Humiliés, angoissés et isolés : au bureau, le chemin de croix des «placardisés»

Certains employés placardisés se retrouvent en arrêt de travail après de longues périodes de dépression. Par hikdaigaku86

Ces employés mis de côté éprouvent les plus grandes difficultés à s’en remettre, même quand ils finissent par quitter l’entreprise.

«Le maire avait fait monter un mur, avec une porte et un verrou, entre mon bureau et le reste des employés de mairie. C’était comme une prison.» C’est au fond d’un long couloir, collée aux toilettes et séparée du reste de l’entreprise, que Nadine* a vécu six ans de sa vie professionnelle comme un rebut, écartée de chaque prise de décision et de toutes ces conversations informelles qui font le sel d’une vie de bureau. Comme cette sexagénaire, nombre d’employés sont ainsi mis de côté au bureau, sans mission car jugés trop âgés, pas assez efficaces ou pas en phase avec la direction, qui préfère parfois laisser la situation s’enkyster que de gérer ces cas particuliers. Avec la crise sanitaire et la généralisation du télétravail, la situation de ces «placardisés» a encore empiré.

Si Nadine a ainsi été reléguée dans les tréfonds de son bureau, c’est avant tout en raison de désaccords politiques. Fonctionnaire dans une mairie du sud-est de la France depuis 1986, celle-ci a vu, au début des années 2000, un candidat de l’opposition briguer la mairie, puis s’y installer. Commence alors un long chemin de croix durant lequel, privée de toute mission, Nadine est peu à peu écartée physiquement du reste de son équipe. «Je ne savais jamais quoi faire, je me sentais en danger permanent», dit-elle. Durant la période, ses collègues, anciennement amis, se détournent un par un et finissent par ne plus lui adresser la parole. «Certains ont été convoqués parce qu’on les avait vus avec moi dans un café. On leur disait : «ce serait mieux que tu ne la fréquentes pas», poursuit la sexagénaire.

«État de nerf épouvantable»

Dans un «état de nerf épouvantable», Nadine tient le coup quelques années, avec comme seul horizon les prochaines élections municipales dans sa commune. Mais quand le maire honni est réélu, elle finit par s’en aller. «Je paie encore physiquement et psychologiquement cette période-là, mon rapport aux gens est complètement altéré, une partie de moi est morte dans cette mairie.»

Le cas de Nadine n’est pas isolé dans les collectivités territoriales. «Dès qu’il y a une alternance politique, il y a des ouvertures de placards, assure Dominique Lhuillier, auteur du livre Placardisés: des exclus dans l’entreprise (Seuil). Celle-ci rapporte par exemple l’histoire de ce fonctionnaire suspecté d’être l’ami d’enfance du maire de sa commune. «Au moment du changement de maire, ce garçon est devenu chargé du gardiennage d’une décharge désaffectée. Il n’y avait rien à surveiller, mais le nouveau maire passait le matin et le soir pour voir s’il était bien là.»

Tous les salariés mis au placard ne souffrent pas le même martyre que Nadine. Pour certains, la situation relève surtout de l’ennui le plus létal, pas toujours plus enviable. Il en est ainsi de Tom, 28 ans seulement et déjà mis de côté par son entreprise de télécom après une réorganisation. «Il y a eu de nombreux départs l’an dernier, explique-t-il. Mon responsable a quitté l’entreprise et on m’a proposé de prendre sa place.» Mais les postes étant mal définis, tout ne s’est pas passé comme prévu. «On m’a donné des responsabilités, mais au fur et à mesure elles ont disparu, poursuit-il. Mes paroles n’ont plus aucun impact. Mes indications ne sont plus écoutées, les décisions se prennent sans moi.» Certes sa mise au placard lui «pèse beaucoup, même en dehors du boulot» où il se dit «constamment angoissé». Mais la situation est encore assez récente, et comme beaucoup de jeunes salariés mis au placard, Tom reste «persuadé de [ses] capacités sur ce poste», et donc s’y accroche.

Le cas de Tom au sein d’une société en réorganisation est habituel, selon Damien Lempereur, avocat en droit du travail qui accompagne de nombreux employés mis à l’écart. «Avec la mondialisation, de grandes sociétés sont rachetées, parfois par des capitaux étrangers, et cela engendre des réorganisations totales des chaînes de hiérarchie, explique-t-il. Ainsi le N+1 n’est plus forcément le même, il se trouve parfois même dans un autre pays, et l’on perd la chaîne de commandement. Dans cette dilution, certains se retrouvent dans des placards, sans interlocuteur pour pouvoir résoudre le problème.»

