Histoire Auguste : « Les relations entre chrétiens et païens dans les derniers siècles de l’Empire romain »

Stéphane Ratti , agrégé de lettres classiques, est professeur émérite d’histoire de l’Antiquité tardive à l’université de Bourgogne Franche-Comté. Auteur de nombreux ouvrages remarqués, il vient traduire, présenter et annoter, dans La Pléiade, «Histoire Auguste et autres historiens païens».

L’historien Stéphane Ratti, professeur émérite des universités, a traduit, présenté et annoté pour La Pléiade l’Histoire Auguste. Cet ensemble de textes passionnants permet de comprendre les ressorts de la victoire du christianisme à Rome à la fin de l’Antiquité, explique-t-il.

En 313, Constantin, empereur chrétien, accorde la liberté de culte à toutes les religions ; nul ne sera plus contraint de vénérer l’empereur à l’égal d’un dieu. En 391-392, Théodose, empereur très chrétien, interdit les cultes païens. Le monde a basculé. Ce qui est en cause, ce ne sont pas seulement des croyances et des cultes, mais toute une civilisation fondée sur la paideia – la culture, les mœurs et les pratiques de la Rome éternelle. C’est en ce sens que les historiens réunis dans ce volume peuvent être dits païens : nourris à l’antique paideia, ils en partagent toujours les valeurs. Ils écrivent entre 360 et 394 (avant 408 pour l’auteur des Vies et moeurs des empereurs) sous les règnes de princes chrétiens, occupent des postes importants, proches du pouvoir, et, par force, s’avancent masqués.

Le titre Histoire Auguste signifie Histoire des Augustes, c’est-à-dire celle des empereurs romains d’Hadrien (117-138) à l’avènement de Dioclétien en 284. Il s’agit de l’œuvre latine la plus complète et la plus détaillée que nous possédions sur les princes des IIe et IIIe siècles. L’Histoire Auguste, qui est le morceau de choix de notre volume, contient les Vies d’une trentaine d’empereurs légitimes, beaucoup plus si l’on compte les usurpateurs que l’auteur appelle des «tyrans». Ce sont, en apparence, mais en apparence seulement, des biographies qui ressemblent aux «Vies des Douze Césars» de Suétone.

De belles carrières restent ouvertes à ces lettrés, émules de Tite-Live, de Suétone ou de Tacite ; les empereurs chrétiens ne peuvent se passer d’eux. Les lois de 391-392 ne les réduisent pas au silence, mais ils sont assez lucides pour comprendre jusqu’où ils peuvent aller dans leur éloge du passé. La plupart évitent prudemment de parler du christianisme. L’Histoire Auguste, elle, s’autorise des moqueries, des parodies des Évangiles ou des Pères de l’Église, des allusions plus ou moins voilées. Le livre – trente vies d’empereurs, à partir d’Hadrien – est truffé d’indices révélant à des lecteurs choisis le fond de la pensée de son auteur, écrivain dissimulé, semet ridente, “souriant dans son for intérieur”.

Cet auteur pourrait passer pour le digne successeur du Suétone des Douze Césars. Il a du goût pour les frivolités d’alcôve, les anecdotes à portée moralisante, les prodiges et les oracles. Mais il se révèle en outre particulièrement imaginatif. L’Histoire Auguste n’est pas une œuvre historique au sens moderne du terme : elle enrichit son récit par tous les moyens qu’offre l’écriture romanesque, jusqu’à effacer les frontières entre histoire et fiction. C’est l’occasion de savoureux morceaux de bravoure, d’autant plus soignés littérairement qu’ils sont historiquement douteux.

Histoire sans autorité donc, mais pleine de vie et finalement de vérité : une œuvre personnelle et sensible sur l’âge d’or du paganisme et sur son déclin. “Une effroyable odeur d’humanité monte de ce livre”, disait Marguerite Yourcenar, qui y avait trouvé la matière des Mémoires d’Hadrien. Cette humanité en désarroi, c’est celle des païens qui assistent impuissants à la dissolution du monde auquel ils tiennent et appartiennent. À la bataille de la Rivière froide, en 394, les armées de Théodose affrontent l’usurpateur Eugène et le général Arbogast, soutenus par le parti païen. Théodose vainqueur, certains vaincus se donnent la mort. Parmi eux, Nicomaque Flavien senior, aristocrate, préfet du prétoire d’Italie, probable auteur de l’énigmatique Histoire Auguste.

