« Il m’arrive de dire “Papa est triste” et d’aller verser des larmes dans ma chambre » : Ces hommes qui pleurent, la nouvelle ère des sangloteurs décomplexés

Et si pleurer était une force ? Gage de virilité chez les Romains avant d’évoquer la sensibilité féminine, la larme revient au cœur du débat. En bouleversant les stéréotypes, les défenseurs d’une masculinité positive ouvrent les vannes et libèrent les hommes.

Il verse une gouttelette face à un coucher de soleil. Hoquette devant la comédie Happiness Therapy. Sanglote de joie avec ses amis lors d’une fête… Francis-William Rhéaume le dit avec panache : «Je suis un grand pleurnicheur !» À 35 ans, ce comédien installé au Québec assume ce réflexe qu’il a longtemps canalisé. C’est à la maternelle qu’il apprend à assécher sa sensibilité : «On ne pleure pas pour rien !», le sermonne son institutrice. «Ce jour-là, j’étais en larmes en pensant à un cauchemar dans lequel ma mère mourait, dit-il. Je me suis mis à garder ma peine en dedans ou à pleurer en cachette.»

Il a fallu deux chocs pour réconcilier ce trentenaire avec ses larmes. «La naissance de ma fille m’a bouleversé : à la maternité, je n’ai fait que pleurer, confie-t-il. Quand je me suis séparé de ma compagne, j’ai suivi une thérapie qui m’a appris à ressentir et à nommer mes émotions. Mon rapport aux larmes s’est transformé. Il m’arrive de dire à ma fille : “Papa est triste”, et d’aller pleurer quelques minutes dans ma chambre. Après, je me sens mieux. Je me suis dit que ce serait bien que les hommes ne vivent plus leur peine dans le secret et se consolent ensemble.»

Sanglots sans interdit

Leur ralliement à la cause lacrymale déferle sur Instagram où Francis-William Rhéaume a imaginé La Boîte aux larmes, un réconfortant paquet de mouchoirs 2.0. Sur ce mur des lamentations numériques, des hommes racontent la dernière fois où ils ont pleuré. Devant les infos du matin (la guerre, le temps gris, les droits des femmes torpillés aux États-Unis) : «J’ai pleuré silencieusement dans la cuisine en préparant le lunch de ma fille avant qu’elle parte à l’école. Une de mes larmes est tombée dans son petit plat.»

Devant la paperasserie : «J’ai pleuré dans les bras de mon père qui pleurait aussi car, depuis la mort de ma mère, j’ai été enseveli sous la pression des tâches administratives.» Devant les passagers : «C’était la première fois que mon fils de 6 mois prenait l’avion. J’étais anxieux, je ne voulais pas qu’il pleure et dérange tout le vol. […] Il s’est endormi au moment où l’avion a quitté le sol. J’ai éclaté en sanglots. J’étais soulagé. Je n’ai pas caché mes larmes, je les ai laissées couler. Les gens m’ont regardé (ou jugé), j’étais fier.» Aux larmes, citoyens !

Longtemps l’apanage des femmes qui assument leur bonheur, leur déception ou leur colère aqueuse, les larmes jugées suspectes chez les hommes conquièrent aujourd’hui les joues pileuses. S’autoriser une larmichette en public n’est plus honteux : le ministre du Travail, Olivier Dussopt, laisse couler sa joie devant les caméras après sa victoire aux législatives, le 19 juin. Sur Instagram, Vincent Delerm avoue avoir pleuré au cinéma devant Les Passagers de la nuit.

