Guerre de Vendée : Les enjeux « mondialistes » d’un conflit « régional »

Il n’y a pas eu de « génocide » des « Vendéens », comme le soutient Philippe de Villiers, mais de terribles massacres, instrumentalisés par les députés de la Convention dans leurs luttes fratricides. Dans cette tribune pour « l’Obs », l’historien Jean-Clément Martin, professeur émérite à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, récuse le récit simpliste d’une lutte entre tradition et modernité.

Sortira-t-on jamais de la guerre interminable qui oppose la France à la Vendée depuis plus de deux cents ans ? A l’évidence la réponse est non si l’on en croit l’émission « Complément d’enquête » diffusée le jeudi 7 septembre par France 2, à 23 heures, intitulée « Histoire, argent, pouvoir : les vrais secrets du Puy du Fou ». Je n’entrerai pas dans les polémiques suscitées par l’émission pour ne m’intéresser qu’à la façon dont les spectacles du Puy du Fou proposent le récit de la « guerre de Vendée ». Si la qualification des violences commises est essentielle, il ne faut pas s’enfermer dans ce débat.

Non seulement il faut revenir aux conditions dans lesquelles la « guerre de Vendée » est apparue, mais il faut surtout comprendre pourquoi le récit des « Vendéens » est devenu prédominant et, enfin, comment il participe à une révision mondialisée de l’histoire et du passé. Car la Vendée n’est pas un enjeu local, passéiste, conservateur mais tout au contraire un des éléments essentiels de la façon dont nous bâtissons le monde actuel.

Requalifier le récit national

Pour le dire brièvement quand Reynald Sécher a proclamé, en 1986, que la « guerre de Vendée » avait entraîné un « génocide » des « Vendéens », et fait disparaître un peu plus de 100 000 personnes, j’ai affirmé, dès 1987, qu’il n’y avait pas eu de génocide mais des combats et des massacres responsables de plus de 200 000 morts et disparitions. Après des polémiques, une sorte de consensus fut établie – sans que R. Sécher ne s’y rallie – estimant qu’il avait pu y avoir 170 000 victimes « vendéennes » et 30 000 victimes « républicaines ».

Génocide ou massacre, la distinction n’est pas une querelle d’historiens, contrairement à ce qu’a dit Nicolas de Villiers. Son père, Philippe, accorde au contraire toujours une grande importance à la désignation, retenant le mot « génocide », comme nombre de députés et de sénateurs de tout le pays qui ont déjà à plusieurs reprises demandé que la France reconnaisse officiellement l’existence du génocide vendéen, rendant possible de poursuivre ceux qui défendraient l’opinion opposée. Jusqu’à présent, aucune majorité n’a été réalisée qui adopterait ce projet de loi. Qu’en sera-t-il dans quelques années ?

Il faut clairement dire et fermement faire comprendre que l’emploi du mot génocide est une mine redoutable pour la société française traversée comme jamais par les débats sur son identité. En évoquant notamment la Shoah et le génocide des Arméniens, le mot « génocide » porte une accusation irrémédiable envers la République, née en septembre 1792, et sur toute la tradition républicaine de la France. Adopter une telle loi mémorielle, dans la suite de celles qui ont été prises après la loi Gayssot, consacrerait la victoire des « blancs », catholiques et monarchistes ou au moins traditionalistes, avec toutes les conséquences sociétales que cela pourrait durablement engendrer.

La fracture initiale : les rivalités entre révolutionnaires

Aller contre est nécessaire mais pas suffisant. Génocide ou massacre ont un point commun qu’il faut précisément dénoncer et récuser : ils opposent « Vendéens » et « républicains », comme s’il y avait eu deux populations ennemies, porteuses de projets, de traditions et de valeurs différentes et antagonistes. C’est là où le bât blesse le plus. En légitimant la lutte entre « la Vendée » et « la France », en rendant le Puy du Fou responsable de la fracture, on évite d’affronter la redoutable question des divisions internes aux « républicains » et « révolutionnaires » de 1793, comme à celles de leurs héritiers jusqu’à aujourd’hui.

Résumons. La « guerre de Vendée » est la qualification que les députés de la Convention donnent en mars 1793 aux révoltes survenues au sud de la Loire, comme dans presque un quart de la France au même moment. En qualifiant ces révoltes de « guerre » (exactement « guerre de Vendée et des départements circumvoisins »), les Montagnards disqualifient les Girondins alors au pouvoir, accusés d’avoir sous-estimé l’importance des enjeux. En effet, ces derniers, en décidant qu’il s’agissait d’une guerre idéologique, ne créèrent pas une troupe cohérente, ce qui rendit impossible la bonne marche des armées et permit les victoires des « Vendéens » – qui s’appelaient eux-mêmes « armées catholiques et royales ».

Dans l’automne, cette situation périlleuse justifia que la Convention prenne des décrets d’extermination à l’encontre des « brigands de la Vendée » – précision indispensable pour rappeler qu’en aucun cas des « Vendéens » étaient voués en tant que tels à la mort et au moins 20 000 d’entre eux furent secourus – mais aussi qu’elle accorde le contrôle de l’armée aux sans-culottes parisiens. Ceux-ci sont incapables de mener des opérations militaires efficaces et sont, en outre, rivaux des Montagnards dorénavant au pouvoir. La victoire en Vendée garantit la victoire politique à Paris ! Les combats deviennent féroces contre les « Vendéens » mais aussi entre sans-culottes et « républicains » qui s’envoient mutuellement à la guillotine. Dans cette confusion, des « colonnes incendiaires » (« infernales ») sont déployées dans tout le sud Loire – notamment dans les Mauges – détruisant des villages et des bourgs et commettant des massacres. Tout ceci ne fait qu’entretenir les hostilités sans espoir de victoire.