Qu’est-ce que l’Histoire Auguste et quelle est l’histoire de ce texte ?

Stéphane RATTI. – C’est, dans l’Antiquité tardive, avec Ammien Marcellin, le tout dernier ouvrage historiographique de langue latine d’envergure qui soit païen. Avec Hugues Pradier, directeur chez Gallimard de la Bibliothèque de la Pléiade, nous avions, un moment, songé à donner pour titre à notre volume «Derniers historiens païens».

Les historiens modernes (et parfois contemporains), depuis les premières éditions de ce texte aux XVe puis au XVIe siècles, ont beaucoup utilisé l’Histoire Auguste, parfois fort imprudemment, en nourrissant leur récit ou leur biographie de tel ou tel prince au moyen d’informations, tantôt fort précises, souvent plus pittoresques, parfois graveleuses (à cet égard la « Vie d’Héliogabale » est un sommet) ou même rocambolesques (le tyran Firmus traverse le Nil à la nage au milieu des crocodiles), que fournissaient les six auteurs dont les noms figurent dans les manuscrits que nous possédons de l’ouvrage, le plus ancien d’entre eux remontant au IXe siècle.

Or on sait depuis les travaux d’un élève du grand historien allemand Mommsen, à la fin du XIXe siècle, Hermann Dessau, que les six auteurs en question sont des pseudonymes et que l’ouvrage a été rédigé par une seule main, non pas au début du IVe siècle, comme le proclament fictivement les dédicaces à Dioclétien et à Constantin, mais à l’extrême fin du IVe siècle.

La grande question est donc de savoir pourquoi un faussaire, incontestablement un païen bien informé mais aussi un grand lettré et un homme doté d’un humour subtil, a produit une forgerie de cette nature, plus proche du roman historique que d’une histoire sérieuse. Les réponses que nous proposons reposent sur une contextualisation nouvelle de l’œuvre que nous plaçons à l’acmé du conflit religieux qui se dénoue en septembre 394 à l’issue de la bataille de la Rivière Froide. Ce jour-là les païens conduits par un empereur, en réalité un usurpateur, nommé Eugène, rejoints par un certain nombre d’aristocrates païens, échouent à éliminer le prince légitime, le chrétien Théodose (379-395). C’est ce jour-là que le destin de l’Empire a basculé et que le christianisme l’a définitivement emporté sur un paganisme pluriséculaire. Or, si nous avons raison, l’auteur anonyme de l’Histoire Auguste pourrait avoir été l’un de ces aristocrates païens opposés à Théodose puisque nous proposons de voir en lui le propre préfet du prétoire de l’empereur, soit le numéro deux du régime, lequel avait rejoint le camp des insurgés.

L’Histoire Auguste, pour résumer, est une œuvre païenne qui revêt les apparences d’un recueil de biographies sérieuses mais qui, en réalité, contient, outre de bons renseignements qu’il faut savoir identifier parmi nombre de faux documents, une foule de notations pittoresques, humoristiques ainsi que des allusions plus ou moins voilées aux Évangiles et aux Pères de l’Église. Il y est même question du Christ ou des chrétiens dans quelques passages qu’il faut comprendre moins comme des attaques antichrétiennes que comme des appels à la tolérance religieuse adressés, par un païen conscient qu’il a presque perdu la partie, au pouvoir chrétien devenu dominant. Le monde a désormais basculé.

Pouvez-vous résumer les étapes du basculement qui a vu la victoire du christianisme à Rome ?