Nouvelle ère

Dans l’excellent documentaire Ukraine, des photographes dans la guerre, le photoreporter Guillaume Herbaut explique pourquoi il a préféré ne pas couvrir tout de suite le conflit : «Sans exagérer, je pleurais. On ne peut pas photographier avec des larmes dans les yeux.» L’œil qui perle n’est plus tabou, c’est le cœur des hommes qui parle. «Nous ne vivons plus dans un monde de muscles, mais dans un monde de communication où il faut parler, téléphoner, e-mailer… Les lar­mes font partie des outils de communication dont se sont privés les hommes, persuadés qu’un mâle, un vrai, ça ne pleure pas, analyse le psychiatre Patrick Lemoine, auteur du Sexe des larmes (Éd. Robert Laffont). Or, non seulement pleurer soulage, mais cela permet aussi de faire des reproches, séduire, agresser, exprimer autrement que par des mots, la gamme des sentiments…»

Quand le psychiatre a publié son livre, il y a vingt ans, une différence notable lui était apparue : «Les hommes qui pleurent se comportent comme des sprinters ne fournissant ce type d’effort que s’ils affrontent une très gran­de peine ou une très grande joie, un deuil, une victoire sportive, des raisons sérieuses et honorables, relevait-il. Tandis que les sanglots des filles sont des larmes de fond. Elles pleurent en marathoniennes quand elles se sentent en échec ou réduites à la passivité.»

Une catégorisation qui, selon lui, n’opère plus en 2022 : «La frontière entre les sexes s’estompe et la distinction entre ce qui relève du féminin et du masculin n’est plus si tranchée. On peut supposer que, bientôt, les femmes pleureront moins et les hommes sans retenue.»

Paroles d’hommes

Sur les réseaux sociaux, le droit aux larmes s’invite chez les défenseurs d’une masculinité positive débarrassée des injonctions stéréotypées. «Depuis tout petit, on entend trop souvent “Sois un homme !”, “Ne fais pas ta chochotte !”», s’insurge Dina Ranaivoson, 26 ans, créateur du compte Instagram Les Garçons ­parlent, qui vient de publier L’ABC des mecs (Éd. Dashbook). Il milite pour que les garçons de sa génération expriment leur vulnérabilité. Contrairement à leurs pères. «Je n’ai vu le mien pleurer qu’une fois. J’avais 8 ans, je l’ai trouvé reniflant à chaudes larmes sur le canapé devant l’hymne américain à la télévision, se souvient-il. Moi, je pleure souvent de fatigue, de tristesse, quand j’accumule trop de choses.»

Devant sa compagne ? Oui. Devant des collègues ? Jamais. Lors d’un pot de départ, à Lille, où Dina, gestionnaire dans le tourisme, fête la fin de son contrat, il se retient… «En ouvrant la porte de chez moi, j’ai fondu en larmes dans les bras de ma copine, confie-t-il. Il m’est arrivé plein de fois de pleurer devant elle, ce qui la surprenait au début. Maintenant, je crois que ça la touche que je lui montre cette partie de moi. Retenir mes larmes m’empêche de me sentir détendu. Je me souviens qu’à l’époque où je ne pleurais pas du tout, j’avais mal au ventre.»

Reprenant le tube des Cure Boys Don’t Cry, le podcast Mise à mâle («l’émission/apéro où l’on discute des clichés sur la masculinité en passant un bon moment») a consacré un épisode aux larmes des hommes. Au micro, son créateur Florian D’Inca, 32 ans, et deux copains, Sébastien et Théo, partagent leur vécu lacrymal. «Un bon 10 ml !», estime «Séb» qui, pleurant à gros bouillons, a déclaré sa flamme à sa copine en pleine rue, à 2 heures du matin, désinhibé par les shots de rhum.

«Au réveillon de Noël», embraye Théo, alors en pleine dépression, qui s’est effondré dans les bras de ses parents et n’a plus jamais repleuré depuis. «En vidant mon bureau», avoue «Flo», qui a sangloté, seul dans son appartement, en tombant sur une lettre de son père. «Il y a une grosse pudeur, c’est plus facile de parler de sexe entre hommes que des larmes, précise Florian D’Inca qui a consacré des épisodes à la panne d’érection, à la jouissance ou aux règles… Le sexe est perçu comme un acte de performance. Pleurer, c’est lâcher prise. Cela suscite encore une peur de perdre le contrôle.»

