George Orwell, la vigie du XXe siècle, fait son entrée dans La Pléiade

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Soixante-dix ans après la mort de l’auteur de « 1984 », un volume de « La Pléiade » et des essais sur l’écrivain rappellent l’actualité de cet amoureux de la vérité, chez qui la franchise est une arme politique. […]

C’est pendant la guerre, en 1942, que Woodcock fait la connaissance d’Orwell, qui travaille alors à la BBC. Bientôt amis, ils partagent quelques repas frugaux, à base de morue bouillie, agrémentée de navets amers, autour desquels s’échangent des arguments enflammés… 

L’auteur y dépeint un Orwell qui pouvait être colérique, voire brutal, mais qui se battait avec fougue pour que ses ennemis politiques puissent s’exprimer, au moment où lui-même, déjà malade de la tuberculose, rédigeait son chef-d’œuvre antitotalitaire, 1984.

« L’ennemi du moment représentait toujours le mal absolu », peut-on lire dans ce roman dont le héros est un amoureux des mots que le régime prive bientôt non seulement de toute possibilité d’écrire, mais aussi de ressentir. Dans le monde de Big Brother, il n’y a plus aucun espace pour la vérité des faits ni pour l’authenticité d’une émotion, et sous la plume d’Orwell ces deux privations n’en font qu’une.

On le vérifiera en lisant les romans, reportages et essais que l’équipe emmenée par Philipe Jaworski a choisis pour composer le superbe volume de « La Pléiade », impeccablement édité et nourri par des traductions inédites : depuis son récit Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) jusqu’à 1984, en passant par son premier roman, En Birmanie (1934), où il fustige le colonialisme britannique, Orwell fonde moins sa critique du pouvoir sur la précision des idées que sur la justesse des sentiments. […]

« Des êtres humains essayaient de se comporter en humains », lit-on dès les premières pages d’Hommage à la Catalogne. Orwell y raconte son engagement aux côtés des républicains espagnols. Son récit bouleverse par l’esprit critique et l’ironie qui y annulent d’avance toute velléité dogmatique.

Bien sûr, l’écrivain-soldat donne sa version des faits, il proclame sa détestation des franquistes comme des staliniens, de leurs mensonges, de leurs crimes. Mais cela ne l’empêche pas de conclure son texte par une invitation à douter : « Consciemment ou inconsciemment, chacun écrit en partisan. Au cas où je ne l’aurais pas déjà dit quelque part dans ce livre, je vais le dire ici : méfiez-vous de ma partialité. »

Dans un bref article publié plus tard, « Retour sur la guerre d’Espagne », Orwell raconte une scène emblématique, qui convient bien à sa sensibilité. Un matin, dans les tranchées catalanes, il voit surgir un homme, à découvert, qui se met à courir en retenant des deux mains son pantalon. Orwell ne tire pas. « J’étais venu ici pour tirer sur “des fascistes”. Mais un homme en train d’empêcher son pantalon de tomber n’est pas un “un fasciste”. » 

Ce n’est pas parce que vous luttez contre les idées d’un homme que vous pouvez ridiculiser son corps. Ce n’est pas non plus parce que sa vision du monde vous révulse que cet homme a toujours tort, laisse entendre Orwell en des lignes admirables où il proteste contre le réflexe moutonnier qu’il a observé chez tant de camarades : « La vérité, pense-t-on, se change en son contraire quand elle sort de la bouche de vos ennemis. »

Ces mots s’adressent à tout militant qui se réclame de l’émancipation sociale. Mais ils sont aussi destinés à chaque écrivain conscient que le délire totalitaire oppresse quiconque tient à la littérature. 

« Le totalitarisme promet moins un temps du credo qu’un âge de la schizophrénie, prévient Orwell dans “La littérature empêchée”.[Une société totalitaire] ne peut à aucun moment admettre ni la relation véridique des faits ni la sincérité émotionnelle requises par la création littéraire. Mais, pour être corrompu par le totalitarisme, il n’est pas nécessaire de vivre dans un pays totalitaire. »

Il n’est nul besoin, non plus, de vivre à l’époque d’Orwell, ajouterait Jean-Claude Michéa, auteur de plusieurs essais consacrés à l’auteur de La Ferme des animaux, qui publie aujourd’hui, sous forme de postface inédite à son classique Orwell, anarchiste tory, un essai intitulé Orwell, la gauche et la double pensée.

Citant nombre de textes qu’on retrouve dans le volume de « La Pléiade », et aussi l’historien anarchiste Woodcock, Michéa tente de comprendre pourquoi un écrivain profondément socialiste comme Orwell fut si souvent la cible de la gauche occidentale, et notamment des marxistes « orthodoxes ».

