Intelligence artificielle : ce que les visages des dirigeants disent de nous

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Évolution de la confiance perçue en Angleterre au cours du temps.

Gauche: exemples de visages détectés dans les portraits de la National Portrait Gallery ; confiance perçue faible en haut (Thomas Cranmer par Gerlach Flicke, 1545-1546, NPG 535 Tous droits réservés © National Portrait Gallery) et confiance perçue élevée en bas (Sir Matthew Wood par Arthur William Devis, 1815-1816, NPG 1481 Tous droits réservés © National Portrait Gallery).

Droite: évolution de la confiance perçue dans les peintures de la National Portrait Gallery et du PIB par habitant en Angleterre.© National Portrait Gallery & Lou Safra et al Nature Communications 2020

Des chercheurs français de l’École normale supérieure ont
développé un programme capable d’attribuer une note d’intégrité morale à partir d’un portrait. Ce système, qui a étudié la manière dont se faisaient représenter des personnages historiques, permet en outre d’appréhender l’évolution des sociétés européennes au fil des siècles.

Si l’on en croit ses nombreux déboires conjugaux, Henri VIII ne semblait pas spécialement vouloir passer pour quelqu’un de fiable. Un algorithme vient apparemment de le confirmer”. Le programme, mis au point par quatre chercheurs de l’École normale supérieure (ENS), a évalué la sympathie des personnages représentés dans près de 2.000 portraits datant de 1505 à 2016 et exposés à la National Portrait Gallery de Londres.

L’algorithme dévoile une évolution très marquée : “Tout au long de ces cinq siècles, les personnes de haut rang ont progressivement privilégié les portraits qui inspirent confiance”, rapporte le quotidien britannique. Pour les chercheurs, cette évolution vers des scores de fiabilité de plus en plus positifs est révélatrice d’un tournant majeur dans la société occidentale.

Des scientifiques du CNRS, de l’ENS-PSL, de l’Inserm et de Sciences Po ont mis en évidence, dans la peinture européenne, une augmentation des expressions faciales de confiance et de sympathie entre le 14e et le 21e siècles. Ces résultats, obtenus à l’aide d’un algorithme de traitement des visages appliqué à deux corpus de portraits, suggèrent une augmentation du sentiment de confiance envers autrui dans la société, qui suit de près l’accroissement du niveau de vie au cours de cette période. Leur étude paraît dans Nature Communications le 22 septembre 2020.

En se faisant tirer le portrait, les grands de ce monde ont selon les époques voulu manifester leur pouvoir et inspirer la crainte ou, au contraire, se donner un air sympathique et digne de confiance. À travers leurs sources, les historiens avaient déjà perçu un glissement vers plus de confiance envers autrui au fil du temps. Cependant, ces changements restaient difficiles à documenter quantitativement.

Pour suivre l’évolution historique de la confiance interpersonnelle, une équipe de chercheuses et chercheurs en sciences cognitives du CNRS, de l’ENS-PSL, de l’Inserm et de Sciences Po a conçu un algorithme d’analyse des visages à même de reproduire les jugements humains concernant la confiance ou la sympathie exprimée par un visage.

Pour valider l’algorithme, les scientifiques l’ont d’abord testé sur des photographies de visages pour lesquelles le sentiment de confiance avait déjà été évalué par des humains. Lors d’autres tests, l’algorithme a reproduit les conclusions tirées de la littérature scientifique concernant l’impact sur la confiance qu’inspire un visage de facteurs tels que: l’âge, le sexe, les traits du visage ou encore les émotions exprimées.

En analysant une collection de 1962 portraits anglais de la National Portrait Gallery de Londres, peints entre 1506 et 2016, les auteurs ont constaté que les indices faciaux liés à la confiance interpersonnelle devenaient plus nombreux au cours du temps. Ils ont également pu reproduire leurs conclusions sur 4106 portraits de la Web Gallery of Art, couvrant 19 pays d’Europe occidentale entre 1360 et 1918.

Mais cette évolution reflète-t-elle pour autant le passage de sociétés relativement violentes à des sociétés plus coopératives ? Pour valider cette hypothèse, l’algorithme a ensuite été appliqué à la Selfiecity, une base de données regroupant 2277 autoportraits photographiques postés sur les réseaux sociaux de six villes à travers le monde. La confiance inspirée par les visages était effectivement corrélée à la confiance et à la coopération interpersonnelles préalablement mesurées au travers d’enquêtes internationales.

En recherchant les causes potentielles de cette évolution, l’équipe a constaté que l’augmentation de l’impression de confiance et de fiabilité dans les portraits était plus fortement associée à l’augmentation du PIB par habitant qu’aux changements institutionnels comme l’émergence d’institutions plus démocratiques. Les scientifiques poursuivent cette investigation sur la base d’autres sources, comme les textes littéraires ou la production musicale.

De l’importance de la confiance

Les dirigeants du XVIe siècle, comme Henri VIII, semblaient suivre à la lettre le précepte impitoyable de Machiavel : il est plus sûr d’être craint que d’être aimé. Ils préféraient donc se faire représenter en tyrans cruels ne cherchant pas à s’attirer la sympathie des foules”, écrit le journal conservateur. Mais dans le courant du XVIIe siècle, avec la croissance économique et l’essor des valeurs démocratiques, il est devenu primordial d’acquérir la confiance du peuple et de paraître fiable aux yeux de ses pairs.

Du fait de ces évolutions, “les puissants ont commencé à se faire peindre sous un jour plus bienveillant. Ils ont même fini par se faire représenter
le sourire aux lèvres, une révolution sans doute également liée aux progrès des soins dentaires
.”

L’algorithme suggère néanmoins que certains dirigeants politiques échappent à la règle, tempère le journal londonien. Mardi 22 septembre, l’équipe a analysé les visages de Boris Johnson, Donald Trump et Vladimir Poutine à partir de photos. Sur une échelle de -3 à 3, Trump a reçu la note de -0,6 (à l’identique d’Henri VIII), Johnson de -0,8, tandis que Poutine s’est vu attribuer un spectaculaire -1,3. À titre de comparaison, une photographie de Meghan Markle, la duchesse de Sussex, obtient le score de 1,9.

Un programme biaisé

L’algorithme est sujet aux mêmes préjugés que l’être humain : il considère les visages jeunes, féminins et souriants plus dignes de confiance”, rapportent les chercheurs, expliquant ainsi la note de Meghan Markle.

Le programme a été élaboré à partir des résultats d’études antérieures, qui
cherchent à déterminer comment différents traits de visage sont interprétés
comme indices de fiabilité. Un large sourire, de grands yeux, des pommettes
marquées, un petit nez et un large menton sont perçus comme caractéristiques de personnes sympathiques ou dignes de confiance.

Ces critères ont été utilisés pour créer une galerie de plusieurs milliers de visages virtuels. Ils ont ensuite été exploités pour ‘entraîner’ le programme à reconnaître quelles combinaisons de traits distinctifs inspiraient confiance. On a ensuite testé son efficacité en lui faisant classer les visages de véritables personnes dont la fiabilité avait été évaluée humainement”. En somme, conclut le directeur des recherches, “on lui a appris à avoir les mêmes préjugés que nous”.

Bibliographie:

Tracking historical changes in trustworthiness using machine learning analyses of facial cues in painting, Lou Safra, Coralie Chevallier, Julie Grèzes & Nicolas Baumard,Nature Communications, 22 septembre 2020. DOI: 10.1038/s41467-020-18566-7.

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