Grenoble (38) : « Sciences Po est devenu un camp de rééducation »

Professeur d’allemand et de civilisation allemande à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Klaus Kinzler est au centre d’une polémique qui empoisonne l’établissement depuis un an. Accusé d’être islamophobe dans une campagne lancée par des étudiants sur les réseaux sociaux, il a vu son nom et celui d’un de ses collègues placardés sur les murs de l’établissement avec la mention : « Des fascistes dans nos amphis. L’islamophobie tue ». Klaus Kinzler n’est pas retourné à l’IEP depuis les faits. En mars, il publiera le récit de cette affaire aux Editions du Rocher.

Klaus Kinzler, enseignant: « On entend désormais dans les amphis des profs remettre en cause tout le système dans ses bases universalistes, démocratiques, laïques. C’est fait sans aucun complexe »

Vous avez été, selon vous, la cible d’une « cabale » instrumentalisée par un syndicat étudiant (l’Union syndicale) de l’IEP de Grenoble, avec le silence complice de la direction et du corps enseignant. Pourquoi les choses se sont-elles envenimées à ce point ?

Tout a commencé par des échanges de mails avec une collègue historienne en décembre 2020. Je contestais le titre d’une journée de débats dans lequel « racisme, antisémitisme et islamophobie » étaient mis sur le même plan. Cela me paraissait un scandale alors qu’existe un vrai débat sur la pertinence du terme islamophobie. La discussion s’est vite envenimée, ma collègue affirmant la « scientificité » du mot. Les ennuis ont débuté. Dès janvier, la campagne s’était déjà déchaînée sur Facebook. On nous accusait d’être « islamophobes » et on exigeait notre démission, tout en lançant des appels à témoignages anonymes contre nous. En mars dernier, mon nom, ainsi que celui d’un collègue politologue, spécialiste de l’islam en France, ont été placardés sur la façade de l’établissement. J’ai été mis sous protection policière pendant un mois.

Le meneur présumé de cette campagne vient d’être relaxé par les autorités universitaires (la commission de discipline de l’université de Clermont-Auvergne), bien qu’un rapport de l’inspection générale de l’éducation et de l’enseignement supérieur a demandé des sanctions de façon très claire. Comment interprétez-vous cette décision ? Constitue-t-elle un désaveu ?

Je ne suis plus surpris de rien. Cela témoigne du niveau d’idéologie dans lequel baignent l’Institut d’études politiques de Grenoble et l’université en général. Est-ce pour autant un désaveu ? Les arguments de la relaxe sont hallucinants. L’administration estime que les faits ne sont pas caractérisés… Et pourtant, depuis le 10 janvier, la campagne Facebook où l’on me reproche d’être islamophobe et d’extrême droite est toujours en ligne ; l’IEP n’a même pas demandé sa suppression. Le conseil de discipline va contre les évidences, estime que je n’ai pas été désigné nommément, ce qui est faux puisque mon nom et celui de mon collègue ont été affichés sur la façade de l’établissement.

Ce sont les inspecteurs qui exigeaient « des mesures fermes » et des sanctions qui peuvent être surpris ! Uniquement des enseignants favorables aux étudiants en cause (un seul a finalement été poursuivi en disciplinaire) ont été entendus. Mais personne, absolument personne, ne nous a demandé notre version des faits. Ni le conseil de discipline, ni d’ailleurs la police ou la justice. La direction a indiqué qu’elle ne ferait pas appel de la relaxe. Désormais, dans ces circonstances, un enseignement digne de ce nom n’est plus possible à l’IEP de Grenoble. Cette impunité, c’est un appel à l’intolérance. Les enseignants devraient massivement se lever, se mettre en grève. Cela pourrait arriver à n’importe lequel d’entre eux, y compris les plus « ultras ». Je me considère comme un lanceur d’alerte qui n’est pas protégé. Tant que je ne suis pas réhabilité, on ne me forcera pas à remettre les pieds à l’IEP.

Vous enseignez à Sciences Po Grenoble depuis vingt-cinq ans. Qu’avez-vous observé ?

J’ai enseigné dans cet établissement pendant un quart de siècle, sans jamais aucun problème, dans une liberté totale. La langue et la civilisation allemandes, l’histoire, la politique, la société : j’ai pu aborder tous les sujets avec mes étudiants que je sonde chaque année sur mon enseignement. Mais je constate, depuis dix ans, et de façon plus aiguë depuis cinq ans, un changement de génération. Pas tant chez les étudiants, d’ailleurs, que chez les enseignants. En peu de temps, on a vu arriver beaucoup de jeunes chercheurs adeptes des théories woke, décolonialistes, communautaristes, anticapitalistes. Sciences Po Grenoble n’est plus un institut d’études politiques, mais d’éducation, voire de rééducation politique.

