Grigny 2 (91) : L’État se résout à racheter 1.320 appartements de cette copropriété paupérisée qui représente 40% de la ville (Maj: Feu d’artifice ce week-end)

11/04/2021

Le Parisien, le 11 avril 2021

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20/03/2021

Après vingt ans d’interventions infructueuses dans cette cité, en Essonne, la situation continue de se dégrader. Des appartements seront transformés en HLM, d’autres détruits.

Après vingt ans de soins intensifs au chevet de l’énorme copropriété de 5.000 logements de Grigny 2 (Essonne), 1 320 appartements vont être rachetés par l’Etat pour être transformés en HLM (400) ou démolis (920). « Après vingt ans d’interventions de l’Etat, ces immeubles ont accumulé trop de dettes, jusqu’à 11,8 millions d’euros d’impayés, et sont en faillite, admet Alain Bucquet, préfet délégué pour l’égalité des chances de l’Essonne. Mais l’Etat ne se désengage pas, au contraire, nous poursuivons. »

La mairie constate une dégradation accélérée des immeubles, depuis 2010. « Lors de cette annonce, nous avons senti chez certains du soulagement, chez d’autres de la colère », explique Philippe Rio, maire de Grigny. Cet ensemble d’immeubles représente à lui seul 40 % de la ville.

L’Etat aura, en vingt ans, dépensé ici 75 millions d’euros, soit 15.000 euros par appartement.”

La nouvelle de ce rachat massif, sans aucune concertation, a été annoncée à plus de 150 copropriétaires occupants au cours de trente heures de réunions en petits groupes, par les autorités, le maire et ses équipes, le préfet à l’égalité des chances et la directrice adjointe de l’établissement public foncier d’Ile-de-France (Epfif).

L’Epfif a déjà, au fil des départs, des préemptions, des saisies et des ventes aux enchères, acquis 401 logements et doit donc acheter, d’ici 2026, les 919 autres à l’amiable puis, si nécessaire, par expropriation. « Dans les faits, c’est une expropriation et je la trouve profondément injuste envers les imbéciles comme moi qui ont toujours payé leurs charges », juge Mme C. (qui tient à conserver l’anonymat), parmi les premiers copropriétaires, en 1970.

« Faire le deuil de notre patrimoine »

« Nous sommes sortis de la réunion sonnés par cette annonce », raconte Nicolas Pougès, 51 ans, copropriétaire, depuis 2005, dans un des immeubles promis à la démolition. M. Pougès avait, à l’époque, acquis ces 85 m2 pour 90 000 euros, et ne sait pas ce qu’il retirera de cette cession. Il a encore 56.000 euros de crédit à rembourser et 10.000 euros de retard de charges, très élevées dans ces bâtiments, d’en moyenne 350 euros par mois.

« On ne nous a annoncé aucun prix de rachat, poursuit M. Pougès, ce qui est scandaleux. Avec ma femme, en préretraite, et mon petit salaire d’animateur périscolaire, nous savons qu’aucune banque ne nous fera de nouveau crédit pour nous reloger. » « Nous avons cinq ans pour trouver une solution sur mesure à chaque copropriétaire et nous leur ferons deux offres de relogement, à Grigny ou ailleurs, selon leur souhait, rassure M. Bucquet. C’est un dispositif exceptionnel. »

CDC Habitat et 3F, qui détient déjà du patrimoine dans cette copropriété, sont les deux bailleurs sociaux désignés pour transformer 400 appartements en HLM et, éventuellement, reloger certains des expropriés.

Grigny 2 est, aujourd’hui, loin de son image publicitaire, lors de sa création, en 1972, par le même promoteur que le toujours chic Parly 2 situé sur la commune du Chesnay (Yvelines). Elle se voulait une ville dans la ville, avec son centre commercial, sa piscine, sa chapelle, ses courts de tennis et ses appartements de standing destinés aux classes moyennes, notamment les navigants et personnels de l’aéroport d’Orly, tout proche. Très vite, la paupérisation de la population, accélérée par les énormes charges d’une copropriété à la gestion compliquée par plusieurs niveaux de décisions, avec un syndicat principal coiffant vingt-sept syndicats secondaires, ont plongé l’ensemble immobilier dans les impayés et la faillite.