Soulignons que, de 1791 à 1799, des révoltes clairement hostiles aux idéaux de la Révolution éclatèrent dans plus de la moitié de la France, en Bretagne, en Alsace, dans tout le Midi sans qu’aucune d’entre elles ait été qualifiée de « guerre », ait possédé des enjeux politiques aussi déterminants et ait échappé au contrôle de l’Etat.

En mars 1794, quand les sans-culottes sont totalement éliminés, leurs chefs exécutés à Paris, les « Vendéens » deviennent des « frères égarés » ! La guerre de Vendée perdit son enjeu politique immédiat ! Après une paix improbable entre « républicains » et « Vendéens » en 1795, la guerre reprit mais elle fut menée dans les règles par Hoche, qui la gagna ; ce qui n’empêcha pas que les hostilités demeurèrent vivaces pendant une quarantaine d’années.

Bleus contre blancs, une fiction essoufflée

Le récit ne peut donc pas se résumer à l’affrontement de deux groupes homogènes socialement, religieusement, politiquement – les diversités étant très importantes autant parmi les « bleus » que parmi les « blancs » en 1793 – puisque l’essentiel de cette histoire tient aux rivalités entre « révolutionnaires », plus ou moins « radicaux », plus ou moins « modérés », qui permirent et entretinrent les débordements de violences incontrôlées fin 1793-début 1794. Est-il besoin de dire que les « bleus », républicains et révolutionnaires et les « blancs », catholiques et monarchistes, minorèrent continuellement le rôle de cette fracture pour ne retenir que les prouesses de leurs héros et surtout de leurs martyrs ?

Le sud de la Loire, devenu « la Vendée », marqué ainsi par une guerre effroyable devint le symbole des luttes politiques tout au long du XIXe siècle ce qui structura la société locale en communautés mémorielles antagonistes, jusqu’à inciter les nobles et notables « blancs » à développer l’économie régionale et à créer une industrie rurale, qui demeure toujours une caractéristique de la région.

Tant que la gauche républicaine a pu garder une unité, le statu quo droite/gauche a été maintenu, mais après les remises en cause du communisme dans les années 1970, au moment où le Puy du Fou est créé, tout bascule. Alors que les traditions républicaines disparaissent et que les comparaisons deviennent systématiques entre « guerre de Vendée » et Goulag, voire génocide cambodgien, l’historiographie « de gauche » refuse de reconnaître les responsabilités des députés de la Convention et s’obstine à considérer la « guerre de Vendée » comme un phénomène régional, marginal, porté par des notabilités contre-révolutionnaires. Le bicentenaire de la Révolution française, réduit à son expression politique minimale, achève la fragilisation des bleus et permet que les blancs occupent tout le terrain.

Un méta récit universaliste ?

En inventant le Puy du Fou, Philipe de Villiers comprend, mieux que tous les politiques de droite de l’époque, l’enjeu « universaliste » de la « guerre de Vendée » qui oppose révolution et tradition, ce qu’il décline aujourd’hui, avec son fils, dans toutes les parties du monde. Au sens strict, ils n’innovent en rien puisqu’ils s’inscrivent, avec les mots et les interrogations d’aujourd’hui, dans un courant d’opinion formé dès le XIXe siècle et qui a, dès 1830, des échos dans toute l’Europe et dans les deux Amériques. Ils prolongent aussi l’habitude de s’adapter aux exigences économiques du moment pour permettre à la population de rester sur place tout en affichant la continuité de valeurs communes – ce qui est proprement l’image de marque du Puy du Fou depuis les années 1980.

Cette évolution est parfaitement maîtrisée par Nicolas de Villiers qui diversifie les spectacles, marginalise de fait la guerre de Vendée et, de surcroît, propose un récit historique mondialisé, fondé sur des stéréotypes rassurants, communautaristes et consuméristes. Paradoxalement cette réussite du Puy du Fou se réalise au détriment des souvenirs de 1793 et des nombreux « lieux de mémoires » dans le reste de la « région Vendée » – région qui, en outre, se voit transformée par la multiplication des autoroutes, par l’industrialisation des bourgs et des petites villes, enfin par la réduction du bocage. Ainsi la victoire du Puy du Fou risque bien, à terme, de signifier la disparition de la mémoire historique vive de la guerre de Vendée.

La diversification des activités du Parc du Puy du Fou et l’exportation de son modèle aux quatre coins du monde doivent être alors vues pour ce qu’elles sont : l’invention d’un rapport normé au passé plus que la répétition d’un récit contre-révolutionnaire ; la perspective est inquiétante pour le formatage des esprits et des attitudes, puisque ce modèle est capable de s’adapter à d’autres communautés, dans le monde entier.

Reste aux opposants à ne pas ferrailler dans des joutes consacrées et à voir plus loin, et surtout autrement. L’enjeu est se débarrasser des gangues mémorielles qui empêchent de revenir à ce qui s’est effectivement passé et d’accepter des révisions certainement déchirantes. Mais c’est à ce prix que les valeurs et les principes dont nous avons hérité et auxquels nous tenons ne seront pas jetés dans les poubelles de l’histoire et qu’il sera possible de lutter contre la « disneylisation » du passé mondial qui s’annonce.

BIO EXPRESS

Jean-Clément Martin, professeur émérite à l’université de Paris I-Panthéon-Sorbonne, est spécialiste de la Révolution française, de la contre-révolution et de la guerre de Vendée. Il a publié de nombreux ouvrages dont, le dernier, « Penser les échecs de la Révolution française » est paru chez Tallandier (2022).

L’Obs