Détours historiques

Depuis quand les hommes (et non les femmes) ne pleurent plus ?, demandait Roland Barthes dans son Éloge des larmes. Il fut un temps où ils avaient le droit, et même le devoir, de pleurer. «Relisez L’Iliade et L’Odyssée, éclaire le Dr Patrick Lemoine. Achille pleure à la mort de son ami Patrocle. Il combat, il pleure ; il combat, il pleure. Cela fait partie de son héroïsme.» Chez les Romains, la larme est épique, gage de virilité : Jules César pleure devant ses soldats quand il franchit le Rubicon et marche sur Rome.

Au XVIIIe siècle, la larme devient le marqueur de l’homme sensible des Lumières. Il est de bon ton de renifler bruyamment au théâtre. Mais dès la seconde moitié du XIXe – siècle du service militaire –, les pleurs se découvrent un sexe. «Tandis que les filles sont dites peureuses, faibles et pleurnicheuses, on attend des garçons qu’ils soient forts et courageux, on leur interdit les larmes, on leur enseigne que la violence est chez eux un penchant naturel, et on les envoie à la guerre, mourir et donner la mort, observe la philosophe Olivia Gazalé, auteure du Mythe de la virilité (Éd. Robert Laffont). Un homme ne doit ni montrer ses faiblesses ni pleurer, en vertu du stoïcisme et de la rétention émotionnelle attendus de son sexe.»

Pas une goutte. Blocage total ! À 42 ans, Benoît, professeur agrégé de mathématiques, a si bien intégré ce bannissement qu’il n’a jamais réussi à pleurer. Même quand il en ressentait «grandement» le besoin. Frappé par les émotions les plus fortes, Benoît sentait les larmes monter, mais rien ne sortait : «C’était une vraie frustration, je trouvais cette impossibilité de pleurer en décalage complet avec ma nature.» Un jour, à 33 ans, le verrou a sauté, de façon inattendue. Au cinéma, devant un film sur la conquête spatiale, une de ses passions. «L’histoire évoquait surtout la relation filiale, ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. Mon père était alors mourant, confie-t-il. J’ai fondu en larmes, un flot incontrôlable, que ne justifiait pas ce film plutôt moyen. Comme si je rattrapais d’un coup un tiers de siècle !» Depuis, Benoît pleure spontanément, quand il en ressent le besoin.

Au plus mâle

Des hommes qui convoquent les grandes marées, la psychothérapeute Cathy Connan en voit de plus en plus. Et elle ne se précipite plus sur la boîte de mouchoirs : «J’ai beaucoup évolué là-dessus, dit-elle. C’est très important les larmes des hommes, il faut les laisser couler, c’est un terreau de construction.» L’autre jour, l’un de ses patients, un grand costaud, a éclaté en sanglots et s’est tout de suite réfréné. Elle lui a demandé de ne pas ravaler ses larmes : «Nous y avons passé 5 à 10 minutes, je l’ai invité à ressentir le goût du sel, l’humidité sur ses joues, poursuit-elle. Un homme qui pleure est un homme puissant puisqu’il offre au monde sa douleur, son histoire et son désarroi.»

François se définit comme un «mâle alpha» qui n’a aucun problème à montrer sa vulnérabilité. Cet avocat quadra épanoui dans son job, sa vie privée et sa psychanalyse, pleure sans le moindre scrupule à l’égard de son ego. «C’est une force, dit-il. M’en empêcher serait contre-productif. Si je ne le fais pas, je suis dans un état de tension. Après je me sens mieux.» Il se laisse surprendre, cela peut arriver n’importe quand. En refermant le roman post-apocalyptique La Route, de Cormac McCarthy : «La relation père-fils m’a bouleversé, j’ai pensé à mon enfant et j’ai pleuré pendant un quart d’heure la nuit, à côté de ma compagne, qui dormait.»

En sortant du film 120 Battements par minute : «J’ai pleuré comme une madeleine, ma fille m’a pris dans ses bras.» En pensant à sa meilleure amie morte d’un cancer : «Rien que d’en parler, je pleure». Et voilà qu’au bout du fil, François sanglote. De longues secondes, puis il respire : «Ça va mieux », rassure-t-il d’une voix ragaillardie. On pense à Voltaire qui affirmait : «Malheureux… qui n’ont point connu la douceur de pleurer.» C’est vrai que François est un pleureur heureux.

Le Figaro