“Il y aura très prochainement des installations avec des armes nucléaires pointées vers l’Ouest”

L’invasion de l’Ukraine par la Russie pose de nombreuses questions quant à la marge de manœuvre de l’Europe et des Etats-Unis pour répliquer à cette agression. L’historienne et journaliste Galia Ackerman nous aide à y voir plus clair.

Dans la nuit du 23 au 24 février 2022, l’Ukraine est envahie par la Russie. Vladimir Poutine a déclenché une guerre qui pourrait bien s’étendre à travers l’Europe. L’Occident, qui condamne fermement les actions de Moscou, multiplie les sanctions financières afin d’isoler le pays. Tandis que les forces ukrainiennes défendent leur pays, la population a aujourd’hui peur pour ses libertés. Le conflit a déjà fait plus d’une centaine de morts, un chiffre qui devrait encore augmenter dans les prochains jours.

GEO donne la parole à Galia Ackerman, une historienne, essayiste, journaliste et traductrice franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du média électronique Desk Russiequi décrypte l’actualité du pays.

GEO : Quel est votre rapport à l’Ukraine, à la Russie?

J’ai un rapport génétique avec l’Ukraine et la Russie. Je suis née en Russie, mes parents et mon mari viennent d’Ukraine.

Pensez-vous que l’Ukraine ait les capacités militaires suffisantes pour faire face aux troupes russes?

Même si les soldats ukrainiens combattent de façon très vaillante, le pays n’a pas les capacités militaires pour tenir. Il n’y a pas photo, c’est David contre Goliath. Les Russes ont des armes avec des technologies plus avancées. Le degré de l’occupation de l’Ukraine dépend avant tout de la décision de Vladimir Poutine. Les Ukrainiens ne pourront pas résister longtemps.

Même avec les armes européennes et américaines?

Oui parce que leurs armées ne sont pas complètes, il manque beaucoup de militaires contractuels. Et puis, il faudrait aussi former les soldats afin qu’ils puissent utiliser les armes envoyées par les États-Unis et l’Europe. Ces connaissances là ne tombent pas du ciel, il faut les acquérir avec le temps. Il aurait fallu envoyer plus d’armements, plus tôt. La guerre, c’est un métier.

Lors de son dernier discours, Poutine a tenu des propos très menaçants à l’égard des pays qui seraient tentés d’intervenir militairement. Que peut-on craindre de Moscou?

En Russie il y a depuis quelques années une doctrine militaire qui prévoit la possibilité de frappe nucléaire tactique préventive. Il faut aussi craindre l’entente Poutine-Loukachenko. Dimanche 27 février, un référendum est prévu en Biélorussie visant à faire adopter une nouvelle constitution. Cette révision aura de lourdes conséquences car elle vise à faire disparaître la clause décrétant que la Biélorussie est un pays non-nucléarisé. Le statut neutre de la Biélorussie sera aussi modifié. En clair, je pense qu’il y aura très prochainement des installations avec des armes nucléaires pointées vers l’Ouest sur le territoire Biélorusse, donc plus proche de l’Europe que si elles étaient en Russie.

Il me semble que Poutine est totalement paranoïaque. Le problème c’est qu’il est éminemment dangereux et qu’il a un pouvoir dictatorial, mêlé à un véritable culte de la personnalité, ce qui lui confère un pouvoir inouï. S’il décide d’entrer en guerre, personne ne pourra le retenir.

J’ai un scénario très pessimiste en tête. Depuis mi-décembre, Vladimir Poutine lance des ultimatums à l’OTAN et aux Etats-Unis. Il demande une démilitarisation de l’Ukraine et la promesse que l’Ukraine ne fera jamais partie de l’OTAN.

Il exigeait aussi de revenir au statu quo de 1997: le retrait des bases militaires et des troupes de l’OTAN en Europe de l’Est. Évidemment, c’est impossible. Il pourra donc attaquer les pays limitrophes avec la Russie et l’Ukraine, en prétextant défendre son territoire mis en danger par ces bases militaires. Le problème c’est que ses voisins sont membres de l’OTAN. Aujourd’hui ces nations, qui comprennent la Roumanie, la Slovaquie, la Pologne etc, ne peuvent plus se sentir en sécurité.

Néanmoins, attaquer un membre de l’OTAN revient à prendre le risque de faire entrer en jeu les armées européennes et américaines.

Ce n’est pas sûr, parce que si l’OTAN réplique, on risque une guerre mondiale. Je ne sais pas comment ces pays vont réagir face à cette menace. L’Article 5 de l’organisation américaine prévoit la possibilité de venir en aide à un pays membre en cas d’agression, mais ce n’est pas automatique. Les gouvernements ne sont pas contraints d’envoyer leurs armées.

A votre avis comment devraient réagir l’Europe et les Etats-Unis ?

Je pense qu’ils ne devraient pas déployer de forces militaires en Ukraine, le conflit risquerait de s’étendre. A moins d’être prêts à une guerre totale, c’est très difficile d’intervenir. En revanche, on peut aller très loin dans les sanctions. Il faudrait d’abord chasser la Russie de toutes les organisations internationales. On ne peut malheureusement pas l’expulser de l’ONU parce qu’elle est une des fondatrices et détient un droit de véto au conseil de sécurité. En revanche, on peut la chasser de l’organisation de coopération économique (OCE) et de l’Assemblée parlementaire du conseil d’Europe. On peut enterrer ses contacts commerciaux, et geler l’argent russe en Occident.

On peut également supprimer tous les contacts culturels en arrêtant les festivals et les concerts par exemple. Il s’agirait d’en faire un vrai Etat paria.

Est-ce que Poutine s’est préparé à ce degré d’isolement ?

Il s’est peut-être préparé mais peu importe, Vladimir Poutine est un jusqu’au-boutiste. Cependant, les sanctions financières auront un impact sur le peuple russe et sur le cercle proche du président. On peut alors espérer que la résistance vienne de l’intérieur du pays.

Pensez-vous que les Etats-Unis et l’Union européenne aient les moyens de faire flancher Moscou ?

Non, je ne le pense pas. Dans un premier temps, même les sanctions financières les plus sévères auront un impact limité parce que la Russie s’est préparée à cette invasion. A long terme, elles pourraient grandement nuire. Le problème c’est que le gouvernement a aussi bien les contres sanctions que les palliatifs aux sanctions occidentales possibles. Ils ont aussi accumulé de l’or. Moscou pourra tenir sans utiliser le système bancaire international. Les russes ont toujours quelques partenaires commerciaux cruciaux, comme la Chine, qui ne les a pas condamnés. Aussi, il ne faut pas oublier que d’autres pays sont soumis à des sanctions extrêmement sévères, comme la Corée du Nord, l’Iran et le Venezuela, et ils tiennent toujours.

GEO