Marchands de sommeil

Dès 2001, la copropriété est placée sous plan de sauvegarde, avec l’objectif de redresser les comptes et faire baisser les charges. Le plan est renouvelé en 2007 puis en 2014 avant qu’une opération de requalification des copropriétés dégradées (Orcod) soit décrétée fin 2016. L’Orcod, toujours en vigueur et pilotée par l’Epfif, a pour mission d’acheter des appartements avec le double intérêt d’empêcher de mauvais payeurs ou des marchands de sommeil de devenir propriétaires, et de rembourser les arriérés de charges avec le produit de la vente. Mais ce portage est en lui-même coûteux. L’Epfif a, depuis 2017, déboursé 18,6 millions d’euros en achat de logements et 4,1 millions d’euros en charges.

« L’intervention de l’Epfif nous avait redonné confiance, se souvient M. Pougès, et fait espérer un redressement des charges et une chasse aux marchands de sommeil », qui ont pullulé dans la copropriété en rachetant à vil prix de grands appartements de cinq ou six pièces et en les louant jusqu’à 500 euros par pièce…

Les espaces extérieurs, jardins, voiries, coûteux en entretien, ont été transférés à l’intercommunalité. Le démantèlement de cet ensemble, par la suppression du syndicat principal et la scission en vingt-sept copropriétés indépendantes a lui aussi coûté cher et n’est pas achevé. « Il a fallu restructurer les réseaux d’eau et, surtout, de chauffage urbain, désormais assuré par géothermie, qui permet d’importantes économies, détaille M. Rio. Mais elles ne se traduisent pas encore dans les appels de fonds car les syndics, notamment les administrateurs judiciaires des immeubles en faillite, font les comptes avec beaucoup de retard. »

« Des marchands d’espoir »

Le 6 novembre 2018, Julien Denormandie, alors ministre du logement, est aussi venu annoncer un plan massif et des travaux d’urgence pour 24 millions d’euros afin de pallier les incendies, les inondations, les pannes électriques… Ces chantiers, finalement estimés à 45 millions d’euros, ne sont toujours pas engagés et certains concernent des immeubles voués à la démolition dans cinq ans.

« La venue du ministre avait soulevé beaucoup d’espoirs mais ce ne sont que des marchands d’espoir », juge Nordine Chelloum, 29 ans. Ses parents, ouvrier et femme au foyer, sont devenus propriétaires en 1985. « Pendant des années, lorsque nous interpellions les pouvoirs publics sur l’entretien ou pour chasser des dealeurs et des squatters, on nous répondait : “C’est privé, c’est de votre responsabilité”. Et aujourd’hui, on nous prive de notre patrimoine et de notre pouvoir de propriétaire, accuse-t-il. Voilà des années que l’immeuble est sous administration judiciaire, avec un syndic désigné par le tribunal et dont les honoraires augmentent, sans que nous n’ayons aucune prise. »

Maître Florence Tulier, qui, depuis des années, gère quatre des cinq groupes d’immeubles rachetés par l’Epfif, perçoit, chaque année, entre 106.000 et 300.000 euros par copropriété. Contactée, elle a invoqué sa mission judiciaire qui ne l’autorise pas à s’exprimer sur les dossiers en cours.

« Tous mes voisins attendent désormais du maire une lutte commune vers un prix du mètre carré décent et de ne pas passer à l’abattoir », espère Nordine Chelloum. « Ces immeubles sont beaux, dans un environnement qui s’améliore… Peut-être que, finalement, ils ne seront pas rasés », espère, de son côté, Nicolas Pougès.

Le Monde