Il y a 400 ans, La Fontaine naissait

L’auteur des fables était doté d’une sacrée personnalité. Toute sa vie témoigne d’une volonté de bousculer autant qu’amuser. Avec un succès populaire qui dure depuis plus de trois siècles.

La Fontaine a inventé les fables

Faux Il a porté le genre tellement haut qu’on le lui attribue volontiers. Il n’en est rien. La tradition des fables existe depuis l’Antiquité. La Fontaine, qui a aussi écrit des contes, s’est beaucoup inspiré du Grec Esope et du Latin Phèdre. S’il n’a pas inventé les fables, son génie pour la mise en scène et pour le style est inégalé depuis. Avant-gardiste, il savait s’affranchir des règles et pratiquait l’écriture de vers irréguliers. « Tel est pris qui croyait prendre », « Rien ne sert de courir ; il faut partir à point » : combien de vers sont devenus des proverbes toujours utilisés de nos jours ? Il a 47 ans quand son premier recueil de fables sort. Depuis, le succès n’a jamais faibli. « Il a réussi à dépasser son époque en parlant de l’humanité avec un tel talent de poète qu’il a atteint l’éternel », affirme sa biographe originaire de Château-Thierry, Martine Pichard, auteure de Tout sur la Fontaine (ou presque), sorti en 2019.

Les Fables d’Esope ou le Labyrinthe de Versailles, Niquet (XVIIe siècle)

Il a failli devenir prêtre

Vrai C’est l’un de ses grands paradoxes, ce qui fait de lui un être complexe. Lui qui se moquera des prêtres coureurs de jupons et des faux dévots, entre, à l’âge de 20 ans, en noviciat à l’Oratoire de Paris, une communauté quasi monacale. Il pense sans doute y conjurer ses démons de jouisseur. Il y restera vingt mois mais sa vocation s’y émousse vite. Il finit par passer plus de temps à lire des récits d’aventures amoureuses que des textes pieux.

Un auteur pour enfants

Vrai et Faux C’est surtout faux, car dès ses premiers textes, « Contes et nouvelles en vers », parus en 1665, il parle de maris cocus et de femmes infidèles. Pour les fables, La Fontaine utilise les animaux non pas pour plaire au jeune public mais pour représenter les traits de caractère et les travers des Hommes. Reste qu’il dédicace sa première édition des Fables au jeune dauphin. Pour Martine Pichard, le malentendu qui a longtemps fait passer La Fontaine pour un auteur pour enfants est sans doute né de l’utilisation de son œuvre à des fins éducatives, pour l’étude du latin et du grec au XVIIe, de la récitation et la sténographie au XVIIIe, de la leçon de morale au XIXe. On étudie toujours La Fontaine à l’école, de la maternelle jusqu’aux études supérieures. « Poésie, art du récit, satire, analyse psychologique, philosophie, étude des mœurs, tout est dans La Fontaine », résume sa biographe.

La reine Marie-Thérèse et son fils le Dauphin de France (détail), Charles Beaubrun 1663-1665

Il ne quittera jamais vraiment Château-Thierry

Vrai Même si son attrait pour les salons littéraires parisiens l’éloigne régulièrement de sa ville natale, La Fontaine revient souvent y puiser son énergie et son inspiration. Y compris lorsqu’il se sépare définitivement de sa maison, à 55 ans, il revient encore, hébergé par le duc et la duchesse de Bouillon, au château. Il écrit : « Je ne m’imagine point qu’il y ait au monde de vue plus agréable que celle-ci. » Né à Château-Thierry, il s’y marie et occupe la charge de Maître des eaux et forêts. Homme de cour puis académicien, il reste toute sa vie un provincial : « Je suis homme de Champagne », déclare-t-il.

Il était libertin

Vrai « Je suis volage en vers comme en amour », écrit-il. Il épouse en 1647 Marie Héricart, 15 ans, originaire de La Ferté-Milon. Un mariage arrangé par son père pour son fils bohème et rêveur. Après des débuts heureux, la lassitude s’installe et La Fontaine la délaisse. L’on dit que son épouse le surprend avec une jeune nonne. Chacun finit par faire sa vie de son côté. Bien que physiquement peu à son avantage, sur les portraits de l’époque, La Fontaine est un séducteur et il a de nombreuses aventures.