Au sein de l’Antiquité tardive, disons du IIIe au VIe siècle, on peut distinguer ce que j’appellerais un IVe siècle court délimité par deux dates capitales : 313 et 394. La première date, 313, est celle de ce qu’on nomme couramment « l’édit de Milan » qui est en réalité une lettre circulaire cosignée par Constantin et Licinius et adressée à tous les gouverneurs de province. Ce texte, que nous possédons en grec, grâce à Eusèbe de Césarée, et en latin, grâce à Lactance, accorde la liberté de conscience religieuse à tous. Dans un monde encore très majoritairement païen, il marque une vraie victoire pour les chrétiens : les persécutions sont désormais finies.

La seconde date, 394, voit la défaite militaire, lors de la bataille de la Rivière Froide ou Frigidus, dans les Alpes Slovènes, des derniers païens qui aient osé s’opposer par la force au pouvoir chrétien représenté par l’empereur Théodose le Grand, le vainqueur du Frigidus. Dans les trois années précédentes, entre 391 et 394, ce prince avait promulgué toute une batterie de lois antipaïennes d’une grande sévérité qui visaient à interdire le vieux paganisme. L’édit, par exemple, du 8 novembre 392 interdit à quiconque, dans tout l’empire, de sacrifier aux idoles, et ce même à titre privé. La police impériale a ordre de réprimer la moindre manifestation de fidélité au paganisme ou à ses rites, comme les sacrifices, une prière devant un laraire domestique ou même un juron mentionnant un dieu de l’ancien panthéon.

Les chrétiens sont très minoritaires au début du règne de Constantin (306-337) mais il est très délicat d’avancer des chiffres, peut-être représentaient-ils alors 10 % de la population de l’Empire. On estime qu’après la mort de Théodose, en 395, après que les conversions plus ou moins sincères se sont multipliées, les membres du Sénat de Rome, par exemple, renouvelé, sont majoritairement chrétiens. L’histoire du christianisme ne saurait se résumer aux quelque huit décennies entre la conversion de Constantin en 312 et l’activisme législatif antipaïen de Théodose entre 391 et 394. Mais l’histoire de la victoire du christianisme le pourrait sans doute.

Comment les intellectuels attachés aux cultes traditionnels de Rome ont-ils analysé l’essor du christianisme ?

Au IIe siècle on n’imaginait pas que le christianisme puisse supplanter les cultes traditionnels. Suétone décrivait le Christ comme un agitateur, Tacite parlait des chrétiens avec mépris, Pline le Jeune cherchait avec méfiance à s’informer, l’auteur du Satyricon s’amusait, avec son public, à parodier dans son roman la résurrection du Christ, l’empereur Marc Aurèle voyait dans l’entêtement des martyrs chrétiens à mourir une bizarrerie.

Un peu moins de deux cents ans plus tard, au IVe siècle, les intellectuels païens avaient pris conscience du danger. Un épisode fort curieux à cet égard est rapporté par l’Histoire Auguste dans la «Vie d’Alexandre Sévère» : l’empereur, que le biographe place parmi les meilleurs princes, au début du IIIe siècle, aurait voulu «édifier un temple au Christ et compter ce dernier au nombre des dieux» (43, 6). Le projet, selon notre texte, ne put aboutir au motif, lui objecta-t-on, «que tout le monde deviendrait chrétien et que tous les autres temples seraient abandonnés s’il mettait son projet à exécution». Cette anecdote, à moitié authentique puisque l’on sait que c’est en réalité Tibère qui avait eu cette idée, prouve que, dans l’esprit de l’auteur de l’Histoire Auguste, le christianisme constituait une vraie menace pour le vieux paganisme.

Une question plus triviale taraudait les riches aristocrates païens de la fin du IVe siècle, celle de la préservation de leur patrimoine. La question des héritages est ainsi une préoccupation constante de l’auteur de l’Histoire Auguste. La liberté de léguer et l’espoir d’hériter sont menacés aux yeux des aristocrates païens par le développement, sous le règne Théodose, de la pratique qui consistait à se démunir d’une partie de son héritage en le donnant à l’État ou à l’Église. Sous le pontificat d’Innocent (401-417) nous savons, par exemple, qu’une illustre aristocrate nommée Vestina vendit ses bijoux et ses perles afin d’édifier à Rome l’église San Vitale, sur le Quirinal, dédiée aux martyrs milanais Gervais et Protais.

