diagnostic de l’infertilité nous paraît essentiel», conclut Virginie Rio, présidente de l’association Collectif BAMP.

Slate