Grasse (06) : L’ultime combat d’un néo-châtelain pour sauver son gigantesque palais des bulldozers

C’est l’histoire d’un homme dépassé par sa folie des grandeurs. Happé, aussi, par la ténacité de voisins déterminés à avoir le dernier mot. Le différend entre Patrick Diter et les époux Butt aurait pu demeurer une simple querelle de clocher, il a tourné à la guerre de palais. «Si j’avais su», martèle aujourd’hui à dessein l’homme d’affaires ruiné.

Le noyau de cette discorde larvée trône sur une colline de l’arrière-pays grassois, à quelques encablures de Cannes. Les portes du château Diter – c’est comme ça que ses amis, après une soirée bien arrosée, ont choisi de le baptiser – s’ouvrent à nous. D’abord, près de 500 mètres de chemin et route privés, puis un gigantesque portail en ferraille, un peu défraîchi, comme le Range Rover qui nous conduit au sein de cette propriété d’exception. Le décor est planté. Nous voilà nichés au cœur d’un écrin de verdure.

La maison de Patrick Diter est un dédale d’extravagances, de kitsch, de beauté aussi. En extérieur, des multitudes de jardins, dont l’herbe est soigneusement entretenue, sont coupés par des allées carrelées, ornées de statues ou de fontaines, tourelles et colonnades dans un style Renaissance, digne d’un palazzo néoflorentin. Des bassins naturels attendent le printemps et l’arrivée des nénuphars. Le bâtiment principal domine une immense piscine et un arrière-pays vallonné, vierge de voisinage ou de routes. Un peu plus loin, on aperçoit une chapelle de «l’amour» en pierre. Plus haut, une orangeraie par laquelle on peut sillonner: d’un côté, un domaine viticole, de l’autre, des oliviers qui permettent une production d’huile maison.

L’intérieur n’est pas en reste. L’entrée principale, en pierres brutes, est dominée par un grand lustre. On y découvre un plafond éclairé d’une fresque, façon Louvre. On ne compte plus les suites, les salons, les chambres décorées par des reproductions de toiles de maître. Dans la cuisine généreusement équipée, Patrick Diter, 64 ans, prépare le repas. L’individu est au bord du gouffre. Dans une décision rendue début décembre, la Cour de cassation a tranché. Le palais Diter, construit en partie illégalement, va devoir être détruit d’ici dix-huit mois.

Patrick Diter a acquis le 9 mars 2000 le domaine Saint-Jacques du Couloubrier, sur plus de 10 hectares. Il avait appartenu à l’industriel Jean Prouvost, ancien directeur du Figaro, de 1964 à 1975, et président de RTL. Depuis 1978, le terrain avait été laissé à l’abandon et en friche. Les abords avaient été affectés par un dramatique incendie survenu dans les Alpes-Maritimes, en août 1986.

«Je ne voulais pas aller à Grasse acheter une maison, je n’avais pas une bonne impression de cette ville», se souvient Diter. Mais un ami a insisté pour lui montrer les lieux. «C’était une horreur. Les bâtiments étaient squattés, il y avait de la prostitution, de la drogue. Mais c’est un endroit qui m’a parlé.» En bon marchand de biens – il s’agissait pour lui de la 52e opération immobilière -, Patrick Diter voulait rénover, redonner aux jardins leur splendeur d’antan, afin de tout revendre. «Mais il n’avait pas les moyens de ses ambitions», confie l’un de ses avocats, Louis Ribière.

La majeure partie du terrain (plus de 8 hectares) et la maison de maître ont donc été vendues en 2001 à un richissime couple franco-britannique, Caroline et Stephen Butt, qui contrôle un discret fonds d’investissement, Silchester International Investors LLP.

«J’ai vu trop grand»

Dans la parcelle restante, Patrick Diter commence, progressivement, à faire des travaux. Sans déposer de permis de construire. En parallèle, à quelques centaines de mètres de la propriété, les époux Butt consignent ces irrégularités dans un récapitulatif que les avocats du marchand qualifient de «journal intime», symbole d’un «acharnement» envers leur client.