L’Église était en concurrence non avouée avec l’État puisque l’empereur comme les communautés chrétiennes cherchaient à se faire désigner parmi les légataires dans les testaments. Saint Augustin lui-même, dans un sermon (Sermon 86, 13) sur l’aumône invite ses auditeurs à admettre le Christ parmi leurs enfants. Il ne s’agit pas d’une métaphore mais bien d’un conseil patrimonial. L’évêque d’Hippone incitait très explicitement, en chaire, à coucher la paroisse sur la liste des légataires : « Fais une place au Christ parmi tes enfants… »

Les menaces sur leur liberté de conscience et, par conséquent, sur leur mode de vie, sur leur identité, ajoutées aux pressions financières menaçant leur patrimoine, expliquent que les plus convaincus d’entre eux aient poussé, sous Théodose, les aristocrates païens à la rébellion.

Pourquoi le christianisme l’a-t-il emporté ?

Un certain nombre de raisons peuvent être avancées. Une idée assez répandue mais que je crois en grande partie fausse prétend que le paganisme était au IVe siècle déjà moribond, dévitalisé, que les cultes traditionnels étaient à l’abandon. Selon les tenants de cette théorie, les derniers païens ne seraient plus que des antiquaires désœuvrés ou des nostalgiques reclus dans leur cabinet de travail voire des privilégiés arc-boutés sur la défense du passé. Cette façon de voir permet d’éliminer toute dimension religieuse aux tensions de l’époque, d’écarter l’idée que ce monde ait pu connaître des crises, d’affirmer contre l’évidence, contre les acquis les plus récents de la recherche, que l’instauration de la religion nouvelle par les lois antipaïennes de Théodose se fit sans soulever d’opposition, sans conflit, sans susciter la moindre protestation, encore moins la plus petite résistance de la part du camp païen. Or, le simple fait que nous ayons réuni dans notre volume plus de sept cents pages de littérature historique païenne produite entre 360 et 408 prouve la vitalité persistante de la culture païenne traditionnelle. Le paganisme n’était certainement pas une chose trop misérable pour être digne qu’on meure pour lui puisque certains l’ont fait lors de la bataille de la Rivière Froide.

Une autre explication prétend que la tolérance religieuse du paganisme a été sa faiblesse: il y avait trop de cultes, trop de mystères, trop de philosophies de la vie. On ne savait que choisir. On pouvait ajouter les unes aux autres les assurances religieuses sans se sentir le moins du monde en sécurité. Il est vrai que Prétextat, grand personnage de la fin du IVe siècle, et son épouse Pauline, avaient, par exemple, multiplié les dévotions et comme empilé les initiations. Avec le christianisme, au contraire, un seul choix irrévocable et la voie du salut était ouverte ! Je ne pense pas non plus que cette explication soit suffisante dans la mesure où la religiosité païenne tendait, depuis au moins le IIIe siècle et l’empereur Aurélien qui privilégiait le culte du dieu Soleil (Sol), vers un hénothéisme qui a pu servir, dans le cas de Constantin par exemple, de préparation à la conversion au monothéisme chrétien.

Une meilleure explication est à chercher du côté de ce véritable sentiment d’appartenance commune qui a soudé les chrétiens au moment des persécutions. Les chrétiens ont également pratiqué plus efficacement que d’autres la solidarité sociale ; leur communauté prenait soin des veuves et des orphelins, des anciens, des chômeurs, des invalides ; elle enterrait les pauvres et soignait les malades en cas d’épidémie. Ce lien, comme l’a bien expliqué Eric Robertson Dodds, guérissait de l’angoisse de la solitude tous les déclassés par les crises du temps : les déracinés des centres urbains, le paysan qui gagnait la ville pour trouver du travail, le soldat démobilisé après les abandons de provinces, le rentier ruiné par l’inflation, l’esclave affranchi et désormais sans patronus… Et puis le christianisme s’est ouvert aux femmes (elles n’avaient, à titre de comparaison, pas accès aux rites célébrés en l’honneur du dieu Mithra) et aux esclaves.

