Grèce : Dégradation inquiétante de la santé mentale des migrants

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Dans les hotspots des îles grecques de la mer Égée, quelque 15.000 personnes migrantes sont contraintes de vivre dans des conditions inhumaines. Associations et ONG constatent une dégradation inquiétante de la santé mentale de ces exilés et dénoncent l’indignité de l’accueil européen.

“Moins de droits que les animaux”. Dans une lettre ouverte adressée mercredi 23 décembre aux citoyens européens et à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, plusieurs associations de migrants de Lesbos dénoncent leurs conditions de vie dans le nouveau camp provisoire de Kara Tepe.

“Nous avons étudié les lois protégeant les animaux en Europe et nous en avons conclu qu’ils ont plus de droits que nous… Nous vous demandons seulement de nous accorder les mêmes droits qu’ont les animaux”, déclarent-elles.

Dans ce camp construit à la hâte après l’incendie de Moria en septembre, comme dans les autres hotspots des îles de la mer Égée, la situation est invivable pour les exilés. Surpeuplés, insalubres, parfois inondés, ces camps abritent des demandeurs d’asile de plus en plus en proie à de graves troubles psychologiques.

C’est le constat accablant du rapport de l’International rescue committee (IRC), publié le 17 décembre. Deux ans après un premier rapport sur la santé mentale des exilés publié en septembre 2018, l’IRC estime que la situation s’est “significativement dégradée”.

Pour établir son analyse, l’IRC a interrogé 904 personnes vivant à Lesbos, Chios et Samos dans le cadre d’un suivi psychologique mené par les équipes de l’organisation. Le résultat est sans appel : des cas de dépression, de syndrome de stress post-traumatique et d’automutilations ont été observés dans toutes les tranches d’âge et chez des patients issus de tous les milieux.

“Une personne sur trois a déclaré avoir des pensées suicidaires, tandis qu’une personne sur cinq a déclaré avoir tenté de s’ôter la vie”, signale l’IRC dans son rapport.

C’est aussi le cas de Martin, un exilé camerounais qui vit dans le nouveau camp de Kara Tepe à Lesbos, après des mois passés dans celui de Moria. Contacté par InfoMigrants, le jeune homme confie avoir récemment traversé une période particulièrement difficile et avoir pensé à mettre fin à ses jours.

“Nous sommes proches de la dépression à tout moment. L’environnement dans lequel nous vivons n’aide pas… La dernière fois que je n’étais pas très bien dans ma tête, je me sentais sans cesse très anxieux par rapport à ma vie, j’avais très mal au crâne”, décrit-il sur WhatsApp. “J’avais un sentiment de regret, je pensais tout le temps au suicide. Je n’arrêtais pas de me lamenter sur mon sort, j’en voulais à tout le monde. J’avais perdu l’appétit et je ne voulais plus prendre soin de moi”, raconte-t-il encore.

Martin explique que ce sont surtout ses conditions de vie dans le nouveau camp provisoire de Kara Tepe qui sont à l’origine de ses souffrances psychologiques.

Dans ce campement installé sur un terrain militaire, 7.500 personnes migrantes vivent dans un immense dénuement. Le terrain – régulièrement inondé par temps de pluie – n’a pas l’eau courante, l’électricité est balbutiante et le sentiment de sécurité des habitants – déjà relatif – a été ébranlé par l’agression d’une petite fille de trois ans dans les sanitaires du site le 14 décembre.

Cet événement dramatique “a souligné l’inadéquation choquante des mesures de protection dans le camp ainsi que le besoin urgent de logements sûrs et dignes pour les plus vulnérables”, a réagi Médecins sans frontières (MSF).

L’ONG médicale et des psychologues pour enfants ont observé chez les plus jeunes migrants de Lesbos des cas de somnambulisme, des cauchemars ainsi que des cas d’automutilations et d’idées suicidaires.

“Les cas les plus graves que nous avons rencontré sont ceux qui veulent être isolés des autres ou qui expriment le désir de mettre fin à leur vie. Ils restent à l’intérieur de la tente tout le temps, ne veulent pas fréquenter les autres et ils expriment le souhait de mourir pour arrêter la douleur, pour cesser de se sentir comme ça”, détaille Thanasis Chirvatidis, psychologue pour enfants de MSF sur l’île de Lesbos dans un rapport de l’ONG.

Pour l’IRC, si le système même d’enfermement des demandeurs d’asile dans des hotspots a constitué un terrain favorable à des souffrances psychologiques, ce sont les longs mois de confinement imposés aux résidents qui ont radicalement aggravé la situation. L’isolement prolongé des camps jusqu’à la fin de l’été, alors que la population grecque a été déconfinée le 4 mai, a créé un fort sentiment d’injustice chez les personnes migrantes.

Durant l’été, une vingtaine d’associations, dont Amnesty International, avaient dénoncé une politique “inefficace” et “discriminatoire” envers les exilés.

“La crainte réelle d’être contaminés a provoqué chez les habitants des centres d’identification et d’enregistrement une détresse considérable. En conséquence, les tensions ont commencé à s’intensifier avec des incendies et des protestations qui éclatent chez les réfugiés des camps de Lesbos, Chios et Samos en avril 2020″, détaille également l’IRC dans son rapport.

Pour mettre fin à cette situation intenable, l’IRC appelle l’Union européenne (UE) à plus de solidarité afin que les demandeurs d’asile des îles grecques soient plus rapidement répartis entre les pays de l’UE.

Seuls quelques milliers de réfugiés – dont 1.300 mineurs malades ou non-accompagnés – ont été autorisés à se réinstaller dans d’autres États de l’UE cette année, malgré les demandes répétées d’Athènes et de la Commission européenne d’intensifier les transferts.

“Nous avons besoin d’un système équitable et prévisible dans lequel les États membres partagent la responsabilité d’accueillir les nouveaux arrivants, qui respecte le droit de chaque individu à une évaluation complète de sa demande d’asile”, a rappelé Imogen Sudbery, directeur de la politique européenne de l’IRC.

Infomigrants