Les étudiants sont endoctrinés. Un noyau dur de 25 enseignants, sur un total de 70, tient le haut du pavé. La direction est faible, politiquement modérée, mais ne veut pas de vagues. Otage de ceux que j’appelle « les ultras », inapte, elle m’a sacrifié comme un pion. Elle a fait pression sur moi pour que je ne m’exprime pas dans les médias. Elle m’aurait défendu dès le début en disant simplement que j’étais un bon enseignant, elle se serait épargné cette tempête. Les autres enseignants se taisent. Désormais, les étudiants ont face à eux des professeurs qui n’acceptent qu’une opinion, sur les violences policières, l’islamophobie, par exemple. Certains enseignants n’adhèrent plus à l’obligation théorisée par Weber de neutralité de la sociologie. Cette radicalisation est totalement assumée.

J’ai appris et compris plus sur l’histoire en quelques mois qu’en quarante ans à m’intéresser à l’Allemagne. J’observe la mécanique de la prise du pouvoir d’une minorité agissante sur une majorité, au mépris de la loi, par l’intimidation. »

Une radicalisation, un endoctrinement : ce sont des mots forts… Ces thèmes woke ne font-ils pas finalement partie du débat aujourd’hui ?

Oui, le politique a toujours existé dans l’enseignement supérieur. Mais on entend désormais dans les amphis des profs remettre en cause la légitimité du président de la République à mener des réformes et, au-delà, remettre en cause tout le système dans ses bases universalistes, démocratiques, laïques. C’est fait sans aucun complexe. Et depuis un an, cela va plus loin : cette frange veut faire taire tous ceux qui ne sont pas d’accord. C’est concerté avec les étudiants. Cela va des blocages des locaux dix jours par mois pour des motifs qui n’ont rien à voir avec la vie étudiante, à ce que nous subissons, mon collègue et moi. Nous avons toujours été des oiseaux assez rares dans un IEP très à gauche, je me définis comme un libéral centriste. Tant qu’on ne parlait pas racialisme et wokisme, j’étais simplement un spécimen. Aujourd’hui, nous sommes ostracisés. Le cours de mon collègue est boycotté.

La sociologie des étudiants est-elle un élément d’explication ?

Ils sont le produit d’un enseignement dès le lycée, de la victimisation ethnique et du décolonialisme. C’est une « clientèle » particulière. Très anticapitaliste, même si cela tend à se lisser au cours du cursus. Parmi eux, se trouvent beaucoup de jeunes favorisés – enfants de profs ou de cadres – qui viennent avec des préjugés qu’ils demandent à l’institution de confirmer. Sinon, ils se disent « blessés, offensés ». Le plus frappant est qu’en dépit de la politique d’« ouverture sociale » proclamée, on fait semblant. Il n’y a aucune diversité ethnique ou religieuse. Aucune mixité. C’est du baratin. On a toujours des enfants de CSP +, très peu d’élèves modestes. C’est un entre-soi.

Hors de l’école, avez-vous été soutenu ?

Oui, près de 4.000 mails, des lettres d’anciens élèves et de personnalités politiques comme Olivier Faure (PS), Richard Ferrand (LREM), des députés LR. Les ministres Blanquer et Vidal et même Marine Le Pen se sont exprimés publiquement. Mais mes collègues sont, à l’exception de cinq ou six d’entre eux, demeurés muets. « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles », s’inquiétait l’écrivain suisse Max Frisch. Je ne leur jette pas la pierre, mais cela me fait peur. Ils laissent faire, pour différentes raisons : ignorance des faits, peur des conséquences sur leur carrière, sur le financement de leurs recherches. Peut-être aussi par une forme de « mépris de classe » : je ne suis qu’agrégé, pas docteur. C’est une sorte de lâcheté. J’ai appris et compris plus sur l’histoire en quelques mois qu’en quarante ans à m’intéresser à l’Allemagne. J’observe la mécanique de la prise du pouvoir d’une minorité agissante sur une majorité, au mépris de la loi, par l’intimidation. Cette mécanique, relayée par les réseaux sociaux, est un cas d’école. C’est orwellien.

Une longue expérience de prof

Ancien officier et athlète de haut niveau en Allemagne, Klaus Kinzler a passé l’agrégation d’allemand en France pour se consacrer à l’enseignement. Il a occupé plusieurs postes dans différentes régions, dont celui de principal d’un collège de banlieue à Echirolles (Isère). A 62 ans, il enseigne l’allemand et la civilisation allemande à l’Institut d’études politiques (IEP) de Grenoble. D’abord placé en arrêt-maladie, il est aujourd’hui arrêté pour accident du travail.

L‘Opinion