Ceci dit, la raison véritable, si ce n’est l’unique, selon moi, est sans doute que Constantin et Théodose ont décidé par la force de la loi que le christianisme vaincrait. Ce qui advint. L’autorité impériale a façonné le sort religieux de l’Antiquité tardive.

C’est une des grandes difficultés pour nous, Modernes, que de comprendre l’Antiquité tardive sans manichéisme. Il n’y aura certes plus d’empereur païen après la disparition du dernier d’entre eux, Julien l’Apostat, en 363. Les païens sont minoritaires à la fin du IVe siècle, certainement, mais ils ne sont pas pour autant absents des lieux de pouvoir. Eutrope, présent dans notre volume, auteur d’un Abrégé d’histoire romaine de Romulus à l’empereur Julien (douze siècles en une centaine de pages !) qui fait l’éloge de l’impérialisme romain dans un récit nourri du patriotisme de Tite-Live, était un païen au service d’un prince chrétien : il était non seulement son archiviste en chef, mais aussi le responsable de la correspondance officielle de l’empereur Valens qui était arien. L’homme que je pense être l’auteur de l’Histoire Auguste, Nicomaque Flavien senior, avait été gouverneur de la Sicile, consul, préfet du prétoire sous des princes chrétiens. Son fils, après la mort de son père, se convertit par opportunisme sans doute et tout nourri de piété filiale qu’il était, a continué à servir les successeurs de Théodose au poste très prestigieux de préfet de Rome.

D’autres grands personnages ont su entretenir l’ambiguïté ou se montrer, avec habileté, suffisamment soumis au pouvoir pour se voir confier des postes importants malgré leur formation classique et un penchant vers un paganisme néoplatonisant comme, par exemple, Marcellinus, le président de la Conférence de Carthage qui mit fin au conflit entre catholiques et donatistes en 411 ou cet aristocrate du nom de Volusianus, proconsul d’Afrique et préfet de la Ville en 417, qui entretint avec saint Augustin une correspondance à fleurets mouchetés avant d’être, dit-on, converti in articulo mortis. Tous deux, Marcellinus, qui était chrétien, et Volusianus, qui était païen, fréquentaient les mêmes cercles philosophiques à Carthage et correspondaient avec l’évêque d’Hippone. Nous avons avec ces grandes figures un exemple frappant de l’interpénétration des cercles intellectuels et de leur communauté de préoccupations spirituelles.

Les intellectuels « païens », devenus des opposants, ont-ils dû ruser pour défendre leurs convictions dans leurs œuvres et leurs vies ?

Aucun régime autoritaire n’a jamais favorisé l’expression d’une opposition. C’est encore plus vrai quand le régime en question est théocratique comme l’était celui de Théodose. Le dossier documentaire que j’ai réuni et qui recense les différentes formes de censure dans l’Antiquité tardive est très épais.

Le grand orateur Symmaque, dans son panégyrique de l’empereur Valentinien Ier, déplore l’état d’exception qui régnait dans le domaine judiciaire depuis quelques années, sans doute depuis le règne de Constance II (337-361), le fils de Constantin, et qui réduisait drastiquement les libertés des plaidoiries. Il précise, dans une formule digne des pages les plus noires d’Ammien Marcellin, que « nulle part davantage que dans le sanctuaire de la littérature le silence n’était plus lourd ». Alors que dans l’ancien temps il suffisait de manifester sa piété par quelques gestes simples et peu coûteux comme de jeter un grain d’encens sur la flamme d’un autel ou d’adresser un salut lointain à la statue d’un dieu, la religion, à la fin du IVe siècle, est devenue le domaine impénétrable des convictions secrètes de chacun, ce que Symmaque, parlant de son parent Nicomaque Flavien senior, appelait son penetral, c’est-à-dire sa conscience la plus intime, le sanctuaire de ses pensées secrètes, aussi inviolable que la partie la plus inaccessible d’un temple. Or, on le sait, Flavien, comme ses amis, dissimulait.

