Guerre en Ukraine : « Les États-Unis et la Chine s’emploient à piller l’Europe »

Investisseur installé à Hong Kong depuis 2012, David Baverez, essayiste et auteur de Chine-Europe : le grand tournant (Le Passeur Editeur), estime que la Chine, en privilégiant le contrôle de ses entreprises sur la croissance, pourrait s’affaiblir.

La guerre en Ukraine a-t-elle selon vous permis de remuscler l’Europe?

David Baverez:La guerre a engendré ce que j’appelle la « yéménisation » de l’Europe. De même que l’Iran et l’Arabie saoudite s’affrontent aujourd’hui au Yémen, les Etats-Unis et laChine s’emploient à piller l’Europe. Une des conséquences de la guerre, c’est que les Etats-Unis ont pu relancer leur production de gaz et de pétrole de schiste, vendu 120 dollars le baril aux Européens, tandis que la Chine se fournit à 65 dollars le baril en Russie. Une des principales préoccupations des Etats-Unis était d’éviter que l’Europe de l’Ouest ne s’allie à la Russie !

Croyez-vous que le commerce mondial va évoluer vers un modèle de blocs contre blocs?

On va vers un découplage et la Chine s’organise pour cela. On en voit les signes avant-coureurs : Ping An, l’actionnaire chinois de HSBC, prône la scission de la banque, qui réalise la grande majorité de ses bénéfices en Asie ; le géant pétrolier chinois offshore, Cnooc, vend l’ensemble de ses actifs aux Etats-Unis, au Canada etau Royaume-Uni, anticipant d’éventuelles sanctions américaines. Jene crois pas à la déglobalisation mais plutôt à une reglobalisation.

Comment l’Europe peut-elle jouer sa carte?

Quand vous entrez dans une économie de guerre, celui qui gagne est celui qui produit. L’économie est tirée parl’offre, non par la demande. Là sont laforce de la Chine et la faiblesse de l’Europe : on mesure à quel point l’Allemagne dépend de la sous-traitance industrielle chinoise. Sur les véhicules d’entrée de gamme, Mercedes projette d’arrêter sa ClasseA, tout comme Volkswagen la Polo, faute de semi-conducteurs.

Des pans entiers de l’industrie du futur vont voir la Chine s’imposer, comme les véhicules électriques, le solaire ou les turbines éoliennes. Pourtant, la Chine aura encorebesoin du savoir-faire européen etaméricain, sa productivité ne représentant encore qu’un tiers de celle des Etats-Unis.

La Chine se déclare toujours en faveur du multilatéralisme et du commerce mondial. Est-elle sincère?

La Chine a la volonté de désoccidentaliser la gouvernance mondiale. Elle a trois cibles : la démocratie, l’Otan et le dollar. LesChinois veulent renforcer le poids deleur monnaie dans le commerce mondial. C’est une vision de long terme. A plus court terme, une monnaie plus faible permet de relancer les exportations et donc de soutenir la croissance, au potentiel désormais plus réduit, autour de 3%.

La crise du Covid n’a-t-elle pas montré les limites technologiques de la Chine, qui n’a pas sorti de vaccin crédible?

En matière de technologies disruptives, la Chine est encore très en retard par rapport aux Etats-Unis, notamment dans la santé. Aujourd’hui, les Etats-Unis empochent annuellement 80 milliards de dollars de royalties liées àla propriété industrielle, quand la Chine en débourse 23 milliards. Le gap est encore énorme.

Le durcissement du régime vis-à-vis de l’entrepreneuriat privé ne va-t-il pas l’affaiblir?

Après les « Quarante Glorieuses » que laChine a connues (1980-2020), le régime a fait le choix en 2021 de privilégier le contrôle sur la croissance, redoutant qu’une jeunesse fortement digitalisée lui échappe. Cela a un coût économique important.

La balançoire est allée trop loin du côté du contrôle. Nous sortons d’une décennie où les « démocratures » sont montées en puissance. La nouvelle décennie verra peut-être le retour en force des Etats-Unis, qui domineront encore le numérique et pourront vendre très cher leur énergie.

Capital