« Harcèlement discriminatoire » : 17 jeunes d’origine maghrébine ou africaine assignent l’État

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Les plaignants, alors mineurs, avaient subi des contrôles abusifs et violences répétées de la part d’une brigade de police. Une procédure civile est examinée ce mercredi.

«Sale singe», «babines de pneu», «la prochaine fois, je te casse le bras», «ferme ta gueule, on pisse sur le ramadan»… Ils se plaignent d’avoir subi, des mois durant, discriminations et violences physiques et verbales, lors de contrôles d’identité répétés de la part d’un groupe de policiers baptisés «les Tigres», en rapport au félin rugissant sur leur écusson.

Ils avaient entre 13 et 17 ans et vivaient dans la cité Rozanoff (XIIe arrondissement de Paris). L’affaire a fait grand bruit tant elle est emblématique de la pratique décriée, mais encore très ancrée dans la routine policière, du contrôle au faciès. Un cas de «discrimination systémique», observait en mai le Défenseur des droits, Jacques Toubon, saisi du dossier.

Ce mercredi, l’État est assigné devant le tribunal judiciaire de Paris par ces 17 jeunes adultes d’origine maghrébine ou africaine, qui veulent que la faute lourde soit reconnue.

«Boule au ventre»

Entre juillet 2013 et juillet 2015, chaque plaignant a fait l’objet «de dizaines» de «contrôles-évictions» par les agents du groupe de soutien des quartiers (GSQ) du XIIe, dénoncent leurs avocats Slim Ben Achour (lire ci-contre) et Félix de Belloy. Dans le jargon sécuritaire, un «contrôle-éviction» revient à procéder à un contrôle d’identité pour dégager quelqu’un de la voie publique.

«Je ne peux même pas vous dire le nombre de contrôles que j’ai subis, tellement les flics venaient tous les jours. On se disait que c’était normal, qu’ils avaient les pleins pouvoirs», se rappelle Younès (1), 23 ans, contacté par Libération, désormais «conscient de [ses] droits».

En sus des fouilles ou palpations abusives (très appuyées sur les fesses et parties génitales) et des conduites au poste arbitraires, certains plaignants ont reçu des claques, des coups de poing… «On était jeunes et ils nous persécutaient tout le temps», abonde un autre, qui a quitté le quartier. Aujourd’hui encore, il sent naître «une petite boule au ventre» à la vue d’un policier, au son d’un gyrophare.

«Mes parents ne me croyaient pas. Ils pensaient que c’était nous les méchants», raconte Younès, étudiant en master business et développement. Jusqu’au jour où son père vient le chercher au poste. «Il m’avait donné des sous pour aller à la foire du Trône. Là, juste pour me casser, le flic a dit : “C’est l’argent de la drogue.” Sinon, mon père m’aurait jamais cru.»

Dans les registres informatisés de main courante, les jeunes sont classés dans les «perturbateurs-indésirables». Un «terme particulièrement stigmatisant», qualifiera le Défenseur des droits, estimant que le continuum des faits dénoncés «crée un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant».

En décembre 2015, les familles déposent plainte contre X, une enquête est ouverte par le parquet de Paris et confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). En 2017, François Molins, alors procureur de la République de Paris, pointe dans un courrier «un grave dysfonctionnement sur le cadre des conduites au poste et des procédures de vérification d’identité au sein du commissariat». Pour le reste, rien ne bouge. Les agents concernés restent dans la brigade, «une situation favorisant les représailles», analyse Jacques Toubon.

Si 41 faits ont été classés sur les 44 répertoriés par l’IGPN, en raison de preuves insuffisantes, trois policiers ont été renvoyés en correctionnelle et condamnés, en avril 2018, à cinq mois de sursis et des amendes pour violences aggravées. Ils ont été jugés en appel en septembre, délibéré attendu le 23 octobre.

«Représailles»

Avec cette procédure au civil, l’enjeu est tout autre : «Nous portons une narration différente de la façon dont le monde dépeint ce qui se passe dans ces quartiers, ces soi-disant “territoires perdus de la République”», explique Slim Ben Achour, pour qui il est fondamental «d’aller au-delà de la responsabilité individuelle des fonctionnaires» : «Nous voulons que L’État soit condamné pour ses pratiques et politiques discriminatoires. Ces gamins n’ont pas été bien traités parce qu’un environnement de harcèlement discriminatoire a été créé. Or la police a aussi la mission de garantir les droits fondamentaux. Et c’est d’autant plus grave qu’ils étaient des enfants.»

(1) Le prénom a été modifié.

Libération

4 Commentaires

  1. Saloperies, ils devraient avoir honte.
    Avec tout ce qu’ils nous font endurer, j’arrive pas à croire qu’ils pleurniche te encore sur les flics racistes alors qu’ils leur cognent dessus sans aucune crainte !

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