L’auteur de l’Histoire Auguste a, selon moi, eu recours aux six pseudonymes derrière lesquels il dissimule son identité, par plaisanterie, par provocation et par bravade envers le pouvoir théodosien, mais aussi par crainte. L’un de ces pseudonymes, Julius Capitolinus, proclame ses convictions païennes et son affection particulière pour Jupiter, le dieu qui siégeait au sommet de la citadelle du Capitole depuis les temps les plus reculés de Rome. Ce sont de même — et ce n’est pas une coïncidence — des statues de Jupiter brandissant le foudre qui sont dressées, au dire de saint Augustin dans La Cité de Dieu, au col du Poirier, le lieu précisément de la bataille du Frigidus. C’est encore un adepte du Jupiter tonnant qui est attaqué dans le Poème contre les païens dont nous donnons le texte latin et la traduction dans notre volume et dont nous pensons qu’il entretient des liens étroits avec l’auteur de l’Histoire Auguste.

Cet dernier, qui voyait en Platon le prince des philosophes, vivait à une époque où ne soufflait plus l’esprit de libéralisme, philosophique et religieux, qui, au IIe siècle, caractérisait le Haut-Empire. «La société tentera toujours de tyranniser la pensée» écrivait Leo Strauss dans son livre De la tyrannie. Et il ajoutait cette phrase qui sied parfaitement à notre biographe : «La rhétorique socratique est le moyen classique de déjouer continuellement ces tentatives».

Le terme de «paganisme» pour désigner les adeptes des religions traditionnelles de la Rome antique n’est-il pas péjoratif ? Quand s’est-il imposé et pourquoi ? En définitive, comment définir le « paganisme » ?

Ce sont les premiers écrivains chrétiens de langue latine qui, depuis Tertullien au IIIe siècle, usent du terme «païens». En grec ancien, «païen» se dit «hellène» puisque les Évangiles ont été rédigés en grec comme l’ensemble des premiers écrits chrétiens jusqu’au IIe siècle et que saint Paul écrivait en grec. Dans l’Antiquité tardive, Ammien Marcellin signe son ouvrage historique en affirmant sa double identité d’homme libre et de grec, c’est-à-dire de païen. Comme en latin classique pagani désigne les habitants des bourgs perdus, l’habitude s’est prise de désigner de ce mot les païens attardés des campagnes par opposition aux élites évoluées et chrétiennes des villes.

Les païens ne se sont jamais désignés eux-mêmes d’un vocable particulier. Ils ne nommaient pas leur religion, sinon par leur préférence personnelle pour tel ou tel dieu plus populaire que son voisin ou plus adapté à la situation : Augustin se daubera de cette souplesse religieuse dans La Cité de Dieu. Les païens ne nommaient pas plus leur religion qu’ils ne cherchaient à identifier les molécules présentes dans l’air qu’ils respiraient. Plutarque écrivait : «La foi ancestrale, traditionnelle, se suffit à elle-même». Inutile de nommer une notion qui n’est pas problématique. Pline l’Ancien ne consacre aucun des trente-sept livres de sa vaste encyclopédie à la religion.

Le paganisme est un ensemble de pratiques ritualisées autour du sacrifice mais il est très loin de n’être qu’un formalisme rigide et un peu vide ou un simple devoir civique. Il est un pacte noué avec les dieux (tous ne sont pas d’égale puissance et aucun des dieux du paganisme n’a l’effrayante transcendance du Dieu chrétien), un pieux contrat passé avec les puissances d’En-haut que l’on peut résumer en trois mots latins : Do ut des ou encore «Je t’offre ma piété afin que tu m’assures ta protection». L’homme pieux protégé des dieux est felix, «heureux dans ses entreprises».