Constatant qu’aucun permis n’est affiché, le couple saisit les services de la ville. En juin 2005, un engin de chantier fait des dégâts sur le mur bordant la maison d’une autre voisine, Anne-Marie Sohn. L’expert d’assurance ne voit, lui non plus, aucune trace du permis et alerte la mairie, alors dirigée par Jean-Pierre Leleux (LR).

Patrick Diter le sait, il «n’aurait pas dû» commencer les travaux si tôt. En octobre 2005, une demande de régularisation est effectuée. Des agents de la ville de Grasse se rendent sur les lieux et dressent, à un mois d’intervalle, deux procès-verbaux d’infraction portant sur l’extension de la maison existante, constatant que le chantier était en cours. Par un arrêté du 18 juillet 2006, le maire de Grasse délivre finalement le précieux sésame. Les poursuites sont, logiquement, classées sans suite. L’histoire aurait pu se terminer là, d’autant que les Butt, pour qui Grasse n’est qu’une résidence secondaire, avaient informé leur voisin, dans une lettre manuscrite, qu’ils ne comptaient «pas attaquer ce permis».

Mais Diter voit plus grand, «trop grand», reconnaît-il aujourd’hui. Il entreprend d’ajouter plusieurs extensions, embauche des ouvriers, met la main à la pâte. Sont érigés une orangerie, une véranda, une cuisine d’été, une galerie basse, une galerie haute, un pigeonnier. Avec ces nouveaux travaux, la demeure devient palais. Un permis dit «modificatif» est déposé et délivré le 5 novembre 2008. Si l’on en croit le journal établi par Caroline Butt, le chantier a, là aussi, commencé avant l’obtention du document.

Les Butt n’ont jamais toléré les manières de faire de leur instinctif voisin. «Il fait ce qu’il veut comme il veut», déplorait Caroline Butt, interrogée par M6. «C’est une justice à deux vitesses, probablement entre les gens qui ont des contacts, peut-être l’argent qui va avec, et ceux qui en ont moins», regrettait dans le même reportage celle dont la propre fortune est estimée à près de 861 millions d’euros. En 2009, le couple a déposé un référé devant le tribunal administratif pour tenter de faire annuler le permis obtenu l’année précédente… sans succès. La cour administrative d’appel de Marseille leur donnera finalement raison, le 15 mars 2012: la construction de la bergerie n’a jamais été autorisée et l’emprise au sol, passée de 1463 à 2238 mètres carrés, selon les magistrats, ne saurait justifier ce simple permis modificatif.

Reste que le permis de 2006, lui, avait bel et bien été accordé. En 2015, le couple franco-britannique, accompagné d’Anne-Marie Sohn, dont le mur avait été endommagé, a décidé de porter plainte contre Patrick Diter pour fraude. Selon eux, la maison de famille et la piscine, présentées par le propriétaire comme existantes, ont en réalité été construites entre 2000 et 2004, soit bien avant que les agents de la ville ne viennent constater l’infraction.

«Comment voulez-vous qu’ils sachent ce qui avait déjà été fait?» questionne Virginie Lachaut-Dana, avocate des plaignants. Par un jugement du 29 juin 2017, le tribunal de grande instance de Grasse a ainsi ordonné la remise en état intégrale du site, condamnant pour fraude la SCI familiale de Diter (Lou-Joy) à plus de 1 million d’euros d’amende. Un jugement confirmé par la cour d’appel d’Aix-en-Provence en 2019, puis par la Cour de cassation. L’avocat, Louis Ribière, reste toutefois convaincu que ce permis n’était «pas frauduleux».

Par deux décisions distinctes en date du 20 août 2018, le tribunal administratif de Nice a emboîté le pas, et retenu que la «maison de famille» avait été édifiée après 2000, ce dont il a déduit qu’en mentionnant cet élément comme existant, le pétitionnaire s’est livré à une «manœuvre frauduleuse». Ce jugement a été contesté en Conseil d’État, lequel a statué que le tribunal avait «entaché son jugement» d’une «erreur de droit». L’affaire est donc toujours en cours d’instruction et constitue un motif d’«espoir» pour le camp Diter.

