Hong Kong : Un podcast sur le racisme et le sentiment d’invisibilité sert de guide aux expatriés noirs

Le podcast hebdomadaire HomeGrown a été créé par deux expatriés britanniques nigérians qui ont estimé qu’il y avait un manque de ressources pour les Noirs qui s’installent à Hong Kong. Loin des stéréotypes et des généralisations, ce podcast répond à un véritable besoin d’information et de partage des expatriés noirs. Explications.

“On se croirait dans Où est Charlie ? Je cherche mon homme, un Noir, où peut-il bien être ? Il n’y en a pas ici”, déplore Janelle Mims, une Afro-Américaine expatriée de New York, qui a récemment déménagé à Hong Kong. “Nous sommes des licornes”, lui répond Folahan Sowole, un Britannique d’origine nigériane de 30 ans, responsable commercial, qui vit également dans la ville chinoise.

Jarius King, un DJ artiste de scène originaire de Chicago, qui habite à Hong Kong depuis cinq ans, croit dire en cantonais à la mère de sa petite amie : “Je suis heureux de faire votre connaissance” pour s’apercevoir finalement qu’il a prononcé en réalité des paroles inconvenantes.

Ce ne sont là que deux séquences hilarantes parmi toutes celles que l’on peut trouver dans HomeGrown, un nouveau podcast lancé pour mettre en lumière ce que vivent les expatriés noirs à Hong Kong. Les deux créateurs du projet, Marie-Louisa Awolaja (une chef de projet juridique de 33 ans), également britannique d’origine nigériane, et Folahan Sowole (alias Fantastic Fo), y abordent de nombreux sujets : de l’ambiance sur le lieu de travail à la façon dont les systèmes scolaires fonctionnent, en passant par le fossé entre les communautés locales et les expatriés.

Un véritable guide

C’est après que Marie-Louisa Awolaja et Folahan Sowole ont constaté que rien n’existait pour les aider à se préparer à la vie à Hong Kong que ce podcast hebdomadaire a vu le jour. Il sert également de guide aux expatriés noirs qui déménagent ou cherchent à s’installer sur le territoire.

Pour Marie-Louisa, qui était déjà venue en voyage sur place auparavant et savait à quoi s’attendre, la transition a été relativement fluide, mais, dit-elle, “j’aurais bien apprécié d’avoir un petit guide quand j’ai débarqué à Hong Kong“.

En effectuant une recherche sur Google pour des coiffeuses noires et des jeunes femmes noires à Hong Kong, elle était finalement tombée sur le groupe Facebook “Sisters in Hong Kong”, grâce auquel elle avait rencontré onze femmes noires dès la première semaine de son arrivée.En revanche, avant de venir s’installer à Hong Kong, Folahan Sowole avait tapé #blackexpats et #hongkongblackexpats sur Instagram, “juste pour voir si je pouvais trouver une communauté et des informations sur des idées de sortie! Mais je n’avais rien trouvé, se souvient-il, il y avait bien un mot-clic, mais c’était tous des Noirs en vacances [à Hong Kong]. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Tous les gens de mon bureau sont anglais, et évidemment, les idées de sortie qu’ils m’ont données, c’était pour un homme blanc d’âge moyen.

En plus d’être un guide pratique, HomeGrown accueille des invités pour explorer la dynamique raciale à Hong Kong de manière amusante et néanmoins révélatrice. “L’expérience de chacun est très différente. D’ailleurs, tous les invités que nous avons reçus le disent : il n’existe pas d’expérience universelle unique, car cela dépend souvent de ce qui conduit quelqu’un à emménager ici”, explique Marie-Louisa Awolaja.

Parmi les invités, on trouve aussi bien la mannequin Harmony Anne-Marie Ilunga, arrivée à Hong Kong en tant que réfugiée du Congo, que Kat Ofori-Atta, une banquière d’affaires d’origine ghanéenne. Leurs récits sont le reflet de leurs expériences très différentes de la vie à Hong Kong.

Une très grande diversité d’expériences

Le podcast cherche avant tout à faire partager la diversité des expériences au sein de la communauté noire du territoire. Comme il s’adresse à des expatriés d’horizons différents, arrivés à Hong Kong dans des circonstances diverses, l’émission évite les stéréotypes et les généralisations. Elle parvient à toucher tous les Hongkongais de manière inattendue.

Par exemple, le fait de “changer de code” (c’est-à-dire d’alterner entre les formes de langage, en l’occurrence ceux des différents groupes culturels) fait partie des interactions sociales souvent évoquées sur HomeGrown. Bien que ce soit quelque chose de spécifique au vécu des personnes noires, c’est aussi ce que font beaucoup d’autres gens à Hong Kong.

Être noir, c’est être visible et invisible en même temps Folahan Sowole et Marie-Louisa Awolaja ont découvert avec surprise certains tropes culturels – un sujet qu’ils abordent dans leur podcast. Marie-Louisa ne s’attendait pas à être à la fois très visible en tant que femme noire et en même temps invisible.J’ai été étonnée de découvrir que j’étais invisible d’une certaine manière.

J’ai été étonnée de découvrir que j’étais invisible d’une certaine manière. Je pensais attirer les regards dans cette partie du monde, mais ce n’est pas forcément le cas. Les gens, surtout les habitants locaux, ne font que mener leur propre vie, et quand on est dévisagés, c’est surtout par des touristes chinois du continent. En revanche, c’est beaucoup plus évident en matière de services. Parfois, on nous ignore tout bonnement. C’est comme si on n’existait pas.

Pour Folahan Sowole, le fait de devoir représenter sa race est un poids qui pèse d’autant plus sur ses épaules que les expatriés blancs, eux, n’ont pas à le porter. “Ce qui m’a ouvert les yeux, c’est de voir que les expatriés blancs ne se sentent pas obligés de bien se comporter dans un pays étranger, contrairement aux expatriés noirs. De ce fait, ils sont beaucoup plus détendus et agissent exactement comme chez eux”, fait-t-il observer.

Quand un Noir fait quelque chose de mal, c’est toute sa race qui est ensuite victime de stéréotypes. Par conséquent, on fait plus attention à son comportement. Si un Blanc est ivre, cela ne changera pas la perception qu’ont les autres de l’ensemble de sa race, mais si c’est un Noir, il pourra être considéré comme représentatif de l’ensemble de la communauté noire,des Nigérians aux Afro-Américains en passant par les Jamaïcains.

L’effet du mouvement Black Lives Matter

Les réactions que les deux auteurs du podcast ont reçues par rapport à leur initiative sont extrêmement positives. La plupart des auditeurs sont originaires de l’étranger, en particulier de Grande-Bretagne, mais, au niveau local, ils ont remarqué un surcroit d’intérêt à la suite du phénomène Black Lives Matter (BLM).“C’est un mouvement très utile, dans la mesure où il a conduit la communauté non noire à se dire enfin : “Tiens, il se passe quelque chose en dehors de moi.

Le BLM les a forcés à prendre le temps d’écouter un peu ce que nous la communauté noire disons. On constate une volonté plus prononcée de connaître le vécu des autres”, affirme Marie-Louisa Awolaja.Si l’épidémie de Covid-19 a freiné l’ambition des deux auteurs du podcast de ne plus se cantonner à Hong Kong mais d’étendre l’expérience HomeGrown à toute l’Asie, leur envie de constituer une documentation pour l’histoire prévaut.

On fait ça pour la postérité. Dans cent ans, les gens voudront savoir à quoi ressemblait notre vie”, explique Folahan Sowole, “et ce que faisaient à l’époque ceux qui vivaient ici. C’est un journal qui perdurera.”

South China Morning Post