Je définirais pour ma part le paganisme telle qu’on le ressent, qu’on le voit vivre à la lecture des historiens réunis dans notre volume, par trois mots. Il est, tout d’abord, une urbanité : il se confond avec une civilisation, celle du théâtre, celle du banquet et celle du loisir intellectuel (otium). Il s’incarne, ensuite, dans le temps long, l’Antiquité ­— cette antiquitas dont Macrobe, au début du Ve siècle, disait qu’elle devait être « adorée » —, le mos maiorum, les bonnes pratiques des Anciens, leurs modèles de conduite (ou mœurs : le mot figure dans le titre de l’ouvrage anonyme attribué parfois à tort à Aurélius Victor qui clôt notre volume), leur héritage. Le paganisme est un autre mot, enfin, pour la paideia, c’est-à-dire la culture, ce qui élève l’homme en l’éduquant, en le mettant au-dessus de la sauvagerie des barbares, en lui permettant aussi d’approcher le divin et d’acquérir pour lui-même une parcelle de divinité. L’empereur Julien (361-363), le dernier prince païen, ne partait jamais en campagne sans une malle dans laquelle il transportait les volumes de sa précieuse bibliothèque. Libanios, le grand rhéteur païen, ne se déplaçait jamais sans une édition de poche à laquelle il tenait par-dessus tout parce qu’elle contenait un Thucydide complet.

Bref, le paganisme est une civilisation. Une culture partagée fonde une nation et l’empire gréco-romain vivait, au-delà des différences, sous un même ciel protecteur : «La civilisation, c’est ce qui nous protège les uns des autres» dit Michel Houellebecq.

Pour autant, au cours des longues relations entre chrétiens et «païens», les chrétiens ont d’abord longtemps été persécutés. N’y a-t-il pas un risque à paraître renvoyer dos à dos les victimes successives de l’intolérance ? Chacun garde à l’esprit les premiers chrétiens jetés aux lions. On n’a pas le sentiment que les « païens », plus tard, l’empire romain une fois devenu chrétien, aient été l’objet de la même ultraviolence…

Il ne s’agit nullement de prendre un parti, quel qu’il soit.

Mais le fait de traduire et de commenter des textes païens conduit à s’interroger sur les raisons pour lesquelles ces hommes-là, à cette époque-là, tenaient tant à leur piété. Nous ne sommes plus leurs contemporains et leurs angoisses nous sont parfois impénétrables au point d’en paraître étranges. C’est à gommer ce sentiment d’étrangeté que doit viser un bon commentaire historique et littéraire, et non à une pure érudition.

Pour comprendre l’Histoire Auguste, il faut, ainsi que nous y invite la méthode d’un philologue et archéologue hélas méconnu en France, Robin George Collingwood, chercher à savoir à quelle question elle répondait. Or, ajoutait-il, «Les auteurs (et surtout les bons auteurs) écrivent toujours pour leurs contemporains…». Nous pensons que l’Histoire Auguste a voulu éveiller la compassion de ses lecteurs devant le désarroi des païens qui voyaient, impuissants, le vieux monde se défaire.

Les persécutions contre les chrétiens ont été des moments de crises, violentes et incontestables. Mais les païens n’en parlent jamais et l’auteur de l’Histoire Auguste invente un artifice littéraire (une ellipse ou une lacune) qui lui permet de n’en pas parler, parce que le sujet précisément le gênait, était dangereux. Les païens, au moment où le biographe achevait l’Histoire Auguste dans la forme sous laquelle nous la connaissons, venaient de vivre un épisode dramatique qui fit de nombreuses victimes, que reconnaissent d’ailleurs les sources chrétiennes, comme Socrate de Constantinople : la destruction ordonnée par l’empereur Théodose, sans doute en 392, du fameux et splendide sanctuaire du dieu Sérapis en Égypte, le Sérapéum, à Alexandrie, qui, comme beaucoup de sanctuaires païens, était aussi un lieu d’étude doté d’une riche bibliothèque et était fréquenté par les philosophes.

Le sanctuaire est rasé (une seule colonne demeure debout, toujours visible de nos jours), les statues des idoles païennes sont fondues pour pourvoir aux dépenses en faveur des pauvres. L’auteur de l’Histoire Auguste fait une allusion transparente à ce drame, sur le ton désabusé et amer qui caractérise un homme conscient que, pour lui et ses coreligionnaires, la partie est presque perdue.

C’est probablement après ce pénible événement que le poète grec Palladas, qui vivait à Alexandrie, a écrit ces vers saisissants :

«Hellènes que nous sommes, tous réduits en poussière,
Nous avons des morts les espérances ensevelies,
Car la catastrophe nous a aujourd’hui tous frappés».

Le Figaro