Reste que, dès 2009, les nouvelles demandes de permis ont toutes été refusées par la municipalité. Nouveaux bâtiments, déboisement pour une route… le truculent propriétaire a continué à construire jusqu’en 2012, puis de manière éparse jusqu’en 2017, malgré des décisions de justice. «Pour ces parcelles-là, il n’y a rien à dire, il était dans l’illégalité», admet Louis Ribière. Une autre procédure pénale a d’ailleurs été engagée par citation directe du parquet avec audience prévue en juin 2021.

Patrick Diter, lui, justifie ses multiples erreurs par son impulsivité, son côté instinctif, brouillon. Un manuel plutôt qu’un intellectuel. Il certifie également n’avoir jamais eu de problèmes avec la justice lors de ses précédentes opérations immobilières. L’homme est né à Montreuil, dans un quartier pauvre. Il dit avoir vécu la «galère» pendant sa jeunesse, contraint à prendre en charge sa famille dès l’adolescence. «Je viens de la rue», certifie-t-il, en dégustant son repas. Après avoir enchaîné les petits boulots éreintants, il hérite d’une horloge qu’il retape et revend plusieurs milliers de francs: une petite fortune. Il flaire le filon, écume les marchés de la région parisienne pour rénover ces objets prisés et se faire une marge ensuite.

Il fait la même chose avec de vieilles voitures, puis des maisons qu’il rénove lui-même. Une à Montereau, d’abord, puis un immeuble à Fontainebleau. «Je n’ai aucune formation, moi, c’est l’école de la vie, j’ai fait tous les métiers», affirme-t-il.

«Je ne fais de mal à personne»

Dans les années 1980, il investit dans le sud de la France à Agde et Montpellier. Son credo: retaper, embellir et revendre. Diter se définit comme un artiste. Dans le dossier l’opposant aux Butt, Virginie Lachaut-Dana peint, elle, un personnage «inarrêtable»: «Je ne sais pas quelle réglementation il a respectée. On ne peut pas faire n’importe quoi partout», dénonce-t-elle. A contrario, les conseils de l’homme d’affaires jugent que ses voisins ont voulu lui «nuire» en dépensant «plusieurs dizaines de milliers d’euros en expertises et procédures».

«Les fraudes au permis de construire sont extrêmement fréquentes, puisque le dépôt est déclaratif – on fait confiance au déclarant. Mais ce dossier surprend par l’ampleur des travaux et des procédures engagées», analyse une source judiciaire.

Après d’énormes travaux, pour éponger ses dettes, Patrick Diter s’est mis à louer son palais pour plusieurs événements. «Viennent s’y marier la fille d’un ancien élu chargé de la sécurité, mais surtout de riches clients, un joueur de rugby, des milliardaires indiens et russes», décrit un article du journal Le Monde, paru en 2015. Entre le 18 juin 2011 et le 29 septembre 2015, les Butt répertorient 48 événements de ce type ; 39, selon les conseils de Diter. Quoi qu’il en soit, les voisins ont initié un contentieux en référé et devant le juge judiciaire pour «nuisances sonores». Une procédure perdue en première instance, en appel et en cassation.

Depuis 2015, Patrick Diter dit avoir été victime d’une campagne de presse défavorable. «On m’a fait beaucoup de mal, à mes enfants aussi, il y a eu beaucoup de mensonges, regrette-t-il. Je ne fais de mal à personne, mes voisins sont à 300 mètres de moi, je ne sais pas ce que je leur ai fait.» «Derrière ce château, que certains trouvent beau, tout un voisinage a souffert pendant des années des travaux et des nuisances», contre Virginie Lachaut-Dana.

Les avocats de Diter, eux, n’abdiquent pas, évoquent la possibilité de saisir la justice européenne en dernier recours. «Je suis convaincu que nous ne sommes qu’au début de cette histoire», se réjouit son second conseil, l’éloquent Philippe Soussi. Quant à l’arrivée des bulldozers, ils ne peuvent pas se résoudre à y croire. Dans le clan Butt-Sohn, on reste confiant: «Ça aura pris dix ou quinze ans, mais ça se fera. Nos clients ont payé pour avoir une vue sur rien, pas sur une maison de 200 mètres carrés transformée en château.»

Le Figaro