Pour Stéphane Dassé, dirigeant du cabinet de conseil en négociations de départ éponyme, d’autres raisons peuvent expliquer les mises au placard. «Cela peut être un employé qui fait de l’ombre à son N+1 ou un salarié qui revient d’une expatriation, dit-il. Mais en France, le plus fréquent, c’est de mettre au placard les salariés les plus âgés, qui coûtent plus cher, afin de les pousser vers la sortie sans payer les indemnités de licenciement.»

Fonction publique


Diplômée en pharmacie et après avoir travaillé aux essais cliniques dans l’industrie pharmaceutique durant de nombreuses années, Agnès* est arrivée en 2007 comme contractuelle dans l’une des plus grosses agences régionales de santé de France, où 90% de ses collègues étaient fonctionnaires. «Dès mon arrivée, on m’a fait comprendre que mon CV ne valait rien, et que les contractuels n’avaient pas voix au chapitre», explique-t-elle. Reléguée à des tâches purement administratives comme la distribution des courriers, Agnès perd pied. «Ils m’ont maltraitée, rendue malade jusqu’à une grave dépression, explique-t-elle. Quand j’allais en réunion on me disait ‘cherche un autre poste, tu n’es pas à ta place ici’, ça me faisait beaucoup de mal.»


Après sa dépression, qui dura de 2012 à 2016, Agnès est mise en invalidité par la médecine du travail et finit par attendre péniblement l’âge de la retraite pour sortir de sa situation. Aujourd’hui avec le recul, elle ne voit pas comment elle aurait pu chercher un emploi ailleurs. «Quand on subit ce genre de choses, je ne sais pas comment on peut trouver un nouveau travail, dit-elle. J’étais complètement détruite, je n’avais plus aucune confiance en moi, j’en suis encore très affectée.»


Comme l’illustrent les cas de Nadine et d’Agnès, les situations de placardisation sont monnaie courante dans la fonction publique, assure Séverine Risser, avocate au Barreau de Paris et spécialisée en droit public des affaires. «On retrouve souvent dans la fonction publique le cas de personnes extrêmement compétentes, qui montent rapidement, argue-t-elle. Mais avec la diminution des postes à responsabilité dans le haut de la pyramide, ces profils, à un moment donné, se retrouvent sans vraie mission, il n’y a plus d’endroit où les mettre.» Résultat, alors que le placard était autrefois souvent réservé aux seniors, aujourd’hui des fonctionnaires de 30 à 40 ans se retrouvent, «de manière très fréquente», dans ce goulot d’étranglement.

Difficile d’en sortir


Malgré des vies au mieux mises entre parenthèses par ces situations, difficile pour les salariés concernés de trouver un chemin de sortie. «Ils ont le plus grand mal à en parler, à demander de l’aide, assure Damien Lempereur. Beaucoup sont complètement anéantis, leur cerveau ne fonctionne plus à force de ressasser la situation.» Pour éviter d’en arriver là, Damien Lempereur rappelle que l’essentiel pour un salarié est de ne pas s’enterrer dans le ‘bore-out’, l’épuisement professionnel par l’ennui, «très fréquent dans le monde de l’entreprise». «Il faut essayer d’identifier les leviers les plus pertinents pour éviter de s’enliser, que ce soit un départ ou un repositionnement au sein de l’entreprise», poursuit le spécialiste.


Ces derniers mois, les employés mis au placard sont de plus en plus nombreux à toquer à la porte de l’avocat en droit du travail Eric Rocheblave, à cause notamment de la généralisation du travail à distance depuis le début de la crise sanitaire. «Le télétravail a engendré une nouvelle forme de placardisation, avec des personnes qui ont un sentiment de solitude extrême développé depuis plus d’un an, alors même qu’ils étaient bien intégrés au travail avant», explique l’avocat. Un enfermement numérique qui ne rassure pas sur l’avenir de ce phénomène, tenace et insidieux, de la placardisation en entreprise.


*Les prénoms ont été modifiés

Le Figaro