Il écrit même des contes licencieux, comprenez libertins, illustrés par Fragonard, qui lui valent des attaques de contemporains. Il promet souvent de cesser d’en écrire… avant de recommencer. Les contes plaisent beaucoup. « Toute sa vie, La fontaine témoigne d’une grande liberté à l’égard des codes sociaux et moraux », raconte Martine Pichard. Roi des paradoxes, La Fontaine a connu le succès avec ses morales. Il était moraliste mais pas moralisateur. Nuance. « Il oblige l’Homme à se regarder dans un miroir », observe sa biographe.

Il était adulé de Louis XIV

Faux Avec le souverain, La Fontaine souffle le chaud et le froid. Il dédie des livres à des proches de Louis XIV, notamment à sa maîtresse Madame de Montespan, lui sert des louanges dans des dédicaces… mais critique les courtisans et même les rois dans certaines fables.

Le Roi Soleil n’est pas dupe et La Fontaine ne compte pas parmi ses protégés. Le souverain retarde même son entrée à l’Académie française, sans toutefois l’empêcher. La Fontaine, parmi les artistes révélés par le surintendant Fouquet, est le seul à lui assurer son soutien lorsque celui-ci tombe en disgrâce pour crime de lèse-majesté. En vérité, La Fontaine ne peut pas s’opposer frontalement au pouvoir sous peine de voir ses ouvrages interdits. Depuis François-Ier, il est impossible de publier un livre sans l’accord du roi.

Vaux-le-Vicomte, magnifique au point de faire de l’ombre au Roi Soleil

Fidèle en amitié

Vrai La Fontaine n’est pas fidèle en amour mais en amitié, si. Il fréquente les salons littéraires qui émergent et influencent les courants artistiques. « On était chez Bernard Pivot », sourit Martine Pichard. Il y côtoie Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, La Rochefoucault ou Charles Perrault.

C’est auprès de l’une de ces maîtresses de maison, la charismatique Mme de La Sablière, qu’il trouve l’amitié la plus fidèle et une protectrice pendant vingt ans.

Il loge dans son hôtel à Paris, jusqu’à la mort de celle-ci. Il lui dédie un texte à son entrée à l’Académie française. L’autre ami, le plus fidèle d’entre tous, le compagnon de toute sa vie, est François de Maucroix, rencontré sur les bancs de l’école à Château-Thierry.

Proche de Racine et Molière

Vrai Tous les deux protégés de Nicolas Fouquet, le propriétaire de Vaux-Le Vicomte, La Fontaine et Molière se citent volontiers dans leurs œuvres. Sans être amis, ils s’admirent réciproquement. Avec Jean Racine, c’est différent, ils sont cousins par alliance. La Fontaine a 17 ans de plus mais cela ne les empêche pas de devenir amis, de partager une attirance pour les femmes, les cabarets ou le théâtre et de s’échanger de nombreuses lettres.

Il est mort ruiné

Vrai Au XVIIe siècle, le droit d’auteur n’existe pas. L’artiste ne vit pas de ses écrits mais des mécènes et protecteurs. Malgré le grand succès d’édition rencontré avec ses fables, rééditées plus de 40 fois de son vivant, La Fontaine ne parvient pas à s’enrichir. Il possède plusieurs fermes autour de Château-Thierry mais n’en conserve aucune.

À la mort de son père, en 1658, il hérite de biens mais surtout de dettes. Sa charge de Maître des eaux et forêts qu’il occupe à Château-Thierry ne lui assure que peu de revenus et il l’abandonne en 1671. Il n’est ni bon gestionnaire ni économe et doit même vendre sa maison natale. Il passe les dernières années de sa vie dans un grand dénuement. Heureusement, il peut compter sur des amitiés fidèles.

Sa dépouille est au Père-Lachaise

Faux La Fontaine meurt, probablement des suites de la tuberculose, à l’âge de 73 ans, à Paris. Deux ans plus tôt, très souffrant et préoccupé du salut de son âme, il fait amende honorable en détruisant sa dernière comédie. Mais, incorrigible, il recommence dès qu’il se rétablit. A sa mort, on retrouve sur lui un silice, objet de pénitence.

Il est enterré au cimetière des Innocents à Paris, mais une erreur, quelques décennies plus tard, le dit inhumé près de Molière au cimetière Saint-Joseph.

Au moment de rapatrier les restes de Molière au Père-Lachaise, on emmène aussi ceux que l’on croit être de La Fontaine et on leur dresse un monument funéraire. La dépouille de La Fontaine se trouve vraisemblablement dans des catacombes parisiennes.

L’Union