Grèce : Des murs pour dissimuler les migrants, à l’ouverture de la saison touristique

Le gouvernement grec avance des arguments de sécurité et de soutien au tourisme pour justifier sa politique de construction de murs autour des camps de demandeurs d’asile.

« Pour l’instant on est libre d’aller et venir comme on veut. Il n’y a pas de contrôles. Mais le mur ne cesse d’avancer. J’ai peur que cela change. » Shahram, réfugié afghan d’une trentaine d’années, est inquiet. Ce mur en cours de construction autour du camp de Ritsona, qui regroupe 3.000 réfugiés ou demandeurs d’asile à 80 km au nord d’Athènes, pourrait bien sonner le glas de sa liberté cher payée. En Afghanistan, sa famille a vendu jusqu’au dernier tapis pour lui permettre de partir et lui éviter un enrôlement forcé dans les rangs des talibans.

En Grèce, des murs pour enfermer les migrants
Le camp de Ritsona, qui accueille 3 000 réfugiés, sera bientôt entouré d’un mur en béton de plus de 2 mètres de haut.

Le gouvernement conservateur de Kyriakos Mitsotakis a décidé d’ériger des murs autour de tous les camps de demandeurs d’asile sur les îles et le continent. Pour l’heure, le camp de Ritsona a l’air avenant. Pas de police ni de contrôle à l’entrée. Pas de dépôts d’ordures mais un simili-jardin d’enfants et des conteneurs proprement alignés le long de chemins de terre entretenus. Chaque conteneur a une douche avec de l’eau chaude et les toilettes communes sont propres.

« C’est une sécurité pour nous. On dort tranquille »

Le mur en béton haut de plus de deux mètres, qui bientôt encerclera, le camp est en revanche chaudement accueilli par Saduma. « C’est une sécurité pour nous. On dort tranquille », justifie cette Somalienne arrivée depuis peu de l’enfer du camp de Lesbos. Là-bas, Saduma, comme nombre de femmes, portait des couches la nuit pour ne pas avoir à aller aux toilettes, de peur d’être violée. Alors « oui, la sécurité c’est bien, très bien », répète-t-elle en se promenant aux abords du camp, avec une amie, voilée comme elle, de la tête aux pieds.

Yunus Mohamadi, médecin afghan, candidat aux élections européennes pour le parti de gauche Syriza, se désole de cette nouvelle situation. Pour cet ancien réfugié, nul doute que ces murs sont liés à l’ouverture de la saison touristique : « Le ministre chargé de l’immigration, Notis Mitarakis, est originaire de l’île de Chios, l’une des cinq îles avec un camp d’identification de demandeurs d’asile, explique-t-il. Son électorat se plaint d’une baisse du tourisme à cause des migrants. Alors on les cache derrière ces murs. »

« Un mur de séparation entre les Grecs et les migrants »

De fait, dans les îles qui supportent le plus gros poids de la vague migratoire, tout est fait pour repousser les migrants dans les terres peu visitées par les touristes. À Lesbos, le nouveau camp en cours de construction dans le nord de l’île commence à accueillir, très loin de toute habitation, les demandeurs d’asile actuellement parqués sur un ancien terrain militaire jouxtant la capitale Mytilène.

Malgré l’isolement et la nourriture infecte, la sécurité fait là aussi des heureux. « Il n’y a plus de bagarres, de racket, de violence », déclare Ahmed, réfugié irakien fraîchement arrivé à Ritsona. « Dans leur ensemble, les migrants accueillent avec soulagement cette politique sécuritaire. Ils ne voient pas que cela leur ferme toute possibilité d’intégration à la société grecque. Ce mur n’est rien de plus qu’un mur de séparation entre les Grecs et les migrants », déplore Yunus Mohamadi. Selon lui, l’insécurité pouvait être combattue sans enfermement.

L’argent pour les murs, pas pour les écoles

Pour l’association Arsis, qui s’occupe de reloger les migrants, ces murs sont un gouffre financier. « L’Union européenne a accordé 370 millions d’euros à la Grèce pour faire face à la crise migratoire et la plus grande partie de cet argent est engloutie par la construction des murs de béton et des nouveaux camps fermés, tempête Konstantinos Markidis, de l’association. Mais les 900 enfants de Ritsona n’ont pas d’école faute de budget. »

Manos Logothetis, secrétaire général au ministère de l’immigration, défend ce mur « efficace ». « C’est une belle manière de clôturer un espace », justifie-t-il. Mais surtout, pour ce médecin qui soignait les réfugiés au camp de Samos, ces murs ont vocation à faire face à une nouvelle vague de migration. « Il n’est pas question de se laisser surprendre comme en 2015 par une vague d’immigration sans aucune infrastructure adéquate. Cette fois-ci nous serons prêts. »

Des canons acoustiques à la frontière avec la Turquie

Le long du fleuve Évros, la police grecque a équipé la frontière avec la Turquie de deux canons acoustiques ultra-puissants destinés à empêcher les migrants de gagner le territoire grec. Ils peuvent émettre des sons de 162 décibels, alors que les sons sont classés douloureux à partir de 120 décibels.

Des défenseurs des droits humains dénoncent leur dangerosité. « Cela n’a pas été financé par la Commission européenne. Et j’espère que c’est conforme aux droits fondamentaux, cela doit bien sûr être clarifié », a réagi la commissaire européenne aux affaires intérieures Ylva Johansson, le 9 juin. Le gouvernement grec a également adopté un décret pour déclarer la Turquie « pays sûr pour les demandeurs d’asile de Syrie, d’Afghanistan, du Pakistan, du Bangladesh, de Somalie ».

La Croix