Inclusivité : la Commission européenne passe discrètement à la vitesse supérieure dans le wokisme et se fait démasquer

Un document interne à la Commission européenne, commandé par Helena Dalli, suggère de supprimer certaines expressions pas assez inclusives ou offensantes. La commissaire Helena Dalli a été contrainte de retirer son “guide de l’inclusivité” face au tollé suscité par ce projet.

Atlantico : D’où viennent ces « inclusive guidelines ». A quel point est-ce un document officiel de la Commission européenne, pour qui et par qui ?

Rodrigo Ballester : C’est un document tout ce qu’il y a de plus officiel dont les destinataires sont les fonctionnaires de la Commission. Il a passé tous les filtres et échelons administratifs internes avant d’être adopté et publié sur l’intranet de la Commission, le tout, sous la responsabilité de la Commissaire à l’Egalité, la maltaise Helena Dalli. Ce sont des lignes directrices, donc, des recommandations sur la façon dont les fonctionnaires de la Commission doivent communiquer en interne et en externe. Ces consignes ne sont pas véritablement contraignantes mais, attention, certaines revêtaient un caractère obligatoire et devaient être suivies « at all times», en toute circonstances. C’est le cas, par exemple, de l’expression « Ladies and gentlemen » proscrite et à remplacer par le neutre et asexué « chers collègues ». Alors certes, pas de sanctions à la clé, mais un manuel de style fortement conseillé et qui était sensé être la référence absolue, donc à terme, la pratique des fonctionnaires de la Commission européenne.

A noter par ailleurs que les deux autres principales institutions européennes, le Parlement et le Conseil, se sont dotées il y a quelques années de lignes directrices similaires. Certes, elles ne sont pas aussi maladroites et polémiques (quoi que…) mais elles suivent exactement la même démarche et proviennent de la même idéologie.

Des extraits du document de la Commission européenne : #UnionOfEquality European Commission Guidelines for Inclusive Communication

L’objectif revendiqué est celui d’une communication « inclusive ». Qu’est-ce qui pose question dans ces consignes ?

Tout d’abord, ces consignes sont très intrusives. Elles rentrent dans les détails de ce qui peut être dit ou non, y compris dans la communication informelle. Par exemple, elles préconisent d’éviter de dire « la période de Noël est stressante » mais plutôt « la période des vacances peut être stressante », car il ne faut pas « assumer que tout le monde est chrétien autour de vous ». Comme si la Commission était un bastion du Christianisme ! Et surtout, voilà une conversation tout à fait informelle typique d’une pause-café ou d’un trajet en ascenseur qui est tout d’un coup régulée par la hiérarchie.

Mais, pire encore, le grand problème est que ces lignes directrices reprennent tous les poncifs et tous les dogmes Woke et prétendent les imposer, les banaliser de manière assumée. Ces lignes directives, sous pretexte d’inviter au respect, versent dans l’endoctrinement le plus caricatural. On incite fortement les fonctionnaires européens à assumer une vision particulière, controversée, extrèmement clivante et minoritaire. Quelques exemples : l’interdiction de dire « ladies and gentlemen », Mesdames et Messieurs, omettre le terme « colonisation » pour parler de la planète Mars, même le terme « homosexuel » est proscrit car jugé « médical » et « citoyen » est à éviter car il exclurait les apatrides et les migrants irréguliers. Il ne faut pas non plus afficher la photo d’une mère faisant les devoirs avec son enfant car cela véhicule des stéréotypes genrés, il ne faut plus prendre en exemple un couple qui s’appellerait « John et Mary » mais le remplacer par « Julio et Malika ». Grotesque et délirant, mais surtout consternant, dangereux et très révélateur de l’influence de certaines ONGs militantes dans les couloirs bruxellois. Ce ton, ces exemples, cette doxa typiques du jargon des organisations les plus radicales en la matière sont avalés assumés tels quels, par la Commission sans aucune nuance, distance ou discernement. C’est très grave.

Finalement, ce qui me choque également c’est cette volonté assumée d’altérer sciemment une langue à des fin politiques afin d’en faire un vecteur idéologique. Utiliser la langue comme instrument de domination, c’est proprement orwellien et ici, on cherche à transformer les fonctionnaires en soldats d’une idéologie.

A quel point la Commission, en envoyant ce genre de lignes directrices, a-t-elle conscience de l’idéologie qu’elle véhicule ?

Peut-être ne calibre-t-elle pas la portée de ces énormités. La preuve, elle a fait marche arrière devant le tollé suscité par la publication de ce document interne comme elle avait également rétropédalé après la polémique du « hijab à la cool ». Mais notons bien qu’elle n’a fait marche arrière que devant l’ampleur de la réaction, comme si l’indignation était la seule façon de lui faire ouvrir les yeux. Ou comme si elle le faisait seulement en repli tactique, en attendant que la caravane passe.