Au moins deux raisons à cela. D’abord, dit Michéa dans des pages éclairantes, Orwell s’est cabré contre le mythe d’un progrès, à la fois nécessaire et linéaire, qui a si longtemps structuré l’imaginaire de cette galaxie idéologique. Ensuite, affirme Michéa, la gauche n’est jamais sortie de cet « âge de la schizophrénie » qui effrayait Orwell.

Là où celui-ci faisait de l’intégrité intellectuelle le gage de toute révolte digne de ce nom, les gauches dans leur majorité demeureraient prisonnières de cette « double pensée » qu’Orwell dénonçait ainsi : « Ce qui me rend malade avec les gens de gauche, et particulièrement chez les intellectuels, c’est leur ignorance absolue de la façon dont les choses se passent réellement. »

Au moins deux raisons à cela. D’abord, dit Michéa dans des pages éclairantes, Orwell s’est cabré contre le mythe d’un progrès, à la fois nécessaire et linéaire, qui a si longtemps structuré l’imaginaire de cette galaxie idéologique. Ensuite, affirme Michéa, la gauche n’est jamais sortie de cet « âge de la schizophrénie » qui effrayait Orwell.

Là où celui-ci faisait de l’intégrité intellectuelle le gage de toute révolte digne de ce nom, les gauches dans leur majorité demeureraient prisonnières de cette « double pensée » qu’Orwell dénonçait ainsi : « Ce qui me rend malade avec les gens de gauche, et particulièrement chez les intellectuels, c’est leur ignorance absolue de la façon dont les choses se passent réellement. » […]

Néanmoins, dans l’esprit de tendre frontalité qui était celui d’Orwell, on admettra que Michéa apparaît fidèle, ici, à l’auteur de 1984, si on prend à la lettre le témoignage de l’anarchiste George Woodcock quand il note drôlement : « Même dans les meilleures circonstances, Orwell entretient une douce paranoïa à l’égard du milieu littéraire, qu’il assimile à une bande d’escrocs dirigés par des “poètes délicats” et des anciens de Cambridge qui ne cessent de se renvoyer mutuellement l’ascenseur. »

Plus sérieusement, on dira que cette fidélité contribue à honorer une œuvre qui permet de concilier révolte et lucidité en posant ce principe ô combien précieux aujourd’hui : jamais un désaccord ne devrait être tu, jamais une vérité ne devrait être occultée sous prétexte qu’en nommant les choses on risquerait de se mettre à dos telle personne importante, de « faire le jeu » de telle idéologie funeste.

Le Monde

5 Commentaires

    • Faut dire que c’est assez fort, et point de vue anticipation c’est plutôt balèze (écrit en, 1949 de mémoire). C’était censé représenter la société stalinienne, mais on peut facilement comparer à notre époque avec la matrice progressiste de la table rase, et y intégré tous les poncifs du stalinisme…on a pas les photos retouchées (quoique?), mais on interprète et refait l’Histoire sur des concepts vaseux et surtout complètement anachroniques et sans contexte de temps et de lieu, ce qui semble le minimum en Histoire.

      Perso, j’ai préféré “la ferme des animaux” à “1984”.

      • 1984 je l’ai enregistré dans la télé de la chambre depuis au moins 3 ans, jamais vu en entier, au bout de 10 mn dodo à chaque fois.

        Hier c’était l’émission mise en article à coté. Sur le bureau je dors moins facilement.

  1. Faut reconnaître que c’est bien le seul courant de la gauche qui ait un intérêt…les dits marxistes “hétérodoxes”. Après tout, ce sont eux qui se sont baptisés ainsi, et par opposition aux stricts “orthodoxes” assimilés, eux, par la suite, au marxisme-léninisme, plus froid et politique, le cynisme poussé à son paroxysme.

    Ce courant soit disant en opposition, en fait, est en réalité assez proche, ils ont juste évacué ce qui leur gêne, parce que c’est bien le cas. Le marxisme amène concrètement à un dictature implacable loin des rêveries de ces “vrais communistes”. Alors on a trouvé la solution, on y intègre deux ou trois thématiques anarchistes pour mélanger le tout et faire passer la pilule. Pourtant, Proudhon fut un des plus précoces contempteurs de la vulgate marxiste annonçant toutes les dérives d’une société communiste, s’attirant ainsi la raillerie de tous les zélateurs de barbe à poux petit-fils de rabbin sur fond d’antisémitisme “nauséabond”.

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