Grèce : Des linguistes remettent en cause l’hypothèse des « invasions doriennes »

Le mythe des «invasions doriennes» persiste bien qu’il se soit révélé faux et que l’on manque de preuves pour l’étayer. L’histoire qui se répète à leur sujet consiste à dire que, peu après la victoire des Achéens à Troie, s’est éveillé chez une ethnie apparentée et lointaine (venant du nord) un désir de déferler vers le sud en direction de Mycènes en pillant, brûlant et massacrant tout sur son passage. Ces guerriers apportèrent avec eux des armes plus solides que celles de leurs cousins mycéniens: les célèbres armes de fer, censées clôturer un âge de bronze qui périclitait.

Pour certains scientifiques, les invasions doriennes constituent une hypothèse pertinente censée expliquer les diverses découvertes archéologiques qui ont mis au jour des traces de flammes et de destruction. C’est d’ailleurs grâce à ces flammes qu’ont été cuites les tablettes d’argile contenant une écriture baptisée «linéaire B», composée exclusivement d’idéogrammes, à l’instar du linéaire A (l’écriture crétoise). En plus de ces découvertes archéologiques, les scientifiques se sont appuyés sur les écrits d’historiens grecs de l’antiquité qui décrivaient cette invasion sous la forme d’un retour vengeur, appelé «le retour des Héraclides», les descendants d’Héraclès.

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Une série d’hypothèses

Dans la mythologie, Zeus avait promis à son fils Héraclès les trônes d’Argos, de Sparte et de Pylos. Mais Héra, distillant une fois de plus sa haine sur le héros, a favorisé tous ses opposants, parmi lesquels Eurysthée, roi de Mycènes. Selon l’oracle de Delphes, les Héraclides ne pouvaient recevoir leur dû qu’à la troisième génération. ‘Trois générations plus tard, les Héraclides firent donc alliance avec les Doriens et occupèrent le Péloponnèse. Plusieurs lignages grecs, dont les Spartiates, revendiquaient une ascendance héraclide.

Pour d’autres spécialistes, comme Karl Otfried Müller, le déplacement des Doriens vers le sud serait dû à l’expansion des Illyriens. D’autres experts affirment également que les Illyriens et les Doriens seraient en fait une seule et même identité. Cette hypothèse repose sur une piste: la mise en relation entre Hyllos, un fils éponyme d’Héraclès, et la tribu illyrienne des «Hylléens», qui fait elle-même partie des Illyrii propri dicti. Une autre théorie soutient que les Doriens seraient les véritables Grecs, en opposition avec la civilisation mycénienne pré-hellénique.

Le point de vue des linguistes

Les linguistes sont les premiers à douter de ces théories. Ils avancent que les différences entre le dorien et l’ionien sont faibles. On peut donc en conclure que les Doriens sont arrivés tôt dans des contrées lointaines du sud. L’écriture dite «linéaire B» est un indice qui prouverait que le dorien n’était pas un langage inconnu à Mycènes.

Ce constat permet de rejeter l’hypothèse suivant laquelle les Doriens étaient absents de cette région durant les périodes antérieures à l’Helladique Récent. Ce peuple ne se serait donc pas déplacé vers le sud en multipliant les invasions.

Pour les spécialistes, tel Ernst Risch, il n’y eut qu’une seule migration de langue grecque: celle opérée durant le début du IIIe millénaire. Ceci exclut les autres hypothèses des deux vagues (Achéens puis Doriens) et des trois vagues formulées par Ernst Kretschmer (proto-Ioniens-Achéens-Doriens).

L’écriture dite «linéaire B» est un indice qui prouverait que le dorien n’était pas un langage inconnu à Mycènes.

Selon Mr Mallory: «L’état actuel de nos connaissances sur les dialectes grecs laisse tout à fait la place à la possibilité d’une vague migratoire indo-européenne en Grèce entre 2200 et 1600 av. J.-C., dont les descendants seront par la suite des locuteurs du grec.»

Le mythe des invasions doriennes excluerait d’autres hypothèses, comme celle de la mise en relation des empires mycéniens et hittites au cours des destructions pour cause de dépression économiques ou leur rencontre due au changements climatiques (mise en relation avec les peuples de la mer). En réalité, rien ne peut déterminer exactement ce qui a pu causer la fin des Mycéniens. Un nombre important de causes semble avoir une certaine pertinence.

Seulement aucune ne se distingue des autres. Même l’hypothèse de l’hostilité dorienne ne semble pas tout à fait abandonnée. Le terme d’«invasion» a juste été remplacé par celui de «migration». Mais cela signifierait alors ne plus s’appuyer sur le «retour des Héraclides» et ignorer l’avis des linguistes ainsi que ce qu’a révélé la nature du linéaire B. […]

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