Par ailleurs, soyons clair, la Commission Von der Leyen a assumé dès le début les postulats Woke sans aucun complexe. Dès son discours sur l’état de l’Union de 2020, elle a annoncé la couleur en parlant de racisme, de minorités sexuelles, etc. Et elle a par la suite transformé l’essai dans trois documents (publics, pour le coup) adoptés par la Commission: la stratégie LGBT de novembre 2020, le plan d’action contre le racisme et le plan d’action sur l’égalité homme-femme. Tous les dogmes woke les plus sectaires y sont assumés sans ambages. Par exemple : le concept de « unconscious bias » selon lequel on sera raciste sans le savoir, et bien l’intégralité du personnel des RH de la Commission devra suivre une formation obligatoire sur sur ce sujet. Racisme systémique, intersectionnalité, autodétermination de genre sans limite d’âge, sexe assigné à la naissance, etc.  Autant de positions extremistes allègrement assumées et promues dans ces documents. Donc, non, clairement non, ces guidelines ne sont pas du tout le fruit du hasard. Au contraire, elles constituent la cerise sur le gâteau, la continuation logique de tous ces textes adoptés depuis 2020 et qui imprègnent d’autres actions de la Commission. A voir ce niveau de « wokisme » on peut légitimement se demander quelles sont les arrière-pensées idéologiques de cette institution quand elle lance une infraction contre la Hongrie quand celle-ci interdit la théorie du genre dans les écoles.

Sur le fond, ces mesures ne risquent-elles pas d’être contre productives ?

Elles sont, sans aucun doute, contre productives pour la popularité de la Commission et de l’UE en général. Après la polémique sur le hijab, voici encore un dérapage taillé dans le même moule et un incident qui va augmenter l’exaspération de ceux qui pensent que cette institution, censée incarner la prudence et la neutralité, est au service d’une idéologie particulière. La question que vous me posez est aussi de savoir dans quelle mesure l’idéologie woke aide les combats qu’elle est censée défendre. Pour moi la réponse est claire : non. Ce que fait Black Lives Matter, par exemple, est aux antipodes de ce que prêchait Martin Luther King et notamment la colourblindness. Parfois, ces mouvances partent de bonnes intentions mais elles excellent surtout à utiliser ces dernières afin de manipuler l’opinion publique, imposer une idéologie et cliver les sociétés occidentales. Elles sont notoirement toxiques, d’où la consternation et l’embarras de voir la Commission en faire un étendard.

Doit-on s’attendre à ce que cette tendance idéologique s’accélère ?

Elle n’est pas si nouvelle. La Commission actuelle, bien ancrée dans l’air du temps, a effectivement mis un énorme coup d’accélérateur, mais il y a bien quelques années que la bulle bruxelloise devenait de plus en plus perméable au politiquement correct. Le terreau est donc déjà propice à ce que ces idées prennent racine et soient assumées par une majorité des fonctionnaires européens, oú en tout cas ceux travaillant dans les départements en première ligne sur ces sujets (la DG Justice, notamment).  Le « geist » des institutions internationales est de plus en plus politisé et la question qui se pose est celui de la diversité intellectuelle et politique de la Commission européenne, qui n’est absolument pas représentative des citoyens européens qu’elle est censée représenter. On y trouve par exemple peu de conservateurs ou de personnes économiquement de gauche ou hétérodoxes, il y a une vraie pensée unique. Il est curieux d’observer que ceux qui se gargarisent de diversité et veulent l’imposer à toutes les sauces dans chaque image institutionnelle, sont les moins respectueux de la diversité d’opinions. Une dérive de plus.

Face au tollé suscité par les révélations dans la presse italienne de cette directive, la Commission a fait machine arrière. Comment s’est opéré ce rétropédalage ? Faut-il s’en réjouir ? Est-ce reculer pour mieux sauter ?

Bonne question. Je suis quelque part rassuré de voir que la Commission faire amende honorable, c’est à son honneur, même si je doute de ses intentions. Deux raisons, à mon avis, expliquent ce changement de cap :  l’ampleur du tollé (en Italie, mais également en Espagne, en Hongrie, en France) et surtout la très récente levée de boucliers déclenchée par la campagne sur le hijab. La Commission venait à peine de s’en remettre et voilà qu’une polémique très similaire lui éclate en plein visage. Deux faux pas, fruits du même aveuglement idéologique, c’est trop. Alors, autant opérer ce repli tactique et reculer… pour mieux sauter ? Ces deux polémiques consécutives en disent long sur la présence notoire, voire l’hégémonie, de cette vision Woke au sein de l’Union (comme c’est d’ailleurs le cas parmi une grande partie des élites occidentales). En déduire que le problème est désormais réglée serait d’une énorme naïveté. Mais réjouissons-nous au moins que les fonctionnaire européens puissent encore se fendre d’un « ladies and gentlemen », se souhaiter un joyeux Noël et que la Commission n’ait pas encore traduit ces lignes directrices dans d’autres langues. C’est déjà ça.

“atlantico