Inflation record en Turquie, les économistes indépendants menacés de prison

Fragilisé par une forte augmentation des prix, le gouvernement turc fait pression sur les économistes pour contrôler les chiffres de l’inflation. Un projet de loi menace de punir d’une peine de prison la publication de données économiques sans autorisation.

Au mois de mars, l’inflation en Turquie a officiellement atteint le niveau record de 61,1 % sur un an glissant . Du jamais-vu depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdoğan.

Mais aussi élevé que soit ce chiffre, il serait largement sous-évalué selon l’opposition et des économistes indépendants. Le calcul émane en effet de l’Institut statistique de Turquie (TÜIK), structure officielle sous contrôle de l’Etat, étroitement surveillée par l’exécutif. Fin janvier, le directeur de l’institution, Sait Erdal Dinçer a été limogé par le président Erdoğan, après avoir confié au quotidien économique turc Dünya qu’il s’interdisait de maquiller les chiffres de l’inflation ayant « une responsabilité vis-à-vis des 84 millions de citoyens turcs. »

Selon les économistes indépendants du Groupe de recherche sur l’inflation (ENAG), l’augmentation des prix était plutôt en mars de 142,6 % sur douze mois ! Un niveau qui correspond mieux au vécu des ménages turcs selon Kaan Basdil, chercheur membre de l’ENAG : « Lorsque les gens vont dans les magasins, au marché, à l’épicerie, ils constatent que l’inflation calculée par l’ENAG est plus proche de leur réalité que celle calculée par l’Institut statistique de Turquie ».

Le projet de loi encadrant la diffusion de données économiques, consulté par l’agence Bloomberg, cible clairement le Groupe de recherche sur l’inflation. Pour publier leurs chiffres, les chercheurs devront demander l’approbation de l’Institut statistique de Turquie qui disposera de deux mois pour évaluer la méthodologie. Les contrevenants s’exposeraient à une peine allant jusqu’à trois ans de prison ferme.

Une plainte déjà déposée

L’ENAG a déjà été visé par une plainte déposée en février 2021 par l’Institut statistique de Turquie auprès du parquet d’Ankara pour « diffamation délibérée » et pour « avoir induit en erreur l’opinion publique ». « Les ménages turcs se rendent compte que leurs salaires ne suivent pas l’augmentation des prix, et qu’ils se sont appauvris. C’est ce qui dérange le gouvernement, et c’est ce qui motive les poursuites, les campagnes de diffamation pour nous neutraliser », analyse Kaan Basdil qui assure que « l’ENAG ne poursuit aucun but politique et n’est affilié à aucun parti. »

Face aux pressions, le directeur exécutif de l’ENAG et économiste Serkan Gençer explique que son groupe « est prêt à défendre sa méthodologie sur le plan académique, ainsi que devant les tribunaux si cela est nécessaire. » En réaction à la menace du projet de loi, les économistes de l’ENAG ont promis sur les réseaux sociaux de « surmonter toutes les difficultés » pour continuer à partager avec les citoyens turcs les chiffres de l’inflation. Si Serkan Gençer reconnaît « un déclin des libertés académiques en Turquie depuis des années », il veut croire que la situation s’améliorera et que son pays « renouera avec le désir de progrès et de modernité. »

Les Echos